semaine 16

Gilets jaunes, citoyens, ne vous trompez pas de combat

Les indignés par GL, le 12 décembre 2018

Où trouver l'argent pour financer tous les défis sociétaux et environnementaux? Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Fachos et populos de tous les pays, unissez-vous ! Maintenant que la N-VA a donné le « la », le chœur de l’ultra droite belge va pouvoir donner de la voix contre le pacte onusien sur les migrations. Et ce dès dimanche, à l’occasion de la « marche contre Marrakech », qui doit avoir lieu dans Bruxelles. Nul doute que la ribambelle d’organisations de la droite nationaliste et d’extrême droite qui appellent à défiler sous les calicots de la haine ordinaire, brandiront leurs épouvantails préférés sur le thème du péril migratoire. Et il y a fort à parier que leurs slogans trouveront un écho favorable auprès d’une partie des gilets jaunes.

A notre époque, comme souvent d’ailleurs à travers l’Histoire, la tentation est forte de désigner l’ « étranger » comme une menace envers notre bien être, notre pouvoir d’achat, notre culture, nos coutumes, etc. Aujourd’hui, les Francken, Salvini, Orban, Le Pen, Trump, Bolsonaro et consorts agitent ces vieux spectres sous le nez des citoyens pour obtenir leurs suffrages. Ils y parviennent d’autant plus facilement que notre civilisation occidentale technico-capitaliste a enfanté le « dernier homme » prophétisé par Nietzsche. Celui auquel ressemblent tant de nos contemporains, un être qui ne désire plus rien d’autre que le bien-être et la sécurité, incapable comme l’écrit le philosophe allemand dans « Ainsi parlait Zarathoustra », de « mettre au monde une étoile dansante » ni de « faire vibrer les cordes de son arc ». C’est-à-dire un homme dont l’existence se réduit aux seuls problèmes de production et de consommation, à la seule dimension matérielle.

Loin de moi cependant l’idée de nier les difficultés réelles que posent la question migratoire au nom d’un idéalisme béat. C’est un véritable défi pour les démocraties occidentales mises à l’épreuve de leur exercice du pouvoir. Surtout lorsqu’on sait qu’à l’horizon de 2050, les Africains par exemple, seront deux fois plus nombreux qu’aujourd’hui, tandis qu’il y aura 10 % d’Européens de moins qu’à l’heure actuelle. Du reste, ce serait faire le lit des populistes que de ne pas entendre les craintes légitimes exprimées par les populations des pays d’accueil des migrants, singulièrement les classes populaire et moyenne, qui se sentent abandonnées et redoutent de perdre le peu qu’elles ont, en même temps que leur identité.

Mais à ces personnes, il faut dire deux choses. La première, au plan identitaire, je la pique à Eric Emmanuel Schmitt dans le journal d’écriture de son roman « Ulysse from Bagdad ». Il écrit ceci : « Pour qu’il y ait hospitalité, il faut des murs à une maison. Pour qu’il y ait hospitalité, il faut des frontières à un pays. L’hospitalité ne s’exerce que si l’on reconnaît ces deux éléments : l’hospitalité et la nation. Je t’accueille chez moi dans la mesure où tu reconnais que c’est chez moi. La souveraineté de l’invitant n’est jamais remise en question par l’invité » (…) « Accueillir l’autre ne consiste pas à abolir les frontières, mais, au contraire, à les reconnaître. Accueillir l’autre ne revient pas à détruire sa maison, ses habitudes, son histoire ou sa culture mais à les offrir. Accueillir n’est pas renoncer à soi mais s’ouvrir à l’autre ».

Ensuite, il faut leur dire que ce ne sont rien d’autre que des imposteurs tous ceux qui tentent de leur faire croire qu’en élevant des murs, en dressant des barbelés, en durcissant toujours plus les politiques migratoires, ils pourront continuer indéfiniment à profiter des quelque 70 % de richesses mondiales détenues par les seuls Européens et nord-Américains, pendant que les Africains qui n’en possèdent que 1 %, ou les Latino-Américains 3 %, accepteront de crever de misère le nez collé à la fenêtre de notre indécente prospérité.

Mais alors, où trouver l’argent pour financer à la fois l’accueil nécessaire des migrants, renflouer les caisses sociales, accompagner la transition écologique et offrir un ballon d’oxygène à tous ceux qui étouffent littéralement ? Là où l’ensemble des responsables politiques savent qu’il se trouve depuis longtemps : dans la lutte contre l’évasion fiscale, la fraude organisée, la criminalité en col blanc, le blanchiment, les paradis fiscaux, l’opacité des systèmes bancaires, etc. Rien que pour la France on parle de quelque 200 milliards d’euros selon des estimations sérieuses. Hélas, en dépit des discours lénifiants, la volonté politique visant à récupérer cette fantastique manne financière fait défaut.

Ce n’est pas moi qui le dit, ce sont notamment Jean-Claude Delepierre et Michel Claise. Le premier est l’ancien patron de la Cellule de traitement des informations financières (CTIF) et le second est l’un des juges d’instruction belges parmi les plus craints du monde des affaires. Extraits choisis d’interviews réalisées avec eux sur ce sujet en 2013 et 2016 :

« Il ne suffit pas de voter des lois pour changer les pratiques. Encore faut-il les faire appliquer. Or, c’est là que le bât blesse. Pire encore, on a parfois l’impression que tout est fait pour affaiblir un arsenal législatif répressif déjà trop peu performant. Sans parler des moyens qui font cruellement défaut sur le terrain (…) Plus on se rapproche du terrain et plus la volonté exprimée en haut lieu de combattre efficacement la délinquance financière se dilue. C’est paradoxal dans la mesure où, en période de crise, il y aurait là de quoi sacrément renflouer les trésoreries publiques et soulager les citoyens ».

« Au plan international, les diagnostiques sont extraordinairement bien posés. Les plus grandes institutions - qu’il s’agisse des Nations Unies, de l’Union européenne, du Gafi ainsi que d’autres groupes de travail de haut niveau comme le Groupe Egmont -, dénoncent les problèmes, avancent des chiffres et proposent des recommandations très concrètes. Notamment celle du Parlement européen du 23 octobre 2013 où tout y est ciblé : la corruption, le blanchiment et même l’argent du terrorisme. Or, que font de tout cela les gouvernements ? Pratiquement rien ! »

« La population va être de plus en plus demandeuse d’une action forte contre la criminalité financière. Parce qu’elle se rend compte que l’imposition substantielle de ses revenus ne suffit pas à endiguer les régressions sociales auxquelles on assiste dans le domaine de la santé, de l’enseignement, de l’accès à la justice, des caisses de retraite, etc. Les gens finissent par se dire : mais qu’en est-il de ceux qui planquent leur pognon à l’étranger ? Il y aura peut-être un moment citoyen, à condition toutefois que le citoyen comprenne la situation et ses enjeux. C’est le but de mon livre, précisément. Je veux que ceux qui me liront réalisent l’énormité du problème et perçoivent qu’actuellement, en Belgique comme dans la plupart des pays du monde, de manière invraisemblable, on ne prend pas les choses en main pour, d’une part, fermer les robinets ; et d’autre part, récupérer l’argent sale ».

CQFD. Gilets jaunes, citoyens, ne vous trompez pas de combat.

Frédéric Loore

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