semaine 43

Ma pieuvre

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 11 octobre 2020

© Serge Goldwicht

Descartes a écrit : » Je pense donc je suis ». Humblement, j’aimerais ajouter une variante : « Je suis donc je subis ». Je subis le temps qui passe et la présence d’une pieuvre dans mon appartement. Est-ce que tout le monde, vit comme moi avec une pieuvre géante ? Je n’en sais rien, je ne pose jamais la question puisque je ne vois jamais personne. Ma pieuvre est gigantesque, elle occupe tout mon appartement, toute ma vie. Ses tentacules sont si longues qu’elle m’empêche d’ouvrir la porte pour sortir. Sortir ? Pour aller où ? Je ne connais personne et personne ne sonne à ma porte que je serais incapable d’ouvrir à cause des tentacules de ma pieuvre qui bloquent tout si, par miracle, cet évènement, une visite, se produisait. Mes amis, si j’en avais, s’inquièteraient peut-être pour ma sécurité. Les pieuvres ont mauvaise presse en général. On les craint. Que les lecteurs, s’il y en a, ne s’affolent pas car ma pieuvre est bienveillante. Ses tentacules ne sont pas ni visqueuses ni froides et si, elles le sont, je m’y suis habitué. Elles m’empêchent de rencontrer d’autres humains mais elles me tiennent au chaud et garantissent ma sécurité. J’ignore comment ma pieuvre géante parvient à survivre dans mon appartement alors qu’elle vit habituellement dans les profondeurs des océans où il n’y a personne. A part l’eau de mer, chez moi aussi, il n’y a personne. Voilà pourquoi, elle se sent si bien chez moi. De l’autre côté de la rue, à cause des vitres et de ma pieuvre, les voisins doivent penser que mon appartement ressemble à un aquarium.

Quand je me promène avec ma pieuvre le soir dans les rues sombres, on ne m’agresse pas et quand je m’assieds sur un banc au parc avec ma pieuvre sur les genoux, personne n’ose m’adresser la parole, même pas les oiseaux et les chiens. Depuis hier, ma pieuvre se montre nerveuse, elle se colle à un mur de l’appartement en poussant des cris étranges et produisant un liquide blanc et pâteux. Ma pieuvre est mâle c’est une certitude et j’ai l’impression qu’elle est excitée sexuellement mais par quoi ? Derrière le mur de mon appartement vit une femme vieille et seule que je n’ai croisée qu’une seule fois sur le palier depuis les quinze années que j’habite l’immeuble. Ma pieuvre collée au mur pousse des cris étranges qui ressemblent à des miaulements de plus en plus violents quand, soudain, les vitres de ma fenêtre volent en éclat. Une tentacule monstrueuse qui vient de je ne sais où s’introduit dans ma cuisine Sur le coup, ma pieuvre ne tient plus en place et tente de prendre contact avec le monstre intrusif . Les tentacules se touchent et se nouent, se frottent et se caressent. Une tentacule inconnue, puis deux s’introduisent dans la cuisine et, finalement, la tête si bien qu’à présent, deux pieuvres vivent lovées dans mon appartement.

Le soir même alors que je regarde la télévision, surprise, on frappe à ma porte. Des années que ce n’est plus arrivé. Je ne bouge pas car je sais bien que je serai incapable de l’ouvrir, la porte. On frappe à nouveau. Je ne bouge toujours pas. Soudain, une tentacule qui n’appartient pas à ma pieuvre mais à la nouvelle venue glisse de la cuisine vers le salon, s’introduit dans le corridor, se noue autour de la poignée et ouvre la porte. Une vieille femme est là, ma voisine. A cet instant, je me lève, c’est la moindre des choses.

- Je suis désolée, je crois que ma pieuvre s’est introduite chez vous en brisant une vitre. Elle est incorrigible, me dit la vieille que j’invite à entrer. Dans la cuisine, pas de doute, les deux pieuvres s’accouplent. Ma visiteuse rougit légèrement et détourne le regard.

- Votre pieuvre est une femelle ?

- Evidemment ! Qu’est-ce que vous croyez ?

Elle est mal à l’aise, ma voisine, un peu honteuse même. Elle accepte une tasse de thé et quelques biscuits pendant que les pieuvres s’accouplent. Ce n’est qu’à la fin des ébats, quand le silence est revenu que la vieille dame se lève du canapé, me remercie et s’excuse de son intrusion chez moi.

- Ce fut un plaisir, Madame, je ne vois jamais personne.

- Moi aussi, je ne vois jamais personne, me répond-elle en prenant congé, sa pieuvre dans les bras. La porte se ferme et je retourne à ma solitude. Quelques jours plus tard, on frappe à nouveau à ma porte. Décidément, la vie est pleine de surprises ces jours-ci. Curieusement, la tentacule de ma pieuvre glisse jusqu’à la poignée. C’est ma voisine, la vieille femme avec une bassine d’eau dans les mains.

- Ma pieuvre a pondu des œufs, me dit-elle. J’ai pensé que çà vous intéresserait. Elle a posé la bassine sur la table du salon et s’est assise à côté de moi. C’est la première fois que mon canapé accueille un visiteur. Nous avons veillé sur les œufs du mieux qu’on a pu. Comme tous les jeunes parents et les philosophes, nous avons appris par l’expérience. Finalement, une pieuvre est née, notre pieuvre. A présent qu’Irène vit avec moi, je peux à nouveau paraphraser Descartes en déclarant : « Nous sommes, donc je suis »

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