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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Gaza: silence, on tue!

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 15 juin 2018

Manifestation lors du 70e anniversaire de la « Nakba » et pour protester contre le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem. Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 15 mai 2018. Photo © Ashraf Amra

Le monde entier regarde vers la Corée du Nord et du Sud, où s’est jouée une piètre comédie montée par un président américain Trump flagorneur et un jeune dictateur souriant Kim Jong-un sous la houlette discrète de la Chine. Personne n’a envie d’un conflit nucléaire dans la région mais il fallait sauver la face. D’où la spectaculaire rencontre de Singapour, très médiatisée, pour simplement lancer quelques années de négociations. C’est déjà mieux que rien. Pendant ce temps, l’actualité tourne comme le ballon de foot au pied de la Russie, histoire de faire oublier que le Proche-Orient est toujours en guerre et que s’y querellent les grandes puissances sur le dos des Syriens, des Irakiens, des Kurdes. Pour le pétrole. Pour l’hégémonie politique et commerciale. Alors que la guerre contre le terrorisme islamiste de Daesh s’apaise et que nos pays s’apprêtent à décrocher de juteux marchés de reconstruction de ce qui a été détruit par les belligérants, le nouvel ennemi et donc cible d’une guerre éventuelle pour le plus grand profit des marchands d’armes est désigné : l’Iran. A cause de cela, le Yemen meurt lui-aussi. Dans l’indifférence totale de nos pays, trop heureux de vendre leurs armes à l’Arabie saoudite.

Contre l’ennemi chiite iranien diabolisé par les dictatures sunnites d’Arabie Saoudite et des Emirats, le président Trump favorise une sainte alliance avec Israël. Pour cela, il faut que les pays arabes abandonnent leur solidarité avec les Palestiniens, condamnant ceux-ci à subir la répression sanglante de l’occupant israélien. (1)  

« Balles papillon » et drones lanceurs de gaz

 Les rapports d’ONG et de journalistes sur la situation à Gaza font froid dans le dos. On assiste à une recrudescence de crimes contre l’humanité, perpétrés par les soldats israéliens qui tirent à balles réelles sur les manifestants non armés, femmes et enfants compris, de la Grande Marche du retour qui a commencé le 30 mars. Des résistants qui brandissent des cerfs-volants et des calicots comme armes de leur désespoir. (2)

Ces manifestants, des jeunes pour la plupart, démentent être instrumentalisés par le Hamas ainsi que l’affirme la propagande israélienne. Voici des propos recueillis par la journaliste israélienne de Haaretz, Amira Haas : « Les Israéliens nous ont toujours méprisés. Pour eux ’un bon arabe est un arabe mort ou un collaborateur’, comme ils disent. Nous sommes allés manifester sans plan pour déranger les célébrations du transfert de l’ambassade étatsunienne à Jérusalem, une ville qui nous est chère, et parce que nous ne voulons pas mourir en silence. » (3)

Les soldats israéliens ne tirent pas avec n’importe quelles balles, selon l’enquête menée par Rebecca Stead et publiée dans Middle East Monitor du 23 mai 2018. Il s’agit de « balles papillon » qui explosent les membres des manifestants. Elles explosent à l’impact et pulvérisent les tissus, les artères et les os, causant de graves blessures internes. (4)

C’est ainsi qu’ont été tués « les journalistes palestiniens Yaser Murtaja et Ahmed Abu-Hussein, abattus alors qu’ils faisaient des reportages à Gaza en étant clairement identifiés comme journalistes. Le porte-parole du ministère de la Santé de Gaza, Ashraf Al-Qedraf, explique que les deux hommes ont reçu des balles dans l’abdomen, ce qui a eu pour conséquence que « tous leurs organes internes [ont été] totalement détruits, pulvérisés ». Il a ajouté que ces balles sont les plus meurtrières que l’armée israélienne ait jamais utilisées. », écrit Rebecca Stead.

Médecins sans frontières (MSF) précise dans un rapport : « la moitié des plus de 500 patients que nous avons admis dans nos cliniques ont des blessures où la balle a littéralement détruit les tissus après avoir pulvérisé l’os ». Le rapport note également que le nombre de patients traités dans les cliniques de MSF au cours des trois premières semaines de la Grande Marche du retour « a été plus élevé que le nombre de patients que nous avons traités pendant toute l’année 2014, lorsque l’opération militaire israélienne « Protective Edge » a été lancée contre la bande de Gaza. (5)

Middle East Eye (MEE) a aussi enquêté sur l’utilisation de drones par Israël, et, selon ce site, « il semble y avoir trois types de drones utilisés pour disperser le gaz ». Le premier est connu sous le nom de « Cyclone Riot Control Drone System » et est fabriqué par la société israélienne ISPRA. Les autres sont inconnus et semblent avoir été utilisés pour la première fois contre les manifestants de la Grande Marche, selon MEE, l’un est « un drone qui vaporise le gaz directement comme un aérosol » et le second est « un drone de type hélicoptère qui transporte des grenades remplies de balles de caoutchouc avec des couvercles métalliques qui vaporisent le gaz en tombant ».

Les effets de ces nouvelles armes sont dévastateurs : on dénombre environ 115 morts et 13.000 blessés depuis le début de cette Grande Marche. Voilà qui va faire exploser le chiffre des personnes mutilées, gravement handicapées parmi la population de Gaza. Nos pays n’en ont cure. Ils achèteront ces armes que les Israéliens vantent sur le marché mondial des armements comme ayant fait leurs preuves, testées en  effet sur une population emprisonnée et désarmée. Sans état d’âme.

Ainsi, écrit Rebecca Stead, « ISPRA, l’entreprise qui fabrique le « Drone Cyclone » mentionnée ci-dessus, se vante sur son site web d’offrir des « solutions intelligentes pour le contrôle des foules » basées sur un « savoir-faire technique assorti d’une expérience pratique sur le terrain ». ISPRA, qui se présente comme un « fournisseur mondial de premier plan pour les forces de police et de défense du monde entier, y compris les États-Unis, le Canada, l’Europe, l’Asie, l’Amérique centrale et du Sud et l’Afrique », et d’autres fabricants d’armes, augmenteront sans doute leurs profits et leur notoriété, grâce au succès remporté par leurs produits contre les manifestants palestiniens lors de la Grande Marche du retour. Tant que les forces internationales de défense et de police du monde entier continueront d’acheter ces produits, le sang des Palestiniens continuera de couler. »

 

(1) Voir Le Soir du 14 juin, article de Baudouin Loos « L’hostilité commune à l’Iran réunit l’Arabie, les Emirats, les USA et Israël ».

(2) https://www.hrw.org/news/2018/06/13/israel-apparent-war-crimes-gaza

(3) extraits de "Conversations avec des Gazaouis" dans https://www.haaretz.com

(4) Article original en anglais: Remote control repression: Israel tested its latest weapons against the Great March of Return, Middle East Monitor, le 23 mai 2018. Traduction : Dominique Muselet pour Chronique de Palestine. Rebecca Stead est étudiante à l’Université SOAS de Londres. Arabophone et spécialiste du Moyen-Orient et de la Palestine, Stead est journaliste freelance pour un ensemble de revues et de plateformes de blogs.

(5) http://www.msf.org/en/article/palestine-msf-teams-gaza-observe-unusually-severe-and-devastating-gunshot-injuries

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