semaine 04

Lova

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 06 décembre 2020

© Serge Goldwicht

Lova, un jeune homme de seize ans, fait confiance à son père. À qui d’autre ? Pourtant, quand son père lui annonce qu’il ne peut plus nourrir sa famille faute d’argent et qu’il faudra bientôt quitter Madagascar pour l’Europe, Lova s’inquiète.

- Tu es sûr ? Il n’y a pas d’autre solution ?

- J’en suis certain. Les inondations du printemps ont tout dévasté. Nous n’aurons pas de récolte cette année. Rien à vendre, rien à manger. Avec deux bouches en moins à nourrir, notre famille aura plus de chances de s’en sortir . Et dès que nous trouverons du travail en Europe, nous leur enverrons de l’argent. Beaucoup d’argent. Et l’Europe, c’est l’industrialisation, la liberté, l’humanité, la fraternité et l’art. Tu verras. Rien n’est plus beau que l’Europe.

Les adieux furent tragiques. Lova s’était promis de ne pas pleurer mais comment retenir ses larmes quand sa mère s’effondre ? A seize ans, on ne comprend pas qu’on peut être un pilier. Sa petite sœur ne pleura pas mais se ferma au monde en se transformant pour toujours en caillou. Les grands-parents perdus invoquèrent vainement les ancêtres. Comme toujours, pensa Lova. La religion catholique s’est imposée sur l’île par la force mais le culte des ancêtres reste vivant. Avant d’embarquer sur le bateau qui les conduira vers le continent africain et de là, vers l’Europe, le père de Lova paya le passeur beaucoup trop cher.

- Mon père ne changera jamais, pensa Lova. Il se fait rouler par le passeur comme il s’est fait déjà fait rouler par les multinationales occidentales et par les inondations. Le voyage fut si long que Lova pensa qu’il ne se terminerait jamais. La mer, d’abord, furieuse entre Madagascar et le continent africain, la longue route vers le Nord ensuite dans un camion à bestiaux. Et puis un autre bateau trop petit pour les trop nombreux passagers, des gens comme eux. La plupart des passagers se taisent parce qu’ils craignent que le bateau chavire à cause de son trop plein de passagers. Seul, son père est enthousiaste comme toujours : « Regarde, on va bientôt voir l’Europe ! Regarde ! » La situation sur le bateau s’améliore un peu parce que des passagers sont morts. Morts de quoi ? Personne ne le sait, tout le monde s’en fiche car ils ont d’autres problèmes. Les passeurs font les poches des morts avant de les balancer par-dessus bord. On est moins nombreux, on respire. Les côtes européennes sont en vue. Un bateau s’approche

- Regarde Lova ! s’écrie son père, ils viennent nous accueillir. Le père de Lova est encore à côté de la plaque car il s’agit d’un bateau de garde-côtes armés jusqu’aux dents. Ils montent à bord pour vérifier les papiers non réglementaires des passagers. Quelle hypocrisie ! S’ils possédaient des papiers en règle pour pénétrer en Europe, ils auraient tous pris l’avion plutôt que ce bateau d’infortune et dangereux. Les autorités européennes ne les reçoivent pas comme des rois mais c’est vrai qu’ils ne sont pas des rois ces humains maigres qui ont tout perdu. En Belgique, on les a cantonnés dans un parc du centre de Bruxelles surveillé nuit et jour par la police. C’est là que son père est mort. De froid ? De désespoir ? A cause des privations ? Des désillusions ? Lova l’ignore mais son père est aussi raide que l’arbre contre lequel il est adossé. Lova ignore ce que deviendra le cadavre de son père. Les occidentaux sont tellement pragmatiques qu’ils sont capables de jeter le cadavre à la poubelle et de là au grand incinérateur des déchets.

Le père de Lova mérite une tombe traditionnelle , digne de l’homme qu’il était et digne de ses ancêtres.

Des SDF qui survivent dans le parc lui parlent d’une forêt à l’autre bout de la ville . Une forêt, le lieu où les arbres se souviennent de leurs racines et montent vers la voûte étoilée. Une forêt, le lieu idéal pour inhumer un Malgache dans la tradition des ancêtres. Lova attend que la nuit recouvre la ville. Vers trois heures du matin, Lova prend le cadavre de son cher papa dans les bras, le recouvre d’un drap blanc comme le veut la tradition et quitte le parc en direction de la forêt de Soignes. Il traverse la ville sans rencontrer âme qui vive, seulement des voitures dont les phares le lèchent un instant et l’abandonnent. Sur sa route, il s’empare d’une pelle abandonnée par un ouvrier sur un des nombreux chantiers de la ville. Cela pourrait être utile. Enfin, voilà la forêt dont on lui a parlé. Elle est belle dans ses couleurs d’automne. Lova choisit un emplacement devant un hêtre qui, nu, monte droit vers le ciel, dont les racines puissantes pénètrent profondément le sol et commence à creuser. Quand le trou lui semble assez grand et profond, il s’empare du drap dans lequel est enveloppé son père et le dépose dans la tombe. Il faudrait faire de la musique car dans la tradition malgache, inhumer un corps dans un linceul blanc est un heureux évènement. La certitude que le mort rejoindra le paradis. Il faudrait de la musique mais ses mains sont vides, sans instrument traditionnel. Alors, il effectue quelques pas d’une danse funéraire devant la tombe de son père. Alors qu’il danse, un homme en costume cravate apparaît entre deux arbres. Il porte le cadavre d’un homme maigre comme une branche.

- Excusez-moi, Monsieur, dit le nouveau venu, je pourrais emprunter votre pelle car j’aimerais inhumer mon père, mort d’un cancer, dans cette clairière qu’il aimait beaucoup ? J’ai volé son corps à la morgue de l’hôpital car je ne veux pas qu’il devienne la proie des Pompes funèbres pour qui il ne sera qu’un numéro, un simple dossier, une formalité dénuée de sens et de spiritualité. Lova lui tend la pelle

- Quand je suis arrivé, vous dansiez devant cette tombe fraîche. Vous pourriez danser pour mon père ?

- Bien sûr.

Et Lova danse devant la tombe de l’européen inconnu. En dansant, le jeune homme imagine qu’à cet instant, son père est heureux.

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