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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Roméo cherche un jules - histoires sentimentales 2

Le Chant la vie par Serge Noël, le 29 juillet 2017

Au milieu des années septante de l’autre siècle, les pédés de Bruxelles cessèrent de se terrer dans le fond des parcs publics et des appartements où on trouvait des boîtes de nuit clandestines. « La Cage », le « Garage », d’autres lieux publics se sont ouverts au grand jour, à la grande nuit. C’était la fête permanente. Il sortait cinq fois par semaine, il était plutôt mignon, il continuait par habitude, ou par ennui dans la journée, de traîner à la Gare Centrale, à la Grande Île, au Cinquantenaire, au Parc Royal, au Mont des Arts, tous les anciens repaires à sexe où les hommes qui cherchent des hommes avaient pris l’habitude de rôder. Membre du parti communiste, il se promenait l’Huma sous le bras, dans les coins obscurs, et régnait dans les boîtes toute la nuit, furetant, buvant, dansant, se faisant accoster par de jolis mecs, ivre, heureux. Ces nuits euphoriques le vengeaient de ses années de clandestinité. Non qu’il ait eu quelque difficulté à faire son coming-out ; le jour, à 18 ans, où il avoua son homosexualité à sa famille, leur réaction (et alors ? c’est grave ?) avait plutôt fait monter une sourde colère en lui. Il aurait voulu un drame, ou du moins qu’on lui prête un peu plus d’attention, qu’on l’écoute raconter ses doutes et son désarroi. Son premier amant, il l’avait connu à 12 ans, chez les louveteaux. C’était un métis magnifique, avec qui ils avaient fait l’amour au milieu des autres garçons, qui dormaient, dans une grange, à la fin de l’été. On entendait les fruits mûrs tomber sur le sol, dehors, et le vent semblait caresser leurs deux corps qui tremblaient. De retour à Bruxelles, il avait été obsédé par son amant. Pour son malheur, le curé de la paroisse, plus perspicace que la moyenne des curés, avait deviné leur lien particulier. On les avait séparés, avec tout le tact nécessaire pour étouffer une embarrassante affaire. Séparés. Et pendant des mois, il avait été hanté par le souvenir du visage et des mains du métis. Quelques années plus tard, ils se sont revus, par hasard, en rue. L’autre avait été défiguré dans un accident de voiture. C’est lui qui l’avait reconnu. Mais notre héros était resté obsédé par ses mains, très belles, à la fois charpentées et très fines. Il ne s’est jamais remis de cette histoire. Des amants trouvés au coin des rues, dans les allées des parcs, il en avait une kyrielle. Alors, quand l’homosexualité a été dépénalisée, quand les boîtes de nuit ont fleuri dans le futur quartier gay, entre la Galerie de la Reine et la rue du Midi, il s’est étourdi d’alcool, de séduction et de sexe. Les années septante, et bientôt les années quatre-vingts, le sida, la grande trouille, la mort. Allez savoir pourquoi, ou comment, sans prendre de précautions particulières, il est passé au travers. S’ensuivirent des années de fête, d’ivresse, de folie. Un soir qu’il rentrait, saoul, dans ses pénates, à l’entrée de la rue de Namur, près de l’arcade qui donne sur la place Royale, et alors qu’il titubait gentiment sur le trottoir, une voiture a raté l’arcade, et dans une embardée l’a renversé. Plus tard, il a su que le chauffard était yougoslave, qui conduisait une auto prêtée par un Chinois qui habitait en Allemagne. C’avait été une sorte d’événement international. Pour le moment, il était dans les vapes, le bras et la clavicule cassés en plusieurs endroits. Plus tard encore, il a rencontré l’homme qui lui avait sauvé la vie, lui prodiguant les premiers soins et appelant les secours, avant de déguerpir. C’était un immigré clandestin. Coincé dans un corset de plâtre avec une allonge lui soutenant le bras, il s’est trouvé du jour au lendemain sans alcool, sans fête, sans amants. Pendant de longs mois. Et il s’est rendu compte qu’il en avait assez de cette vie dissolue et remplie de fantômes. Bruxelles est redevenu pour lui un jardin paisible. Il prenait un malin plaisir à traverser et retraverser très lentement la chaussée d’Ixelles, à hauteur de la Porte de Namur, avec son barda de plâtre et de métal, pour faire chier les automobilistes. Mais au fond, tout au fond de son cœur, il ne s’était pas vraiment assagi. Il lui est arrivé d’aller danser en boîte avec son armure, provoquant commisération et ahurissement, ce dont il se foutait éperdument. La fête était pourtant finie. Les boîtes gays, les bars de la rue Marché au Charbon, étaient devenus des endroits sinistres, purement commerciaux, peuplés de jeunes foutriquets hantés par leur apparence, et de vieux briscards mélancoliques et friqués. Voilà l’histoire, ramassée, de l’homme dont nous parlons à présent. Parce que, pour remplacer les lieux de baise et de fête frelatée, sont apparus les sites de drague gays. Déportant sa fringale de vivre, désordonnée, vers des pays de songes et de fantasmes, parfois timidement éclairés par de faibles lueurs d’humanité et d’espoir, où par ailleurs grouillaient les candidats aux passes monomaniaques et vite expédiées

*

Y a des trucs qui donnent envie. D’autres qui éteignent. C’est surtout le matin, quand il a pas pris de somnifères, que son sommeil a ressemblé à une sorte d’errance entre les rêves idiots et les petits réveils froids. Ce sommeil-là le met dans des états de tension ouverts sur le moindre prétexte à l’exaltation. Ce matin le gribouillis de la pluie continue. Son rongement de souris grise. Il fait noir à huit heures. C’est le moment de l’hiver où les gens les mieux disposés en ont ras le bol. Ce n’est pas une exaltation. C’est une colère. Toujours intacte. De ne vivre que si peu. D’avoir toujours aussi faim de vie, d’amour, d’aventure, de visages, de gens. De se retrouver intact avec cette faim. Il a le cerveau qui vibre. La poitrine qui brasille. Comme un somnambule, il branche son ordi. Premier geste. Avant le café, avant d’ouvrir les yeux. Des trucs qui donnent envie. Un pseudo comportant les lettres b l a c k sur la liste du site de drague. Une chanson de Corneille en version acoustique, avec cette voix de broussaille incendiée. Une porte entrouverte par où l’idée lointaine du bonheur fait mine de pointer le museau. L’idée d’être un homme. L’idée de faire quelque chose de beau. L’idée d’une longue journée de congé de carnaval à rien foutre d’autre que pensouiller, rêvasser, écrivailler vaguement, traîner autour de soi, de ses sentiments, de ses crampes sentimentales. Black parce que depuis quelques mois il s’est mis à kiffer les yeux noirs, les peaux noires, les mouvements noirs sans bien pouvoir se l’expliquer. C’est de la magie. Ce sont des ailes d’oiseau marin dans les plis de la nuit. Des passes de la main pour fasciner le regard. Et aussi, moins esthétique et moins avouable, une conscience trouble du rapport blanc/ noir, fait de domination/soumission et de trouble profond, dans l’Histoire, qui se transforme en moteur érotique où l’image de la servitude s’inverse. Vieux ressort, vieux fantôme sexuel chez les blancs. En tout cas les moins abrutis. Y compris ceux qui sont vierges de toute complexion raciale. C’est juste un ressort, pas une conviction, un sentiment, une idée. C’est là, pourquoi ne pas en faire état. Mais c’est en-dessous. Le plus sensible, c’est le goût du noir, de la soie noire. De la danse noire des mains, du visage, et le choc émotif, visuel, plastique des lèvres, des paumes des mains, des ongles. Le choc du blanc des yeux, l’onde des sourires, des plissements de regard. Le goût du black-staïle, tout simplement. Et du dépaysement, aussi, bien sûr.

*

Commencer une histoire, c’est problématique. Il faut du temps pour écrire, des heures, des nuits, à ne faire que ça, à ne penser qu’à ça surtout. Où les trouver ? La question est cruelle quand depuis des mois le mec n’écrit plus par manque de liberté intellectuelle, bouffé qu’il est par le boulot, la fatigue, les soucis, le besoin de regarder des films idiots pour respirer un peu. Où trouver un peu de temps relax ? Comme il cherche, il réalise qu’il est en train de chater sur son site de dragouille. Ca se consomme sans effort, on est là, on tourne autour, on a des réponses, ou pas, de toutes les couleurs, on sourit, on soupire, on s’énerve, on passe, on est intrigué, ça dure des heures, des nuits, avec les moments creux. L’idée se révèle à lui en toute simplicité : pourquoi ne pas intercaler des morceaux d’écriture entre les silences de la conversation virtuelle ? Pourquoi ne pas coudre un patchwork de mots qui s’adressent aux fantômes de la littérature ou du marché sexuel tour à tour ? Pourquoi ne pas entrelacer les désirs, les pas de danse, les gestes ? Ce n’est pas encore une histoire, c’est l’accroche d’une silhouette d’histoire, de l’histoire d’un mec qui erre de chat en chat, de pseudo en pseudo, d’interlocuteur en ombre… et qui perd de vue ce qu’il était venu foutre et être là. L’histoire d’un mec qui sombre peu à peu dans la folie aux petits pieds de la tristesse et de la solitude des couloirs virtuels. Dérive ponctuée d’apparitions, de fracas, d’incisions, de débuts d’incendie qui n’entament pas la surface lisse du désir, la surface cornée, morte, du désir virtuel. Qui est comme un miroir insensible de la course glacée, à l’intérieur, de l’homme qui voudrait de l’amour et qui tend une main vers les étoiles, croyant, comme un con, que c’est la même chose.

Des trucs qui donnent envie. D’autres qui éteignent. Qui s’éteignent tout seuls. A huit heures du matin, dans la nuit qui bleuit, se lever, après avoir dormi quelques heures d’un sommeil de brouillard. Se brancher sur un site de rencontre, croiser des mots, des formules, des apparences, croire que quelque chose, une idée de mec, lointaine, vous allume. Le froid matinal vous gagne. Vous frissonnez. Un rappel de sommeil, votre corps réalise qu’il est fatigué, très fatigué. Que vous êtes hanté. Dans la maison d’à côté des enfoirés ont commencé à 7h45’ à démolir un mur. La pluie a cessé. Le radiateur émet un minuscule craquement. Le souffle de l’ordinateur, comme un vent froid, sans début ni fin. Sans mémoire. Un vent sans mémoire. Un écho de la tristesse sans fond qui meut l’internaute dont la course devant la solitude le renvoie irrésistiblement à sa frustration, au froid, à la solitude. Le plus drôle, non le plus amer, non le plus atroce, non le plus grotesque, c’est que demain matin tôt, le type qui se gratte les couilles, en ce moment, là, devant son écran, espérant je ne sais quelle rédemption, quelle abolition de soi-même par le miracle d’une rencontre fortuite, compte se rendre en Suisse, pour découvrir un mec censé devenir l’homme de sa vie. Chaque « désolé pas mon genre », ou « non merci » qu’il se ramasse sur le site de drague, chaque absence de réponse d’un interlocuteur qui le zappe, devrait faire quoi ? Le rapprocher ou l’éloigner de son prince charmant qui est en Suisse, beau, jeune, somptueusement beau, jeune et black, amoureux de lui, et qui l’attend ?

En fait, rien à voir. Ce qu’il cherche c’est juste une petite excitation. Juste une contraction passagère, histoire de remplir, ne fut-ce qu’un instant, le vide sidéral de l’ennui. Et cet ennui, il le définit comme l’état de solitude, non de l’homme seul à un endroit, à un moment donnés, de l’homme de solitude. Et cette petite excitation cache un trou noir capable d’absorber toute matière humaine. L’amour, c’est une histoire d’étoile. De main tendue. Et c’est bien aussi. Il veut vivre tout de suite, peu s’il le faut. Il réserve le rêve, le bonheur, l’éblouissement, pour demain. Même si le hasard veut que c’est demain dans les faits, c’est, en réalité, toujours demain. Parce que l’angoisse le taraude. Le silence le hante, la solitude le cerne. Le malheur lui plait. La mort, la mort le fascine, elle le saoule comme un vin aigre et son ivresse donne un plaisir amer, âpre, qui écorche, le seul croit-il auquel il aura jamais droit.

Amoureux de lui, du reste, c’est ce qu’il reste à voir. S’il l’avait su, s’il l’avait cru, sans doute se serait-il senti moins seul et n’aurait-il pas traîné son mal de tête entre les allées raides des spectres. Ce sont des spectres. Chacun parfaitement immobile, figé dans une pose, comme un monument funéraire. Chacun entièrement absorbé, mangé, réduit à une obsession, une scène unique, incapable d’exister en double, triple, en nuances, à l’intérieur de ce scénario répété chaque soir sur le site, incapable d’imaginer fût-ce un instant que l’autre, au sommet de sa propre statue, est peut-être un homme complexe et mouvant, hésitant, sinueux, qui coule entre les cailloux. Amoureux de lui, précisément, n’est-ce pas un autre mirage ?

Le train file, dans un cirque de montagnes et de vallées qui ne retiennent pas son attention. L’autre, le bellâtre, le bel ange, pendant son sommeil, lui a piqué sa carte de crédit. Il s’en est rendu compte dans le train du retour. Les nuits s’annoncent longues, avec pour amant un site de drague où pullulent les soldats d’un fantasme unique, rencontrer le prince charmant.

Bruxelles, le 10 juillet 2017

 

 

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