semaine 27

Angela Davis, ensemble dans les luttes

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 27 avril 2022

Angela Davis: plus de cinquante ans de lutte contre le racisme et les inégalités. Photo Véronique Vercheval.

Une action phare d'un groupe de femmes : la régularisation des personnes sans-papiers. Photo Véronique Vercheval.

Des chants, des danses, de ravissants boubous et des yeux rieurs au-dessus de masques assortis à ces beaux tissus virevoltants : le Comité des Femmes sans-Papiers accueille à Bruxelles Angela Davis, grande dame des luttes contre le racisme, pour les émancipations de toutes personnes ou peuples opprimés.

Ce comité d’accueil symbolisait le groupe d’associations qui a mis sur pied la visite (rapide) d’Angela Davis à Bruxelles : le Théâtre National Wallonie-Bruxelles, Bruxelles Laïque, Présence et Action Culturelle en partenariat avec le Tribunal Russell sur la Palestine et le cinéma Palace. Le militantisme pour les droits humains, allié à diverses formes culturelles et la volonté de donner avant tout la parole aux jeunes, voilà qui a attiré environ 1700 personnes au Cirque Royal, lundi 25 avril 2022.

Là, Angela Davis répondait aux interrogations de divers groupes comme Café Congo, le Collectif Mémoire Coloniale et d’autres qui ont analysé la solidarité possible avec les sans-papiers, le racisme structurel qui imprègne notre culture, les violences à l’égard des personnes non « blanches » et ce jusqu’en prison… A tous, Angela Davis a répondu, suscitant des applaudissements enthousiastes et deux standing ovations qui nous ont rappelé l’enthousiasme extraordinaire des jeunes acclamant Stéphane Hessel et son « Indignez-vous ! » qui a suscité nombre d’actions solidaires, révolutionnaires, pour la justice sociale et la défense des droits humains universels.

Il est vrai que le futur est sombre : pandémie, catastrophe climatique possible, guerres y compris nucléaire, inégalités croissantes, famines dans les zones les plus pauvres du monde… L’angoisse est au rendez-vous mais aussi, et surtout, le désir de lutter, mais pas tout seul. Voilà ce qui rassemble des jeunes (et des moins jeunes) autour d’une ancienne combattante et militante pour les droits humains, dont l’image, forgée dans un contexte américain du nord, a rayonné dans le monde entier.

Car elle n’est pas qu’une image : inlassablement, Angela Davis parle, explique, témoigne de ce qui fut et conseille ce qu’il faudrait faire pour un monde meilleur. En toute humilité : « on réfléchit ensemble », « on décortique les concepts ensemble », « les questions sont plus importantes que les réponses » … Voilà ce qu’elle nous suggérait pendant la conférence de presse inaugurant cette journée de rencontres et à laquelle participaient quasi exclusivement des femmes journalistes.

Bruxelles a toujours accueilli avec enthousiasme cette militante infatigable. Il y a dix ans, le 14 mai 2012, elle était honorée du titre de docteur honoris causa de l’ULB, aux côtés de l’indienne Ela Bhatt, juriste, leader d’un syndicat de femmes parmi les travailleuses les plus pauvres en Inde, pour lesquelles elle crée une banque coopérative et l’accès à des micro-crédits. Le même jour, était honoré le cinéaste grec Costa-Gavras, symbole de la liberté de pensée et de l’esprit critique qui font grandir la citoyenneté dans des démocraties. La culture et le combat syndical réunis, en 2012, se retrouvent en 2022 dans les paroles d’Angela Davis décrivant l’état des luttes d’aujourd’hui.

En 2013, elle participait au Tribunal Russell sur la Palestine qui a lancé la notion de crime d’apartheid, une des pires modalités du racisme institutionnel, pour qualifier l’occupation de la Palestine par Israël.  Et pour nous qui criions dans les rues, en 1970-71, « free Angela Davis », c’est pur bonheur de la retrouver à Bruxelles, toujours à la pointe du combat féministe, communiste, syndical, anti raciste.

Voici quelques thèmes qu’elle a détaillés lors de ces deux rencontres, avec la presse et avec les jeunes.

L’intersectionnalité, c’est relier

Les mots, les slogans ont parfois changé de forme. Ainsi, les jeunes femmes nous parlent d’intersectionnalité, concept venu effectivement des Etats-Unis et qui a voyagé en Europe où il faut éclaircir la manière dont il est entendu et compris, remarque Angela Davis. Il signifie tout simplement qu’il s’agit de mettre ensemble les sujets de classe, de genre, de sexualité, d’inégalités sociales. Et d’échanger sur ces concepts non seulement entre la Belgique et les Etats-Unis mais avec le Brésil, l’Afrique du Sud, etc. Le but est bien de reconnaître les différentes formes de connaissances et les origines des luttes afin d’en faire bénéficier le monde entier, souligne-t-elle. Elle rappelle qu’un modèle ancien de lutte contre le racisme a été celui de l’assimilation, de l’intégration et donc, consacrait la suprématie blanche, le néocolonialisme mental. D’autre part, le racisme sera conforté dans nos sociétés si tout le monde reste sur ses positions culturelles ou religieuses. La question est, souligne Angela Davis : comment s’articuler les uns aux autres afin de lutter ensemble pour changer notre futur.

Plus tard, elle abordera l’importance des nouvelles technologies de l’information et de la communication, et parmi elles les réseaux sociaux. « Une culture véhiculée sur les réseaux sociaux, sans critique, sans recul, cela aboutit à la ‘cancel culture’ (culture de dénonciation, NDLR), et celle-ci monte ! Il nous faut utiliser ces nouvelles technologies de manière progressiste et radicale plutôt que d’être instrumentalisés par elles. Le ‘media ne doit pas être le message’ ! »

Le racisme structurel

L’affaire Georges Floyd a illustré tragiquement le caractère structurel du racisme aux Etats-Unis, à savoir tous ces Noirs assassinés par des agents représentant l’Etat. Un Etat où les enfants doivent apprendre eux-mêmes comment ne pas être tués par la police. Quant à la pandémie du Corona virus, elle a surtout tué des Noirs, des pauvres, des musulmans qui se trouvent parmi les plus fragilisés de la société. Le racisme n’existe pas que dans les individus, souligne-t-elle. Depuis le colonialisme, l’esclavage, il est « embedded » (embarqué) dans toutes nos institutions, aux Etats-Unis comme en Europe.

La Belgique est aussi confrontée à son histoire coloniale et raciste. Et le colonialisme est fondateur du capitalisme. Notre richesse est basée sur la destruction de vies en Afrique, sur le sang des Africains et à présent nous vivons l’après-vie de l’esclavage et du colonialisme, insiste-t-elle.

Elle insiste aussi sur la justice migratoire car « personne n’est illégal ». Des frontières fermées sont le signe d’un conservatisme politique dont l’ancien président Trump a montré l’exemple en créant un massif sentiment raciste contre les Mexicains. Angela Davis note à quel point le concept de « sécurité » est profondément connecté à celui de racisme. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen parle en ces termes sécuritaires de la migration. Alors qu’il nous faudrait imaginer ce qu’est la sécurité dans un nouveau monde : l’éducation, la santé, le bien-être et pas les armes ! Et de citer les combats des femmes noires prolétaires qui s’organisent, s’unissent pour conquérir leurs droits. Le boycott est aussi une arme des marginalisés. Ce sont eux qui font bouger la société au bénéfice de tous. En cela, les femmes noires sont révolutionnaires et pas féministes au sens bourgeois du terme. Elles changent la face du féminisme et l’intersectionnalité redéfinit le terrain d’action du féminisme. Et cette action, c’est défendre les plus marginalisés, quels qu’ils soient.

Le syndicalisme de combat

Un des aspects essentiels de la lutte contre le racisme qui fonde les inégalités, c’est le syndicalisme et son combat anticapitaliste. Angela Davis déplore que le taux de syndicalisation soit en baisse aux Etats-Unis mais apparaissent tout de même des actions progressistes contre le racisme, contre l’apartheid en Israël à l’encontre des Palestiniens. Et, tout récemment, la victoire des ouvriers d’entrepôts d’Amazon qui viennent de créer leur syndicat contre leur employeur qui est le plus puissant des Etats-Unis. « Les syndicats sont plus importants que jamais », souligne-t-elle.

S’unir, collaborer, c’est le leitmotiv d’Angela Davis : « il nous faut conceptualiser l’unité dans la lutte. Or, le vote récent en France de même que la montée des extrêmes-droites dans diverses parties du monde sont inquiétants. » Et de citer ce qui se passe du côté des Républicains aux Etats-Unis, des Brésiliens avec Bolsonaro, du régime totalitaire des Philippines conforté sans doute lors des prochaines élections en mai… Le tout dans le cadre de la crise climatique : comment attirer les citoyens ? Comment mobiliser la jeunesse ? « Il nous faut allier la justice environnementale à toutes les formes de justice sociale. C’est la base de notre combat à tous. » A l’inverse de l’envie de milliardaires comme Elon Musk qui veut coloniser d’autres planètes et n’est pas concerné par le futur de la nôtre !

« Il n’y aura pas de démocratie socialiste sans les marginalisés », résume Angela Davis.

On ne veut pas de guerre

La situation actuelle est catastrophique avec une guerre aux portes de l’Europe, un président étatsunien qui a consacré le plus important budget jamais connu en dépenses militaires. Nous sommes proches d’une guerre nucléaire. Qu’en est-il du mouvement pacifiste ? « Nous n’avons pas de mouvement de la paix comme dans le passé », analyse Angela Davis. « Le Parti Démocrate est responsable de l’augmentation des dépenses publiques au profit du complexe militaro-industriel. Nous envoyons des armes en quantité en Ukraine où la situation est complexe, où règne aussi le racisme quand on constate l’importance des bataillons fascistes, le racisme anti russophone, et l’attitude raciste envers les réfugiés qui ne sont pas des blancs ukrainiens mais des étudiants africains… Vraiment, il faut bâtir un mouvement de paix qui prenne tout cela en considération ».

Le soir, devant les jeunes, elle précisera : « on ne veut pas de guerre. La Russie ne devait pas s’engager dans cette opération. Mais il nous faut aussi questionner le racisme dans le fascisme qui existe en Ukraine. Apporter notre aide aux victimes mais critiquer en même temps. La solidarité est globale : pourquoi n’aidons-nous pas aussi les Syriens, les Palestiniens ? Je ne serais pas ici sans la solidarité des Belges, des Français et de beaucoup d’autres dans le monde. Il nous faut développer l’internationalisme et la solidarité ! »

Imaginer notre futur

« J’ai toujours fait communauté, toujours lutté ensemble. Créer une communauté c’est participer à tous les combats ensemble en examinant les divers aspects de la question. C’est cela la valeur du travail collaboratif. » Telle est la devise d’Angela Davis. « Quand j’étais jeune, maman imaginait un monde où nous vivrions sans ségrégation, un monde sans dispositif répressif, sans capitalisme raciste. Un monde qui n’est pas défini par des frontières comme avant. Mon engagement a toujours été politique, à savoir imaginer comment le monde doit changer, au-delà des identités de blancs ou de noirs. Il est très important qu’il y ait une juge noire à la Cour Suprême des Etats-Unis, mais le plus important ce sont les concepts qui guident la transformation du monde et la capacité de le faire. C’est une question de culture. Le racisme n’existe pas par essence, c’est une catégorie construite socialement. Tout dépend de la capacité des personnes de changer le monde. Il nous faut à présent imaginer le futur dont nous avons besoin. Merci de lutter pour cela. »

Il y a cinquante ans, nous avons crié « free Angela Davis » dans les rues de Bruxelles.  Aujourd’hui, elle nous démontre que le combat est long contre le racisme, contre les inégalités. Elle exhorte les jeunes à le poursuivre, pour des décennies peut-être, afin de créer ce nouveau monde dont ils rêvent.   

Pour en savoir plus :

Comité des Femmes Sans-Papiers : https://www.facebook.com/comitefemmesSP/

Angela Davis à Bruxelles :

https://www.ulb.be/medias/fichier/brochure-dhc-2012_1536579637257-pdf?INLINE=FALSE

https://www.russelltribunalonpalestine.com/en/sessions/final-session/meet-the-jury.html

Sur la « cancel culture » :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cancel_culture

Sur le syndicalisme :  Le Time a fait état d’avancées pour les syndicats notamment à cause des effets bouleversants de la pandémie (les super profits des employeurs et des actionnaires ont été dénoncés) et du besoin de travailleurs expérimentés et l’importance accrue de l’agro-alimentaire. Si l’on ajoute l’importance de l’aile gauche du parti démocrate au pouvoir, on peut espérer en effet une évolution du syndicalisme aux Etats-Unis.

https://information.tv5monde.com/info/echec-de-la-creation-aux-etats-unis-d-un-syndicat-chez-amazon-le-patronat-est-hostile-au-404316

https://www.bbc.com/news/business-60944677

https://time.com/6107676/labor-unions/

Sur les Philippines :

https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-monde/philippines-la-dictature-et-le-populisme-en-heritage

In my name

Devant le Cirque Royal, circulait la proposition de loi citoyenne pour la régularisation des sans-papiers. Si 25.000 citoyens signent cette proposition avant le 17 mai 2022, elle sera automatiquement débattue devant le Parlement. Cette proposition de loi fixe des critères clairs, justes et permanents pour la régularisation des personnes sans-papiers dont beaucoup vivent, travaillent, étudient en Belgique depuis des années déjà.

  • On peut signer cette proposition de loi citoyenne sur www.inmyname.be, sur FB : @inmyname, sur instagram : @campagneinmyname
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