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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Théâtre

Le Chant la vie par Serge Noël, le 25 mai 2018

...des lampes indiquent où l’œil s’égare... Photo © J. Rebuffat

sur le fauteuil en osier un peu usé défait

quelques vêtements comme des gestes posés

dans la lumière aiguë de la nuit

avec des musiques dorées et fluides

qui font danser les doux imbéciles et les fées

sur la table basse une feuille de papier

écrits en noir des mots d’aurore et de rêves amassés

après tant d’hivers longs comme des corps sans couleur

le beau temps est revenu

enfin nu ouvert et bleu comme un rire de tulipe

et dans les livres qui demeurent le long des murs

les histoires de femmes endormies

d’enfants jouant aux jeux des morts

et des baleines argentées perdues dans les courants des océans brumeux

une commode encombrée de lettres ouvertes

qui disent les choses banales

les factures

les amours feints

des lampes indiquent où l’œil s’égare

cariocas de lumière

vents insoupçonnés des désirs et des malheurs légers

des statuettes d’hommes noirs penchés sur des bâtons incrustés de songes

un cadre le beau visage d’Aragon vieilli dont le sourire énigme flambe encore

une petite télé vibrionnant dans l’ombre claire des images enfuies

une réplique en plastique du baiser de Rodin

comme deux voix qui se mêlent au noir

deux petits perroquets de bois peint

un drapeau soviétique miniature et un chat berbère en pierre brune

des murs murmure pleins d’œillades et de portraits passés

une boîte à musique anglaise pleine de pièces de monnaie inutilisables

la porte bleue des rêves

donnant sur l’arrière-cour déserte où dorment des pots de fleurs endimanchés

voilà dans quoi petit monde secret

qui rougit qui s’enlumine quand à la tombée du soir

se font les embrassades folles des nuits et des poèmes

voilà dans quoi je navigue toutes les fois que je ne dors pas

il y a encore une menora cuivrée le livre rouge de Mao et une bouteille de coca

en arabe pleine du sable de la plage d’Alexandrie

et des confidences faites à l’oreille d’un sourd

des tintins noirs et des mains de bois sculptées dans le silence

des tissus africains blancs où courent des éléphants

des masques qui cachent des âmes

sur la table de cuisine un vieux pain

une bouteille d’huile d’olive et des raisins ocre à l’odeur sucrée

voilà une drôle de caverne d’Ali Baba

dont les trésors brillent secrètement dans la nuit d’or

quand parfois tu dors

dans la chambre au-dessus de l’escalier trop raide

 

trésors de lune et de nuit rousse

j’entreprends l’ascension des rêves

quand tendrement tu dors Mafous

jusqu’à ce que l’ombre s’achève

 

comme un fleuve lent et sans âge

dans la mer de lumière douce

qui monte du fond de la plage

où tu dors tendrement Mafous

 

et j’attends que vienne le vent

calme et serein du jour qui pousse

son museau rose sa frimousse

parmi les songes dérivant

 

rumeur amoureuse aux fenêtres

mensonge divin de l’aurore

le jour enfant encore à naître

lentement distribue son or

 

en attendant ton chant visible

dans la nuit je traîne et rêvasse

hanté d’une angoisse risible

qui côtoie l’aube que j’embrasse

 

la nuit paisible ouvre sa blouse

et laisse deviner son sein

d’étoiles et d’évidents desseins

dans le matin bleu comme un blues

 

 

où tu te réveilles Mafous

je déjeune de ta chanson

tu es ma vie et ma chance on

ira rêver parmi les pousses

 

de narcisses blancs de muguets

qui sortent au jour comme nous

et chaque nuit je fais le guet

jusqu’à l’aube où elle se dénoue

 

la nuit où on voit les étoiles

la nuit des songes et des murmures

et celle couverte d’un voile

et l’aube qui perce les murs

 

la porte bleue donne sur la rue

pauvrement éclairée calme et nue

il fait encore chaud

plus loin des gens parlent au bord du bassin d’eau tiède

des canettes posées à côté d’eux qui sont assis par terre

sous le plafond piqueté d’étoiles pâles

 

ainsi dans cette pièce cette maison cette rue cette ville ce pays

traversés par les vents de la vie petits et souriants

j’oublie qui je suis au jour clamé

et j’arpente les couloirs dérobés de mon doux souvenir

de ma brave passion de poète

 

toi tu dors

poète à ta façon des chants d’oiseau et du sens

 

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