semaine 38

Les murs

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 17 février 2020

© Serge Goldwicht

Cette nuit-là, on a tous cru que la terre tremblait. Elle a tremblé mais pas exactement comme nous le pensions. Nous sommes sortis des habitations de peur qu’elles s’écroulent sur nos pauvres têtes et pour nous rendre compte de ce qui se passait mais dans la nuit d’un noir d’encre, nous n’avons rien vu.

Ce n’est que le lendemain que nous nous sommes rendu compte que des murs étaient sortis de terre aux quatre points cardinaux. Quatre murs immenses, gris et lisses en béton armé. Dans la matinée, les autorités ont immédiatement démenti qu’elles étaient à l’origine de ces constructions. Cette information a été relayée par les grands médias nationaux qui font la propagande du pouvoir. Aujourd’hui, la nature serait en danger et les murs sortiraient naturellement de terre comme des fleurs ? J’avais du mal à y croire mais certains l’ont cru comme ils croient d’autres choses. Un mur s’était dressé à moins de cent mètres de chez nous. Un mur immense qui mangeait le ciel. La première conséquence de l’apparition du mur fut le manque de lumière. On ne voyait plus le soleil se lever ni se coucher. Il n’apparaissait qu’à midi et pas longtemps. On le regardait passer au-dessus de nos têtes comme, en ville, on regarde passer les avions. Le mur devint très vite le terrain de jeux des graffeurs, des messagers et des publicitaires ainsi que le sujet de toutes les conversations

- Avec ce mur, je me sens en sécurité. On est si bien chez nous.

- Il est effrayant ce mur. On ne voit plus le paysage. J’ai l’impression que nous n’avons plus d’avenir.

Des familles, des amoureux et des amis se trouvèrent séparés. Le mur divisa aussi les réactions de la population. Une partie se résigna et afficha sur le mur d’immenses photographies de paysages naturels, du ciel et du soleil : « Regardez, tout est redevenu comme avant et c’est même mieux puisque nous sommes à l’abri du vent, des étrangers, des épidémies et des voleurs ! ». D’autres, d’éternels révoltés, comme moi, incapables de vivre enfermées songèrent à franchir le mur. L’escalader étant pratiquement impossible même pour des grimpeurs expérimentés, nous avons cherché à le franchir en creusant une galerie souterraine.

- Une galerie souterraine ! Vous êtes fous ! C’est la porte ouverte à tous les intrus !Avec ce mur, nous sommes enfin en sécurité et vous nous mettez en danger ! se sont plaint les partisans des murs. Avide savoir ce qu’on trouverait de l’autre côté, je me suis porté volontaire pour passer sous le mur avec la première équipe de volontaires, une vingtaine d’hommes et de femmes désireux de retrouver leur famille et leurs amis. Nous avons creusé jour et nuit à mains nues, mais aussi à coups de pelles et de râteaux La terre puisée dans le sol et évacuée derrière nous formait une montagne, la montagne de la liberté. Après un mois de travail acharné, nous avons atteint l’autre versant du mur. Je fus le premier à sortir du tunnel. Devant moi, se dressait un labyrinthe de béton. Plusieurs petits murs s’étaient dressés pour construire un chemin sordide et étroit. Mes camarades sortaient du tunnel au compte-goutte. En découvrant le labyrinthe, la plupart furent déçus.

- J’espérais découvrir la campagne ou une autre ville, dit l’un. Parler avec des gens.

- J’espérais retrouver ma famille, déclara une autre.

De mon côté, je m’efforçai de remotiver mes troupes en faisant quelques pas dans le labyrinthe : « Ce labyrinthe, c’est le symbole de nos existences. On se cogne aux murs pour tracer notre chemin, allons, suivez-moi ! Traçons notre route !Mon explication n’a convaincu personne. Le labyrinthe fait peur à ceux qui craignent la vie et son incertitude.

Que faire à présent ? Le débat fut long et animé mais on décida de revenir en arrière, ramper en sens inverse dans le tunnel que nous avions creusé . Une manière de retrouver nos anciennes vies.

Le retour fut plus simple puisque la voie était tracée. Nous avancions rapidement. J’étais en tête du contingent. Le boyau remontait déjà vers la surface. Encore quelques minutes d’effort et je déboucherai à l’air libre. La ligne d’arrivée en vue me donna beaucoup d’énergie. Encore dix mètres, cinq, quatre, trois. Bizarre, je ne voyais pas la lumière du jour et je ne la verrai plus jamais. L’ouverture du tunnel avait été murée.

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