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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Mourir pour des bananes?

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 21 juillet 2018

Et pourtant, le CIRAD annonçait une nette diminution des pesticides. Photo © https://www.cirad.fr/actualites/toutes-les-actualites/articles/2010/scie...

Le cynisme de certaines grosses entreprises et la lâcheté des États qui ne veulent pas intervenir pour sauvegarder les droits les plus élémentaires des travailleurs et des consommateurs est sans borne. Heureusement, les travaux en vue de l’élaboration de normes contraignantes applicables aux multinationales se poursuivent.

Sur le site de Bastamag, vient d’être publié un reportage glaçant sur les ravages de pesticides dévastateurs utilisés contre les charançons dans les plantations de bananes de Guadeloupe. (1) Non seulement ces produits ont été utilisés pendant des années après que leur nocivité pour les humains ait été divulguée mais les effets mortifères se poursuivent toujours car la terre est durablement contaminée. Les travailleurs ont épandu ces poisons sans la moindre protection et continuent à cultiver une terre polluée, répandant ainsi les substances mortelles partout dans l’île. Les cas de cancers de la prostate, du sang et autres  affections directement liées à la contamination sont très nombreux. Malgré cela, ni les entreprises responsables de ces empoisonnements massifs ni l’Etat français n’aident ces victimes. Les jeunes guadeloupéens refusent de travailler dans ces conditions, on importe alors des travailleurs haïtiens plus pauvres, qui sont encore moins payés que les guadeloupéens.

Mourir pour des bananes ? Ce fruit reste ainsi le symbole d’une colonisation odieuse qui fait la fortune de quelques personnes et le malheur de milliers d’autres.

Glencore, dénoncé une nouvelle fois

Malgré les protestations, les dénonciations par des syndicats, par des mouvements écologistes, sociaux et citoyens divers, nombre de grandes entreprises, multinationales le plus souvent, poursuivent leurs activités criminelles en toute impunité. Ainsi, la firme Glencore a été clouée au pilori du Conseil des droits de l’Homme par le Centre Europe - tiers monde (CETIM). (2) Il s’agit d’une des plus puissantes entreprises au monde, spécialisée dans l’exploitation minière et le négoce des matières premières.  Depuis des années, elle est dénoncée par ses nombreuses violations des droits des travailleurs, les ravages causés à l’environnement et ses pratiques fiscales au détriment des Etats. Nous en avions déjà parlé dans notre livre « Juger les multinationales » tant ce cas est exemplaire de violations des droits humains. (3)

Ainsi, en Zambie, les travailleurs de Mopani Copper, une des filiales de Glencore, ontété menacés de fermeture des mines si se produisait un accident mortel en 2017. Des rapports médicaux ont été falsifiés pour forcer les employés malades à se présenter au travail, dénoncent les travailleurs. « De plus, l’obligation de contrôler régulièrement l’état de santé des travailleurs pour dépister des cas de silicose n’est pas respectée alors même qu’ils sont quotidiennement exposés à des substances nocives. Enfin, les équipements défaillants utilisés par les sociétés contractantes mettent la vie des travailleurs en danger. À la suite d’une réduction significative du personnel, les opérations sont en sous-effectif et certains employés sont forcés de travailler en souterrain pendant 24 heures. Glencore a adopté une approche dite de « tolérance zéro » en matière de santé et de sécurité au travail, qui peut sembler bienveillante telle qu’exposée dans les rapports publics, mais qui a en fait pour effet de transférer la faute et la responsabilité de l'employeur aux victimes. La « tolérance zéro » consiste alors à les punir à la suite d’un accident de travail. », explique le rapport du CETIM. Ainsi,  « les signalements d’accidents se font plus rares, ce qui améliore artificiellement les statistiques en matière de sécurité. »

Exploitation des travailleurs intérimaires, manque de mesures de sécurité, nourriture insuffisante et locaux déficients : les conditions de travail dans divers sites exploités par Glencore et ses filiales sont déplorables et les syndicats sont méprisés par les dirigeants, détaille ce rapport.

Un projet de traité contraignant

Ces deux exemples récents d’exploitation de travailleurs,  ceux des bananeraies de Guadeloupe et ceux de Glencore, démontrent que des grandes firmes, pourtant extrêmement riches, n’appliquent pas les règlementations les plus élémentaires en matière de protection de la santé et de respect des droits des travailleurs, et qu’elles polluent l’environnement sans le moindre souci pour les populations environnantes.

Pourtant, un travail politique très important se poursuit, malgré l’hostilité des multinationales et de la Commission européenne qui les protège (rappelons-nous l’affaire du glyphosate de Monsanto, notamment). En octobre 2017, le Groupe de travail (GT) intergouvernemental du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, chargé d’élaborer un Traité contraignant sur les sociétés transnationales (STN) est entrée dans le vif des négociations. La présidence de ce Groupe (assurée par l’Équateur) a présenté un “document d’éléments” comme base de négociation.

Et l’on apprend qu’un premier projet de traité est enfin rédigé. Il sera discuté en octobre de cette année. On espère ainsi obliger les multinationales criminelles à respecter les droits humains, les victimes pourront porter plainte et les Etats auront l’obligation de faire respecter les droits humains par les entreprises.

Il y a urgence. Alors que nombre d’entre nous profitent de vacances dans des sites naturels plus ou moins enchanteurs, des révélations effrayantes brisent la torpeur de l’été : « Les rejets toxiques de l’usine de Sanofi de Mourenx (Pyrénées-Atlantiques) qui fabrique la Dépakine, ce médicament contre l’épilepsie dangereux pour les femmes enceintes et leurs fœtus, atteignaient, au printemps 2018, date des dernières mesures disponibles, des niveaux astronomiques : jusqu’à 190 000 fois au-dessus du plafond autorisé pour le bromopropane, une substance pouvant nuire à la fertilité et au fœtus. Le chiffre paraît fou, impossible à croire. », révèle  Mediapart. (4)

Allez ! Belles vacances quand même…

(1) https://www.bastamag.net/En-Guadeloupe-les-ouvriers-de-la-banane-malades-d-un-pesticide-devastateur-et

(2) https://www.cetim.ch/declaration-cetim-violations-droits-de-lhomme-travailleurs-glencore/

(3) Eric David et Gabrielle Lefèvre. « Juger les multinationales », éditions GRIP/Mardaga. 2015.

(4) https://www.mediapart.fr/journal/france/080718/des-rejets-toxiques-des-niveaux-astronomiques-dans-l-usine-sanofi-de-lacq

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Commentaires

Portrait de Yves Kengen
Il n'y a hélas pas qu'en Guadeloupe que la chlordecone fait des ravages, avec une rémanence de 400 ans minimum. La Martinique en est inondée également. Depuis l'interdiction de la chlordecone aux Antilles françaises, les lobbys bananiers, rassemblés au sein d'un conseil international glorieusement intitulé Union des Groupements de Producteurs de Bananes, sous la houlette d'Eric de Lucy de Fossarieu, ont investi dans de nouveaux territoires, en Afrique occidentale (Cameroun, Côte d'Ivoire...) où la chlordecone est toujours utilisée en toute connaissance de cause et en toute impunité. Et tout ça, avec l'aide de la Commission européenne, qui finance la "filière banane française" à hauteur de plusieurs dizaines de millions d'euros annuels. (http://www.outre-mer.gouv.fr/accompagnement-de-la-filiere-banane). Dans ces conditions, pourquoi se gêner?

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