semaine 38

Le sauvage

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 04 juillet 2021

© Serge Goldwicht

Toute sa vie, il a lutté pour l’égalité sociale, contre le pouvoir de l’argent, le capitalisme et s’est battu pour la laïcité de l’Etat malgré la famille royale qui se précipite à l’église et se douche d’eau bénite dès qu’elle le peut. Il a été militant écologique et rêvé d’un monde égalitaire et fraternel mais aujourd’hui, il comprend que ses combats sont vains et qu’il a perdu. Il est trop vieux pour refaire le monde. Défait, il quitte la ville un matin en costume cravate, son uniforme de toujours, une petite valise à la main. Personne ne se rend compte de son départ puisqu’il vit seul depuis longtemps. Personne ne s’inquiète parce que pour la plupart des gens qu’il connait, il n’est déjà plus qu’un souvenir. La ville se referme derrière lui mais les arbres de la forêt toute proche lui ouvrent leurs branches. Il s’enfonce dans la forêt pendant plusieurs jours. Comme souvent, il ne découvre ce qu’il cherche qu’au moment où il la trouve : la grotte qui le mettra à l’abri des intempéries, des curieux et des malfaisants. Première chose à faire : du feu. Une obsession humaine depuis la nuit des temps. Son but est de se réchauffer, éloigner les animaux sauvages, cuire des aliments, se rassurer et explorer la grotte qui doit conserver un peu d’eau quelque part .

Faire du feu, il s’en sent bien incapable même s’il a été scout il y a bien longtemps mais par chance, en fouillant ses poches, il y découvre un briquet. Des branches mortes, il y en a plein la forêt. Il recouvre le sommet des branches d’herbes sèches auxquelles il boute le feu. Coincer les branches en feu dans les parois de la grotte est un jeu d’enfant. Elle est belle la grotte éclairée par les flambeaux. Grâce au feu, elle est devenue un espace sacré, un site magique, un temple, une cathédrale. Il a faim. Quelques baies cueillies sur les arbres ne le rassasient pas. Il lui faut autre chose, un animal sauvage peut-être mais à proximité de la grotte, il n’en voit point. Après trois jours d’attente et de faim, apparaît un chien, un cocker qui, lui aussi, vient de la ville. Habitué aux humains et peu farouche, le cocker s’approche. Mauvaise idée car d’un coup de pierre frappé violemment sur la tête, le sauvage le tue. Au moyen d’une autre pierre bien pointue, il lui retire complètement la peau et le fait cuire en barbecue sur un feu. Mmmh, c’est délicieux du cocker, surtout les oreilles. La nuit, il s’endort en observant les étoiles. Le matin, une envie irrépressible le prend de dessiner des souvenirs sur les parois de la grotte. A la pointe d’une pierre, il dessine le visage de son premier amour, une jeune fille, mais aussi tout ce qui a mené le monde à sa perte : des avions, des voitures , des cheminées d’usine, des centrales atomiques et l’argent, beaucoup d’argent. Des billets, plein de billets, des milliers de dollars qui font peur. En travaillant plusieurs jours, il recouvre les parois de la grotte de centaines de dessins.

Le bruit court en ville qu’un illuminé vit dans une grotte dans la forêt. On vient voir par curiosité mais aussi parce qu’on a perdu ses repères et ses valeurs C’est bon d’abandonner la télévision quelques heures. Des inconnus souffrant de solitude s’asseyent dans la grotte et lui racontent leur vie, leurs joies et leurs déboires. Attentif à l’humanité, le vieil homme écoute tout le monde. Des gens qui ont l’habitude d’avoir un dieu au-dessus de leur tête veulent faire du sauvage un dieu ou un saint. Lui, il refuse obstinément car les étoiles au-dessus de sa tête lui suffisent. Les visiteurs parlent longtemps certains soirs et quand il est trop tard pour traverser la forêt, certains restent dormir dans la grotte. Ils sont combien à présent à vivre avec le sauvage ? Quelques dizaines ? Une centaine ? Les nouveaux venus ne tardent pas à découvrir les dessins rupestres

- C’est beau ! C’est vieux ? On pourrait les vendre à un musée. Déjà, à coups de silex, des gens arrachent des pans de roche à la roche. Le sauvage tente de s’interposer mais ils sont trop nombreux et lui, trop vieux et faible. On le jette brutalement sur le sol. Grâce à moi, vous deviendrez célèbre crie quelqu’un au visage du sauvage qui préfère avant tout l’ombre de la grotte.

- N’arrachez pas tous les dessins, on pourrait faire visiter la grotte moyennant un droit d’entrée suggère un autre mais rien n’arrête les pillards qui, en quelques heures arrachent et emportent tout. Resté seul, le sauvage comprend qu’il ne s’est pas suffisamment éloigné de la civilisation. Il a vécu en marge mais ne s’est pas perdu Il décide de se remettre en route et d’aller loin, très loin, plus loin se perdre parmi les arbres qui ne le trahiront pas.

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