semaine 15

L'homme ballon

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 19 mars 2021

Son père ayant quitté la maison familiale au moment de sa naissance et sa mère bouleversée par le départ de son mari ayant oublié de lui donner un prénom, il est né sans identité. Les conséquences furent désastreuses parce que né sans identité, il est né sans visage. Enfin, si, il en avait un mais sans nez, sans bouche et les yeux sans couleur. Aucun trait ne le définissait. Qu’est-ce qui identifie plus un individu que les traits d’un visage ? Pas de chance, sa tête ressemblait à un ballon trop gonflé, ballon qu’il promena toute sa vie au bout d’une corde, son cou. Naître sans identité n’a pas que des aspects négatifs. L’administration oublia de l’envoyer se faire tuer à la guerre et il ne paya jamais ses impôts

- Si tu n’as pas fait la guerre, tu n’es pas un homme, un vrai, lui disait-on

Au plus profond de lui, il sentait bien qu’il n’était pas un vraiment un homme. On ne peut pas se considérer comme un homme quand on ignore son identité. Les femmes qui aiment les hommes aux traits bien marqués, un grand nez, une belle bouche, des grands yeux bleus ne s’intéressaient pas à lui sauf une qui tomba follement amoureuse de cet homme sans visage et lui donna deux enfants. L’arrivée de ses enfants lui fit un bien fou. Il devait forcément exister puisqu’ils existaient. On leur donna le nom de famille de leur mère et il s’en réjouit. Avoir un nom est toujours confortable. Observer jouer ses enfants faisait circuler plus énergiquement son sang dans les veines. Tous les matins, dans le miroir de la salle de bain, revenait la même question comme le refrain d’une chanson : « Qui suis-je ? » Sa femme, il faut bien l’appeler comme çà à présent l’aimait tellement qu’elle lui dessina sur le ballon un nez, des yeux et même des oreilles. Souvent, quand la famille se promenait au parc, un passant disait aux enfants : Quel beau ballon, vous avez là ! »

- Mais Monsieur ! Ce n’est pas un ballon, c’est notre Papa ! répondaient ils fièrement.

Un jour , comme tout le monde, il mourut mais il mourut à sa manière puisque sa tête se détacha de son corps, fila par la fenêtre et s’envola dans les airs

  • Papa ! Papa ! hurlaient ses enfants penchés à la fenêtre. Au ciel, tout là- haut, il regretta d’être mort parce qu’il avait perdu sa famille mais surtout parce qu’enfin, grâce à ses enfants il portait un nom et était quelqu’un.

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