semaine 25

Génocide au Rwanda: dire l’impensable

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 22 mars 2019

La couverture du livre d'Aloys Kabanda

Vingt-cinq ans depuis que l’horreur absolue s’est abattue sur le Rwanda. 25 ans que le crime des crimes, un génocide, endeuille la mémoire non seulement de tous les Rwandais mais aussi celle des ex-colonisateurs belges, des responsables politiques et militaires qui ont vécu cela et dont certains ont décidé d’abandonner à la soif de sang des Interhamwe une population confiante en la protection des Belges et dix « casques bleu » belges.

25 ans de procès et de procédures judiciaires. 25 ans d’excuses de la part des représentants d’Etats et d’organisations internationales mais pas encore de réparations concrètes pour les victimes de ce génocide.

Afin de commémorer cela, deux livres viennent de paraître : « Rwanda 1994. Quand l’histoire s’écrit à la machette. Le livre de la mémoire. », textes, photos et cartoons rassemblés par Aloys Kabanda, de l’association Ibuka Mémoire et Justice et promoteur de l’exposition itinérante « Les 100 jours du génocide des Tutsi en 1994 », qui constitue la base iconographique du livre.

Le deuxième livre est une réédition augmentée du livre de Damien Vandermeersch, avocat général à la Cour de Cassation, chargé des « affaires Rwanda » qui devaient être jugées en Belgique: "Comment devient-on génocidaire?". Pour cela, il a effectué huit commissions rogatoires au Rwanda, dès 1995 et a été confronté à l’énigme dramatique : comment cela a-t ’il été possible ? Comment des agriculteurs en sont-ils arrivés à massacrer leurs voisins, des femmes, des enfants qui n’avaient qu’un seul tort : être étiquetés Tutsi ?

La responsabilité du colonisateur belge et catholique

Quand le 4 avril 1994 débutèrent les massacres à grand échelle de Tutsi par des Hutu, il ne s’agissait pas du début du génocide. C’était l’aboutissement de longues années de préparation du massacre. L’histoire commence avant les années 30, lorsque le colonisateur belge décida de séparer des ethnies auparavant soudées, « racialiser » cette population qui n’était pas séparée entre Hutu et Tutsi mais divisée en classes d’agriculteurs, d’éleveurs et de Twa chasseurs. La Belgique imposa ainsi un contrôle social et surtout une mainmise complète de l’église catholique à qui on avait confié le système éducatif du Rwanda. La carte d’identité indiquant de manière arbitraire qui est Hutu et Tutsi, imposée par le colonisateur vers 1930, lui a permis d’abord de favoriser les Tutsi, réputés plus intelligents au détriment des Hutu et l’inverse ensuite lorsque lesTutsi voulurent se libérer du joug colonial. Cette carte d’identité facilita la perpétration du génocide, les tueurs identifiant leurs victimes immédiatement.

Les Tutsi sont devenus progressivement les ennemis à abattre. Des massacres de Tutsi avaient commencé dès 1962 à l’indépendance du Rwanda, sous la férule du président hutu Grégoire Kayibanda, protégé des milieux catholiques belges (et même du Roi Baudouin avec qui il allait prier dans la chapelle du palais lors de ses visites dans notre pays.) Voilà où se situent les origines du génocide, selon Déogratias Mazina, un de auteurs de « Quand l’histoire s’écrit à la machette ».

Les Tutsi qui avaient fui à l’étranger étaient interdits de retour, les autres furent brimés de diverses manières, exclus de l’administration, des finances, de l’armée… Les  premiers massacres de Tutsi se sont déroulés dès 1990. Un scénario qui démontre le caractère construit du génocide.

L’argent du crime

D’autres preuves de cette programmation ont été apportées par Pierre Galand, mandaté  par le PNUD en 1996-97 pour étudier les financements du génocide et actuellement président de l’Association belge pour les Nations Unies. Il démontre comment, avec la complicité de certaines banques (dont la Belgolaise, la Banque Bruxelles Lambert, la Banque Nationale de Paris, la Volkscas Banque ldt Pretoria) et d’institutions aussi importantes que la Banque mondiale et le FMI, de l’argent a été détourné afin de financer l’achat d’armes et de véhicules destinés aux Interhamwe. Pire, même après le génocide, explique Pierre Galand, « le gouvernement Dehaene exigera de son ministre de la Coopération (le docteur Moreels) de débloquer, fin 1995, un don de 600 millions de FB en faveur de Mobutu afin de reprendre la coopération belgo-zaïroise alors gelée et d’obtenir les autorisations nécessaires pour l’envoi d’aide dans les camps où s’étaient réfugiés les milices génocidaires, les restes de l’ANR (Armée nationale rwandaise) et les populations Hutu sous leur contrôle. C’est dans ces camps non loin du Lac Kivu que se réfugièrent également les responsables gouvernementaux en fuite ainsi que le gouverneur de la Banque Nationale du Rwanda qui avait amené avec lui les réserves du pays. Cet argent permettra - durant encore 5 mois au lendemain du génocide - d’émettre des ordres de payement pour achat d’armes notamment un gros contrat aux Seychelles », précise Pierre Galand. « Ces transactions pour plus de 17.820.000 $ de transferts via des banques bien connues et pour 6.440.200$ en chèques de voyage avaient pourtant été strictement interdites par le Conseil de sécurité de l’ONU dès le lendemain du génocide. »

On voit là aussi les germes de la tragédie qui ensanglante aujourd’hui encore la RD Congo, déstabilisée par les combats entre armée et génocidaires cachés au Kivu, par les activités illégales d’exploitations des richesses naturelles protégées par des forces armées rwandaises, une instabilité guerrière dont sont victimes les populations civiles et principalement les femmes et les petites filles martyrisées par ces criminels en arme et hors la loi. 

Devenir génocidaire?

La loi, la justice, c’est bien ce que défend Damien Vandermeersch : « La justice donne la parole à tout le monde car elle doit être impartiale. Elle met des mots sur l’indicible, sur ce qui dépasse l’entendement, sur ce qui doit être dit, ce qui doit être entendu et jugé. C’est ainsi qu’on en arrive à la vérité judiciaire. » Des coupables responsables et des victimes reconnues sont un préalable à toute réparation ; il ne s’agit pas que de personnes mais aussi d’Etats, d’organisations internationales, etc. Pour établir cela, les enquêtes sont difficiles, poignantes, les témoignages d’atrocités sont bouleversants, explique l’avocat général. Il a fallu déterminer qui étaient les tueurs, les complices, les spectateurs passifs et ceux qui, courageusement, au péril de leur vie, ont tenté de sauver des Tutsi. 

Damien Vandermeersch nous prévient qu’il est trop facile de qualifier de « monstres » ceux qui ont appliqué le génocide. Devant le tribunal de Bruxelles, on a jugé coupables de génocide un ministre, un professeur d’université et deux religieuses. Des gens « normaux ». Comment donc peut-on devenir génocidaire ? Il s’agit d’un long processus, explique l’avocat général. Une société est déstabilisée par la violence, par des dégradations de conditions de vie, par des politiques foncières injustes, par toute une histoire qui se tisse et qui fait apparaître l‘autre comme un ennemi. L’ennemi, c’est d’abord le Tutsi du FPR à l’extérieur du pays, celui qui s’infiltre dans le pays, le Hutu qui collabore avec lui, tous ceux qui sont « contre nous » et donc deviennent des gens à abattre. Le génocidaire en vient à considérer qu’il est en état de légitime défense, qu’il combat l’ennemi au nom de la paix, qu’il y a incompatibilité d’existence entre eux et nous et ce jusque dans les générations futures. Voilà pourquoi on éradique « l’ennemi » déshumanisé, traité de « cafard », même s’il s’agit de voisins, de femmes et d’enfants.

Damien Vandermeersch nous interroge tous : que ferions-nous à leur place, serions-nous des génocidaires ou des résistants ? Des collaborateurs ou des sauveurs ?

La loi rappelle ce qui est le bien et le mal. On ne peut tuer autrui. La religion catholique le dit aussi et pourtant le génocide au Rwanda a été perpétré par de bons chrétiens contre d’autres chrétiens, tous parlant la même langue et se mariant les uns avec les autres…

Ce 20 mars 2019, vient d’être condamné à la perpétuité le « boucher des Balkans », Radovan Karadzic, pour génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité perpétrés lors du siège de Sarajevo et du massacre de Srebrenica, en 1995, un an après le génocide au Rwanda, devant une communauté internationale impuissante ou indifférente…

Terrible leçon de l’histoire qui nous rappelle que le « plus jamais cela » semble impossible. Aujourd’hui, la montée des extrêmes-droites, des inégalités insoutenables, la course aux armements nucléaires, le pouvoir aux mains d’hommes politiques et hommes d’affaires corrompus et impunis font craindre que le pire puisse encore arriver.

Il nous faut, disait Aimé Césaire, étudier « dans le détail, les démarches de Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu'il porte en soi un Hitler qui s'ignore, que Hitler l'habite, que Hitler est son démon, que s'il le vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique. »

  • A lire absolument : "Rwanda. Histoire d'un génocide", par Colette Braeckman. Publié chez Fayard en octobre 1994. Un livre indispensable pour comprendre la complexité de l'histoire des peuples et de la colonisation de cette région d'Afrique centrale. La journaliste a été la première à décrire la longue préparation du génocide et l'influence négative de la Belgique et de la France dans ce drame.
  • « Retour à Lemberg », de Philippe Sands. Une enquête sur l’élaboration du terme « génocide » et « crimes contre l’humanité » (Albin Michel). Voir notre chronique sur ce site, dans « L’as-tu lu, Lulu ? »

Mots-clés

Ajouter un commentaire

entreleslignes.be ®2019 design by TWINN