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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Guerres empoisonnées

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 13 avril 2018

L’aide du Croissant Rouge à Douma, le 5 mars 2018 pour tenter d'atténuer dans l'immédiat les souffrances des habitants. Photo © Comité International de la Croix-Rouge

C’est sale, la guerre. Mais ce l’est encore plus quand des poisons sont utilisés. C’est atroce quand des enfants se tordent de douleur entre les bras d’infirmiers et de médecins qui n’ont plus de médicaments à leur donner. Une cinquantaine de tués, plusieurs centaines de blessés… Tous civils. Ces bombes empoisonnées au chlore ou au sarin ou au mélange des deux, d’où viennent-elles ? Il est affirmé qu’il s’agit de bombes lancées le 7 avril dernier par l’armée de Bachar el-Assad sur le dernier bastion de rebelles de la Ghouta tout près de Damas et qu’elles ont forcé les derniers résistants à se rendre. Alors que les troupes syriennes épaulées par des forces russes étaient sur le point de conquérir toute cette zone, pourquoi cet usage du poison ? Pour précipiter la victoire au risque de provoquer des réactions prévisibles des puissances occidentales anti-régime syrien ? 

Les Russes affirment qu’il s’agit d’une mise en scène organisée par les Casques Blancs syriens opérant en zone rebelle pour susciter des réactions de la communauté internationale. Ils ont demandé aux Nations Unies qu’une enquête indépendante soit menée par l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC), proposition rejetée par le Conseil de sécurité des N.U. Sans attendre une décision quelconque du Conseil de sécurité des Nations Unies, Israël n’a pas hésité à bombarder un aéroport militaire entre les villes de Homs et de Palmyre. Une provocation belliqueuse envers l’Iran, la bête noire de l’Etat hébreux parce que ce pays soutient les forces syriennes. Personne n’a protesté. Donald Trump bombarde le monde de tweets menaçants. La France, la Grande-Bretagne, les USA ressuscitent le ton belliqueux de la guerre froide avec l’URSS bousculant le fragile équilibre que souhaitent les Nations Unies bloquées par son propre Conseil de sécurité qui ne défend que les intérêts des grandes puissances.

Et puis, samedi 14 avril, on apprenait que le président français Macron avait joué son petit Sarkozy en bombardant des sites militaires syriens, main dans la main avec la Grande-Bretagne (souvenons-nous du désastre qui a suivi l'attaque contre la Libye et la mise à mort de Khadafi) et sous le parapluie trumpien. Et cela, bien évidemment, sans la moindre consultation des Nations Unies.

 Au mois d’avril de l’année dernière, une attaque au sarin, attribuée au régime de Damas avait provoqué la mort - atroce- de 87 personnes dont de nombreux enfants à Khan Cheikhoun dans le nord-ouest de la Syrie.  A l’époque, les informations ne permettaient pas de déterminer qui avait utilisé ces armes mais cela n’a pas empêché les Etats-Unis de bombarder un aéroport syrien. Plus tard, la France a assuré que toutes les études confirmaient qu’il ne pouvait s’agir que d’une opération militaire lancée par l’armée syrienne. Mais qui s’interroge sur l’origine de ces produits chimiques nécessaires pour confectionner les bombes empoisonnées ? L’industrie chimique sait très bien à qui elle vend ses produits.

Une dérive du multilatéralisme

La situation est grave. Non seulement elle est dramatique sur le terrain même, mais elle révèle le blocage des Nations Unies par le Conseil de sécurité. On assiste à une « dérive du multilatéralisme » analyse Bertrand Badie, chercheur au CERI (Centre d'Etudes et de Recherches Internationales), sur RFI du 12 avril. « Il est en train de se mettre en place un nouveau principe qui est quand même très préoccupant, qui consiste à utiliser le Conseil de sécurité comme mode de démonstration qu’il y a désaccord frontal entre les principales puissances ». Le Conseil de sécurité ainsi bloqué, n’importe quel camp se croit autorisé à intervenir et à imposer sa loi au nom de la communauté internationale, poursuit le chercheur.

« Sauf que, ce ‘au nom de la communauté internationale’ a une valeur peut-être morale, mais certainement plus juridique. C’est donc un précédent relativement préoccupant pour l’avenir des relations internationales. Donc là, il y a une dérive du multilatéralisme qui, effectivement, n’ouvre aucun droit, mais semble définir une méthode, une méthode de substitution de quelques vieilles puissances, à une communauté internationale qui ne parvient pas à s’articuler ».

On appelle cela la loi du plus fort.

On l’a vu appliquée maintes fois par les vétos systématiques des Etats-Unis lorsqu’il s’agit de défendre Israël bombardant (même avec du chlore) des civils désarmés à Gaza. Les « grandes puissances » désapprouvaient mais sans plus… Rappelons qu'Israël a annexé, impunément, le plateau du Golan, une des principales ressources d’eau de la Syrie ! Israël, évidemment, a félicité le vaillant trio qui a bombardé prudemment quelques sites syriens supposés contenir les armes chimiques, sans toucher aux forces russes. Ils ne sont pas totalement fous quand même! Une opération saluée par la Turquie, qui, après le massacre des Kurdes et l'impitoyable répression des opposants au président Erdogan, ne peut être considérée come une championne du droit international.

Poison russe, ou pas ?

Le climat politique international est véritablement empoisonné. Et les fausses informations diffusées par certains gouvernements inquiètent : la guerre de la propagande est lancée. Ainsi, depuis début mars, l’affaire Skripal à Salisbury au Royaume-Unis pose d’énormes questions : quel était l’intérêt d’empoisonner un ancien agent russe qui ne représentait plus aucun intérêt pour Moscou ? Et ce en période électorale pour Poutine et peu avant le Mondial de foot, grande opération de relations publiques pour le locataire du Kremlin ? On avance qu’il s’agit d’un poison fabriqué au temps de l’URSS mais que l’on peut trouver un peu partout dans le monde. C’est bien ce que confirmait, le 3 avril, Gary Aitkenhead, le directeur du Defence Science and Technology Laboratory, installé à Porton Down, Salisbury, non loin de l’endroit où s’est produit cet empoisonnement criminel.  « Nous avons été capables d’identifier qu’il s’agissait du Novitchok, un agent innervant de type militaire », dit-il. Mais « nous n’avons pas identifié sa source exacte », a-t-il ajouté.

Il reste que bien avant les résultats de cette enquête, le gouvernement britannique a rallié autour de lui, malgré le contentieux du Brexit, la plupart des pays européens dans une nouvelle guerre froide, expulsant des dizaines de diplomates (et espions) russes. Sans qu’il y ait la moindre preuve de l’implication de la Russie dans cette affaire. Par contre, l’intérêt de Teresa May, Premier ministre britannique, était évident : restaurer son image de chef du gouvernement malgré les pertes colossales dues au Brexit, resserrer les liens militaires au sein de l’OTAN et favoriser ainsi la politique anti russe de certains pays européens proches des frontières avec la Russie, soutenant les Etats-Unis qui renforcent ses troupes sur le territoire européen. Et ce sans le moindre débat démocratique.

Dans cette atmosphère empoisonnée, la militarisation s’accélère en Europe. Elle comporte aussi un volet nucléaire : en Belgique, le remplacement des avions de chasse F16, présumés trop vieux mais qui doivent impérativement être américains pour transporter des bombes nucléaires américaines entreposées « clandestinement » chez nous, provoque un scandale… Sans démission du ministre de la Défense. 

Les mouvements pacifistes, anti-nucléaires se mobilisent petit à petit mais trop peu par rapport à l’urgence des décisions européennes autour de la politique de défense. Une politique qui engloutira des milliards d’euros au détriment de la véritable sécurité des populations qui consiste en un développement économique et social équilibré.

Les gouvernements européens font tout le contraire en se dissimulant derrière une propagande lamentable. On veut créer une libre circulation des convois militaires US jusqu’aux frontières avec la Russie, et ce aux frais des Etats membres. La politique de Défense européenne se met au service de l’OTAN et pas d’une politique véritablement européenne. Le tout maquillé par une propagande étatique, véritable poison de l’information et guerre en soi.

Les citoyens européens ne veulent pas de guerre. Ils veulent un débat démocratique sur les enjeux actuels et une information crédible sur les événements.

http://www.rfi.fr/moyen-orient/20170426-syrie-france-bachar-el-assad-attaque-chimique

http://www.france24.com/fr/20180409-syrie-base-aerienne-armee-syrienne-frappee-missiles-media-etat-morts-blesses

http://www.rfi.fr/moyen-orient/20180412-tensions-syrie-russie-poutine-trump-onu-guterres-calme

https://www.francetvinfo.fr/monde/royaume-uni/ex-espion-russe-empoisonne-en-angleterre-l-homme-ne-presente-aucun-interet-pour-les-services-russes_2643554.html

http://www.opex360.com/2018/04/12/affaire-skripal-lorganisation-linterdiction-armes-chimiques-confirme-analyses-britanniques/

  • Un appel du Comité de Surveillance OTAN : «Stop à la procédure de remplacement des F16 !» : rendez-vous le dimanche 22 avril à 14h, Parc du Cinquantenaire, Bruxelles, Métro Mérode. http://pasdavionsdechasse.be/ et       http://www.csotan.org/

 

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