semaine 04

Le plaisir de tuer la beauté

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 07 janvier 2021

#balancetonbraco : un lynx abattu par un braconnier. Photo Capture d'écran Centre Athénas

Un fait-divers, un de plus qui s’ajoute à la longue liste des méfaits des « chasseurs pour le plaisir de tuer » partout dans le monde : le cadavre d’un lynx a été trouvé dans le Jura, le 31 décembre dernier. Une balle lui a déchiré la cage thoracique. Manifestement, il a été tué pour le plaisir morbide d’un chasseur. C’est le troisième animal de cette espèce qui est abattu dans les Vosges et le Jura où elle est pourtant protégée. Du coup, le centre Athénas, association de défense de la faune sauvage, dénonce un nouveau braconnage et lance le hashtag #Balancetonbraco.

La délation, une honte

Le problème n‘est pas l’indignation face à cette cruauté gratuite. Le souci est provoqué par l’appel à la délation de ces actes de chasse-plaisir. On a vu dans nos pays combien cette méthode lâche et porteuse d’un lourd passif historique (la délation contre les Juifs pendant la dernière guerre, contre les résistants, contre les collabos ensuite…) est le symptôme d’une autre forme de méchanceté envers ses semblables. Le fameux « balance ton porc » en est aussi un exemple car il réduit un agresseur sexuel à un animal que l’on méprise (à tort car combien de bons services nous rend la gent porcine depuis des millénaires…) au lieu d’inciter les victimes à se plaindre par le biais normal de la Justice (même s’il faut souvent renforcer ces démarches par l’action de groupes et d’associations faisant pression sur le monde politique et judiciaire). Cela, c’est une démarche démocratique et transparente. Par laquelle on obtient de meilleurs résultats puisque les agressions contre les femmes ont enfin été entendues, les condamnations sont effectives, et même le crime de féminicide est entré dans le langage courant. Les atteintes graves à la nature, les massacres d’animaux et la destruction de leur habitat sont de plus en plus mis en lumière à travers la notion de crime d’écocide.

Par rapport à la chasse-plaisir, le processus devrait être le même : les citoyens protecteurs des animaux devraient faire pression sur leurs policiers et gendarmes locaux, sur leurs représentants, sur la presse pour que soit appliquée la loi contre ceux qui abattent des animaux d’espèces protégées. Cela permettrait l’indispensable débat au sein de l’opinion publique au cours duquel on peut faire changer progressivement cette triste mentalité du « chasseur pour le plaisir » qui estime que c’est son droit de tuer un peu de la beauté de la nature. A noter qu’il s’agit bel et bien d’un combat politique puisqu’il s’agit d’obliger les citoyens à mettre en balance leurs droits et ceux des autres êtres vivants, à réviser l’absurde théorie selon laquelle les hommes dominent la nature alors qu’ils la détruisent et ce faisant, se détruisent eux-mêmes.

Ce combat se mène dans la presse, dans les bistrots, dans les écoles, dans les familles, sur les réseaux sociaux, dans les conseils communaux et les parlements. En toute transparence.

Sauver la nature et notre humanité

Ce changement de mentalité accompagne notre actuel changement de civilisation : notre rapport à la nature est fortement dénoncé dans la cadre de la crise climatique, de la destruction de nos écosystèmes, de l’exploitation sans limite de nos ressources naturelles jusqu’à leur disparition.

Il y a heureusement quelques sources d’espoir, face à la bêtise humaine : de plus en plus de citoyens s’insurgent et dénoncent, publiquement, cette mise à mort de nos écosystèmes. Le débat a été porté jusqu’aux plus hautes instances nationales et internationales et le monde semble enfin se mobiliser pour sa survie.

Au niveau local se multiplient des initiatives de sauvegarde de la forêt primaire, des espèces animales et végétales en danger, de réintroduction d’espèces sauvages plutôt que de les enfermer dans des zoos.

En France, un botaniste amoureux des arbres et de la biodiversité, Francis Hallé, lance un vaste projet : créer une forêt primaire quelque part dans les Ardennes, ou la forêt du Risoux en Suisse, ou encore dans les Vosges… A 82 ans, il parie sur l’avenir de nos descendants puisqu’il estime à 600 ans le temps de régénération d’une forêt primaire… Alors qu’il ne faut que quelques mois pour en détruire des milliers d’hectares comme en Amazonie ou une seconde pour un coup de fusil qui abat de rares représentants d’espèces animales en voie de disparition.

La voix de Maurice Genevoix

Pour illustrer cette réflexion, quoi de mieux que de se plonger dans la poésie de l’œuvre de Maurice Genevoix, ce grand écrivain de la nature sauvage, cet amoureux de la vie fasciné par la mort, surtout depuis les atrocités de la première guerre mondiale au cours de laquelle il a pu voir de près l’absurdité du comportement humain qui détruit tout sur son passage.

Ainsi, son chef d’œuvre de roman-poésie « La dernière harde » met face à face le « chasseur pour le plaisir » et pour la tradition, et un magnifique et impressionnant 10 cors au pelage fauve, au temps des cruelles chasses à courre (toujours autorisée en France alors qu'elle est interdite dans la plupart des pays européens). L’écrivain retrace dans une langue superbe la beauté et les mystères de la forêt, sa vie discrète et foisonnante, les habitudes d’une harde, l’évolution des cerfs, leurs ruses et leur courage pour échapper aux chasseurs. Jusqu’à la fin, évidemment tragique, qui aboutit à la fin de la harde elle-même. Symbole d’une culture humaine destructrice de la nature. Le thème est repris par Maurice Genevoix dans « La forêt perdue » ayant pour cadre un moyen-âge féodal de légende. Parmi ces légendes, celle du farfadet, de l’homme de la forêt, Waudru qui tente de protéger le grand cerf de la folie de la chasse pour le goût du sang qui aveugle les hommes. Un vieux chasseur se voit envahi de remords : « Et c’est à cause de lui sans doute, non de ma peur, que j’ai respecté la forêt : pour qu’il y ait un monde sans hommes, sans armes d’hommes, où la vie et la mort ne voient point transgresser leurs lois, où les bêtes puissent mourir enfin, serait-ce sous la griffe ou la dent, de leur vraie mort de bêtes, de leur ‘belle mort’. »

https://www.leprogres.fr/environnement/2021/01/05/un-lynx-boreal-tue-par-arme-a-feu-dans-le-jura

https://www.ouest-france.fr/environnement/entretien-nous-allons-creer-une-foret-primaire-en-europe-cela-prendra-six-siecles-7044109

 

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