semaine 38

Langue de crapaud

Les indignés par GL, le 06 juillet 2021

Grève de la faim des sans-papiers à l'église du Béguinage. Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Il y a des langages qui nous libèrent, parce qu'ils nous aident à y voir plus clair, sur le monde ou en nous-mêmes. Il en est qui nous rendent plus forts, plus grands, plus généreux : I have a dream. Il y en a d'autres, baveux, poisseux, qui n'ont pas d'autre finalité que de nous engluer, pour nous paralyser, comme le fait le crapaud pour l'insecte qu'il convoite.

C'est l'image qui m'est venue en entendant ce lundi 26 juin les propos tenus à la radio par le secrétaire d'Etat à l'asile et à la migration Sammy Mahdi, lors d'une émission de la RTBF consacrée à la grève de la faim menée au finish par des personnes sans-papiers. Au finish, on sait ce que cela veut dire : ainsi, en 1981, Margareth Thatcher laissa crever sans scrupule dix prisonniers politiques irlandais membres de l'IRA. A l'église du Béguinage et à l'ULB, l'état de santé des grévistes de la faim s'est terriblement dégradé; nombre d'entre eux subissent déjà des dommages irréversibles. Dans une symbolique tragique, certains en sont arrivés à se coudre les lèvres pour qu'on entende bien qu'ils ne veulent pas être nourris de force.

Cette grève n'ébranle pas le secrétaire d'Etat, qui se montre intraitable et se refuse à toute négociation. Je ne m'étendrai pas sur l'ensemble de ses propos, mais je voudrais montrer à quel point la manière dont il cherche à se dédouaner est d'une immoralité profonde. Il n'y a pas loin de la bave de crapaud à la langue de crapule.

Dans cet entretien diffusé sur la Première, Sammy Mahdi se livre à une manœuvre de blanchiment au travers d'une argumentation en trois temps.

1. A la journaliste qui lui demande comment il se positionne par rapport à la situation de plus en plus dégradée des grévistes, il commence par répondre qu'à titre personnel, il n'y est pas indifférent, il a vu des images sur Facebook. Il n'est donc pas le personnage sans état d'âme que l'on décrit : moi, je suis un brave type, laisse-t-il entendre.

2. Deuxième façon de se dédouaner : sa politique n'est que le résultat de l'accord de gouvernement. Il omet de dire que son parti a joué un rôle considérable dans cet accord – notamment pour donner des gages aux électeurs d'extrême droite. Il occulte aussi le fait qu'il occupe, au sein de ce parti, une position non négligeable. Il a en effet été Président des Jeunes CD&V; il a brigué la présidence du parti lui-même, s'inclinant finalement devant Joachim Coens, après avoir quand même obtenu 46% des voix, et il est aussi, en tant que député brabançon, chef de groupe à la Chambre des chrétiens démocrates. Malgré toutes ces hautes fonctions, que dit-il en substance ? Le responsable, ce n'est pas moi, c'est mon chef, c'est l'accord de gouvernement que je ne fais qu'appliquer. Cela ne vous rappelle rien, ce système de défense ?

3. Troisième moment : il attribue la situation à laquelle nous en sommes arrivés à "ceux qui jettent de l'huile sur le feu". Et à la question de savoir qui sont ces jeteurs d'huile, il répond : ceux qui expriment leur soutien aux grévistes, par exemple en leur rendant visite. Le responsable, ce n'est donc pas moi, ce sont les autres. Le procédé est assez minable, mais il a des précédents. Le même discours avait été exploité, à l'époque du meurtre de Semira Adamu, pour mettre en cause les militants qui s'opposaient activement aux expulsions et avaient de ce fait été inculpés pour "entrave méchante à la circulation".

En trois temps, ce haut responsable en arrive donc à dénier sa responsabilité effective dans le processus et à désigner comme responsables ceux qui émettent une opinion défavorable à la politique qu'il met en œuvre. Ce qui inquiète le plus, dans cette rhétorique perverse, c'est qu'on motive la violence d'Etat par l'exercice même d'une parole démocratique.

Sammy Mahdi est lui-même d'origine étrangère, son père, Irakien, ayant bénéficié en Belgique du statut de réfugié politique. On peut hésiter à relever cette caractéristique personnelle, par crainte de se voir accuser d'une argumentation ad hominem. Il est toutefois légitime d’interroger au plan politique et sociologique l'usage qui est fait de cette position de fils d'immigré.

Politiquement, les origines étrangères du secrétaire d'Etat à l'asile constituent une vraie aubaine, puisqu'elles permettent de faire d'une pierre deux coups. On donne satisfaction à ceux qui rejettent en bloc les immigrés, tout en offrant à l'ensemble de la population l'image d'une intégration réussie avec la figure d'un étranger « bien de chez nous ».

Sociologiquement, le Sicilien que je suis se risquera à parler du complexe du « bon étranger ». En réaction aux regards discriminants qu’il subit depuis l’enfance en raison de son nom, de son apparence physique ou des préjugés qui s’attachent au pays d’origine de ses parents, celui-ci cherche à tout prix à se distinguer du tout venant des immigrés en s’efforçant d’afficher un comportement exemplaire en vertu de la norme régnante au sein du groupe. C’est ainsi qu’il s’efforcera de maîtriser la langue ou les codes dominants mieux que la plupart des gens : il se montrera plus catholique que le pape, plus rabique que le plus enragé des rabbins ou des imams, plus inflexible, plus extrémiste qu'un Dieu méchant – le Dieu vengeur de Sammy Mahdi se nommant en l’occurrence Théo, comme ce Francken qu’il a manifestement choisi comme modèle et guide politique.

A suivre ce chemin, il parviendra peut-être à assouvir son ambition individuelle, mais au prix de combien de vies ?

Carmelo Virone


Lire aussi l'article de Gabrielle Lefèvre et voir les photos de Jean-Frédéric Hanssens : "Nous avons besoin d'eux"

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