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Cambodge : le génocide enfin reconnu

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 07 décembre 2018

Tuol Sleng est un ancien lycée de Phnom Penh, transformé en site de torture et de mort pour les opposants ou supposés tels au régime des Khmers rouges. C’est à présent un musée du génocide. Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Quarante ans. Il a fallu quarante ans pour qu’enfin la justice internationale reconnaisse qu’il y a bien eu un génocide au Cambodge, perpétré de manière systématique par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 contre la population cambodgienne, contre les populations vietnamiennes vivant au Cambodge et contre l’ethnie Cham, musulmane. On estime à près de deux millions les victimes de cette furie meurtrière.

Le 16 novembre 2018, en effet, les deux dirigeants encore en vie du régime des Khmers rouges, Nuon Chea, 92 ans, ex-numéro deux du régime, et Khieu Samphan, 87 ans, ancien chef d’Etat du « Kampuchéa démocratique », ont été reconnus responsables de crimes qualifiés de « génocide ».

Le tribunal précise que Nuon Chea était « chargé de l’exécution des ordres donnés par Pol Pot », le leader des Khmers rouges, mort en avril 1998 sans avoir été jugé. Il est donc « responsable, en tant que dirigeant, pour tous les crimes, ce qui inclut les crimes de génocide contre les membres de l’ethnie Cham ». Khieu Samphan a été jugé coupable pour les crimes commis à l’encontre de la minorité vietnamienne, mais pas contre les Cham. (1)

C’est un curieux tribunal qui a rendu cette sentence. Il s’agit de « Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens » (CETC) constituées à la suite d’un compromis passé entre le gouvernement cambodgien et les Nations Unies. Depuis 2006, ce tribunal hybride, composé de juges cambodgiens et internationaux, a jugé des dirigeants Khmers rouges, mais sans reconnaître la notion de génocide.

ll n’y a pas de différence de gradation entre « crime contre l’humanité » et « génocide » mais une définition différente due au contexte historique de l’après-guerre de 40-45. Ceci est clairement expliqué dans le livre très pédagogique écrit par Florence Evrard « Dis, c’est quoi un génocide » qui invite à réfléchir le sens de ces termes juridiques. (2) Selon l’auteure, « le génocide cible un groupe déterminé, tandis que le crime contre l’humanité vise une population civile indifférenciée. L’intention discriminatoire est consubstantielle au crime de génocide, alors que dans un crime contre l’humanité, elle ne constitue qu’une intention spéciale liée aux crimes de persécution. »

Une impitoyable extermination

De 1975 à 1979, près de deux millions de personnes ont été exterminées par le régime impitoyable des Khmers rouges, dirigés par des intellectuels (la plupart formés en France à l’université) inspirés par les pires aberrations du communisme maoïste chinois. Les Khmers rouges, souvent très jeunes, enlevés à leurs familles étant adolescents, fanatisés dans les combats dans la jungle, étaient dressés pour écraser toute trace de civilisation. Ils ont vidé les villes de forces et obligé la population, hommes, femmes, enfants, vieillards, à travailler dans les champs et rizières, éliminant au fur et à mesure les plus faibles, les lettrés, les occidentalisés, les démocrates, les résistants et contestataires. Ils ont vidé et détruit les bibliothèques, les centres d’études, les musées, les écoles, les hôpitaux, etc.

L’expression « table rase » a été tragiquement illustrée pendant ces années de terreur, sous le regard indifférent des Etats-Unis et des puissances occidentales plus préoccupées de contenir le péril rouge soviétique et le communisme vietnamien que de porter aide et assistance aux Cambodgiens. Or, l’avènement de ce régime sanglant n’a été rendu possible que par la guerre du Vietnam menée par les Etats-Unis et notamment les bombardements au napalm et au défoliant le long des pistes de résistance vietnamiennes qui se dissimulaient aussi le long de la frontière du côté cambodgien. C’est le secrétaire d’Etat Henry Kissinger qui avait ordonné ces frappes terriblement destructrices ce qui déstabilisa le pouvoir en place au Cambodge et incita la population à se révolter contre lui.

Les génocidaires protégés par un contexte antisoviétique

Après l’horreur des massacres perpétrés par les Khmers rouges, le Kampuchéa démocratique a été libéré par une invasion de forces vietnamiennes, ce qui provoqua une coalition des Etats-Unis, de la Chine et de leurs alliés contre ce Vietnam qui avait le grand tort d’avoir résisté à la guerre menée par les Etats-Unis et d’être soutenu par l’URSS. Voilà pourquoi la nouvelle République populaire du Kampuchéa (RPK) ne fut pas reconnue par l’ONU. Pire, c’est l’ambassadeur khmer rouge Thiounn Prasith qui va conserver, pendant les quatorze années qui suivent, le siège du Cambodge à l’ONU, alors que des massacres se poursuivaient dans les zones encore dominées par les Khmers rouges.

Expert de l’histoire et de la politique du Cambodge, Raul Marc Jennar décrit dans Le Monde Diplomatique la faiblesse des Nations Unies face aux Etats-Unis : « La Commission des droits de l’homme de l’ONU refuse, en 1979, de se prononcer sur un rapport contenant neuf cent quatre-vingt-quinze pages de témoignages sur les violations massives des droits fondamentaux au Kampuchéa démocratique. Pendant la décennie suivante, les efforts de la RPK, de survivants comme Dith Pran et de militants des droits humains comme M. David Hawk pour obtenir le jugement des dirigeants khmers rouges sont systématiquement bloqués par l’institution internationale. » (3)

Lors d’une autre conférence, M. Jennar précise : « Et que les accords de paix signés en 1991 à Paris non seulement ignoraient des termes comme « génocide » ou « crime contre l’humanité », mais offraient aux Khmers rouges une amnistie totale et la possibilité de réintégrer en toute impunité la vie politique nationale. » (4)

Les demandes de justice de la population survivante ont donc été négligées par une communauté internationale en pleine guerre froide. Le Cambodge a subi un blocus économique et politique pendant dix longues années, privant ainsi d’une aide substantielle une population qui avait tout perdu. Le redressement économique du pays n’était aidé que par des ONG comme Oxfam, par l’Unicef et les pays du bloc de l’Est ainsi que par le Vietnam, lui-même exsangue après la longue guerre qui avait dévasté ce pays.

Il s’agit bien de politique odieuse de la part des pays occidentaux. La reconnaissance ou non de crimes contre l’humanité et de génocide apparaît donc comme éminemment politique et non juridique comme cela devrait être le cas. A présent, la justice a reconnu le génocide au Cambodge parce que l’ethnie Cham et la minorité vietnamienne ont été exterminées. L’éradication d’une partie de la population khmère suspectée d’être « occidentalisée » et incapable de retrouver la pureté d’une civilisation communiste, agricole et khmère est considérée comme « crime contre l’humanité », ce qui est tout aussi important qu’un génocide tout en témoignant d’une lecture particulière de l’histoire déterminant la qualification des crimes.

Quelle pacification ? Quelle réparation ? Quelles complicités ?

Face à cette impossibilité d’obtenir justice, pendant quarante ans, la population survivante a dû se résoudre à vivre une « pacification » qui obligeait les victimes à vivre côte à côte avec les bourreaux, tous vivant la même pauvreté en l’absence d’aide internationale.

Raoul Marc Jennar témoigne toujours : « Ayant visité certains des anciens bastions Khmers rouges, j’apporte confirmation que la pacification réalisée il y a moins de quinze ans (texte écrit en 2011. NDLR), demeure conditionnée par l’absence de toute poursuite supplémentaire. Il y a un pacte passé entre les officiers, les soldats khmers rouges et leurs familles au terme duquel leur réintégration dans la société cambodgienne et l’arrêt de toute forme de rébellion armée s’accompagne de la limitation des poursuites aux « hauts dirigeants du Kampuchea démocratique et principaux responsables des crimes et graves violations du droit pénal cambodgien, des règles et coutumes du droit international humanitaire ainsi que des conventions internationales reconnues par le Cambodge » (art 1 de la loi sur les CETC). (4)

Avec la condamnation des deux derniers dirigeants Khmers rouges encore en vie, s’arrête la saga judiciaire autour de ces crimes contre l’humanité. Reste la souffrance d’une population qui n’a pas oublié que les Nations Unies ont refusé de reconnaître le drame vécu et n’ont pas même tenté de réparer les immenses dommages subis.

Dans leur mémoire mais aussi dans l’Histoire, subsiste cette accusation résumée par Raoul Marc Jennar :

« Ceux-là qui ont refusé que la Justice pénale soit saisie aussi pour les crimes dont le peuple cambodgien a souffert avant 1975 et après 1979, exigent aujourd’hui des Cambodgiens une Justice qui n’écarte aucun Cambodgien. Mais ils ont fait en sorte que ne soient pas poursuivis les acteurs politiques américains, sud-vietnamiens et thaïlandais qui ont tout tenté pendant les années cinquante et soixante pour déstabiliser le Cambodge de Norodom Sihanouk. De même restent à l’abri les complices américains du coup d’Etat du 18 mars 1970 qui a plongé le pays dans la tragédie et les décideurs américains responsables de ce que le Cambodge demeure dans l’histoire de l’humanité le pays le plus bombardé. On n’inquiètera pas davantage les dirigeants chinois qui ont envoyé des milliers de conseillers soutenir le régime de Khieu Samphan et Pol Pot. Et, de la même manière, aucune poursuite ne sera entamée contre ceux qui ont privé pendant plus de dix ans un peuple de survivants de toute assistance et qui ont soutenu les Khmers rouges et les ont réarmés. » (4)

Justice a été rendue. L’histoire des complicités n’est pas occultée mais l’impunité des responsables indirects est maintenue. La souffrance des survivants est toujours aussi vive même si elle est cachée ainsi que cela se produit après chaque génocide. Actuellement, des messages négationnistes circulent au Cambodge, la haine raciale contre les Vietnamiens est attisée par certains groupes d’influence étatsuniens qui soutiennent des groupes de type fascisant dans le pays. La situation reste délicate, donc.

Et enfin, une question reste lancinante : comment une telle négation de l’humanité peut-elle se reproduire ? Après le génocide des Arméniens, il y a eu celui des Juifs et des Tziganes, celui des Cambodgiens, celui des Tutsis au Rwanda, des actes génocidaires à Srebrenica… Comment empêcher cela ? En renforçant les Nations Unies qui ne doivent plus être bloquées par le véto des superpuissances, d’abord. Et, « Dans la nouvelle mondialisation que nous connaissons où nous sommes plus que jamais interdépendants, nous devons apporter notre pierre à la construction d’une société civile mondiale organisée qui puisse faire contre- poids aux intérêts géopolitiques et économiques des nations. », écrit Florence Evrard. (2)

Enfin il nous faut travailler pour que la mémoire soit sauvegardée et que les leçons de l’histoire soient diffusées dans tous les systèmes d’enseignement, dans les médias d’information et par les diverses expressions culturelles.

1. https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/11/16/cambodge-verdict-historique-dans-le-proces-des-derniers-chefs-khmers-rouges_5384158_3216.html

2. « Dis, c’est quoi un génocide ? », par Florence Evrard, éd. Renaissance du Livre. (voir notre rubrique « L’as-tu lu, lulu ? »

3. https://www.monde-diplomatique.fr/2006/10/JENNAR/14006

4. http://www.jennar.fr/2011/02/28/reconciliation-pardon-reparation-apres-le-genocide-au-cambodge/

A lire et relire : « Comment devient-on génocidaire ?  Et si nous étions tous capables de massacrer nos voisins », une analyse du génocide des Tutsis au Rwanda par un magistrat, Damien Vandermeersch, en collaboration avec Marc Schmitz. On y décrit la rencontre avec des génocidaires et l’enquête judiciaire ainsi que les éléments qui aboutissent à ce que des êtres humains comme vous et moi en arrivent à commettre le crime des crimes. C‘est bouleversant. Editions GRIP. Bruxelles. 2013. (G.L.)

 

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