semaine 46

L'homme dont le pied gène le passage parle

Le Chant la vie par Serge Noël, le 06 novembre 2018

Photo @ Jean-Frédéric Hanssens

Je ne sais d’autre chant d’être qu’en poésie
et le tango des mots sans lettre majuscule
et l’amour dératé aimer aime vas-y
poudre de ciel dorée aux doigts de renoncule

les ciels d'hiver d'été l'orage et la pluie bleue
l'encombrement des rues dans le faux crépuscule
les rêves qui s’en viennent à la queue leu leu
sur la mare au jardin les rouges libellules

le vent coincé qui grince sous les vieilles corniches
l'averse qui chatouille les hanches de la nuit
l’hirondelle à l’étable où la lumière niche
la main sur la poitrine où sombre un doux ennui

les gifles de l'averse à la fenêtre chaude
les cafés sans musique où meurent les soupirs
les rues des quartiers noirs où le désir maraude
hanté des garçons purs rêvés et même pire

les promenades en ville un dimanche matin
la forêt quand l'été pèse son poids de brume
le visage effacé dans un miroir sans tain
et ce cœur que la vie soudainement enrhume

et les champs soulevés par la chaleur du vent
la beauté d'une nuit quand dansent les feuillages
les oiseaux éveillés par le soleil levant
les rêves qui persistent malgré le temps et l’âge

quand la lune se gonfle d'étoiles hésitantes
les chemins isolés habités par des crimes
dans le soir revenu le sommeil qui te tente
et qui ne tombe pas sans raison et sans rimes

les rêves des enfants défigurés d'horreur
leurs jeux démesurés qui ressemblent à la guerre
les projets fous du vent et le goût du malheur
qui te taraude encore toi qui chantais naguère

ta façon de pleurer comme une rage aux dents
quand tu te dis vas-y vas-y aime les gens
même si c’est parfois beaucoup moins qu’évident
dans ton ventre se fait un douloir indulgent

dont le noyau trahit un secret désarroi
les mines qu'ont les chats en posant pour les peintres
dans la fenêtre pleine il se fait un charroi
de lumière et de nuit qu’aucun chat ne peut feindre

les matins tout petits dont les yeux qui se lèvent
frissonnent et la buée du café qui frémit
tu sors de ta nuit brune et de tes troubles rêves
tu balbuties des mots avoués à demi

les musiques au sang noir qui font danser le monde
les chevaux immobiles sous les plus basses branches
tout ce qui t’envahit le capital immonde
et le pauvre silence des vieux seuls un dimanche

la nuit quand à cinq heures le village se tait
la nuit secrète et nue des lectures infinies
la nuit toujours confuse où le sommeil était
comme un passage lointain que l’horizon nie

la nuit quand les amants oublient le lendemain
les manifestations qui posent le problème
des lendemains meilleurs et du bonheur humain
dans le présent sans joie la réalité blême

les journaux colportant des nouvelles alarmantes
sur la santé des places et des rentes boursières
sur le fard désolé des célèbres amantes
sur la faim sur le froid sur ce temps de poussière

sur la vieille guêpière du monarque figé
et la télé te montre une vie racontée
où brille l’or de gens au rire ignifugé
dans un monde où toujours on est à l’heure d’été

les jouets pour enfants qui séduisent les vieux
abîmés chaque soir dans des rêves muets
le brouillard immobile où se lovent les vieux
qui parlent doucement de bonheurs désuets

la douceur de la mort qui trompe enfin l’ennui
les portes ouvertes enfin à l'Afrique levant
les bras vers le soleil en attendant la pluie
ses enfants qui s’enfuient et se noient en priant

les bagnoles cassées sur le bord du chemin
les statues de héros couvertes de guano
aime l’eau des images qui coule de tes mains
vas-y aime les chambres où les vieux les jeunots

la nuit venue et bleue se taisent pour s’asseoir
les camarades assis qui parlent de projets
d'affiches et de meetings où gueuler leur espoir
et de la politique dont ils sont le sujet

les rêves éveillés les rêves qui s'enflamment
au contact de l'air et même aime les drames
ailleurs dans des pays brisés comme une lame
histoires oubliées maudites pauvres trames
trouve dans la galère des raisons de ramer
tout envoyer en l'air et tout recommencer
maquiller la douleur mais aimer dans les trams
les regards échangés dans le reflet des vitres
les enfants déchaînés qui courent et font les pitres

parce que me disait Albert mon capitaine *
poète des dimanches qui courent la semaine
si tu veux que tes vers soient bien poétisés
il faut aimer

et bien sûr les bateaux
simplement les bateaux
pour l'idée des voyages
de la mer et du vent
et des immenses plages
où trainent des enfants
des châteaux des nuages
ce que l'oreille entend
au fond des coquillages
tu aimais tes vingt ans
et tu aimes ton âge
j'ai perdu quelques dents
je ne suis pas plus sage

et j'aime naturellement

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* Albert Ayguesparse, poète, romancier, créateur de revues, militant socialiste, né avec le siècle et mort en mille neuf cent nonante-six, auteur de poèmes brillants comme l'œil jusqu'aux dernier jours

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