semaine 04

Nucléaire et défense, l’étrange cohérence belge

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 09 décembre 2020

Pierre Harmel et Willy Brandt, grands artisans de la détente Est-Ouest. Photo Wikipedia.

Allez comprendre : la majorité de la population demande au gouvernement belge de clamer haut et fort sa volonté de vivre en paix et surtout de refuser la voie périlleuse, celle qui mène à l’apocalypse, à savoir l’arme nucléaire. Et que voit-on ? Ce lundi 7 décembre 2020, à l’ONU, la Belgique a voté contre une résolution dédiée au traité sur l’interdiction des armes nucléaires des Nations Unies (TIAN). Pourquoi ? Goûtez la subtilité du communiqué des Affaires étrangères belges, dirigé par notre chère Sophie Wilmès (oui, celle qui a mené notre barque fiévreuse lors de la première phase de la crise de la Covid-19) : la Belgique vote contre cette résolution "en cohérence avec ces principes et en adéquation avec les alliés de l'OTAN". "La Belgique constate qu'aucun pays possédant l'arme nucléaire n'y a adhéré, ni ses alliés de l'OTAN. Il est évident que de véritables efforts de désarmement doivent inclure les pays possédant l'arme nucléaire".

En bref, surtout pas de vagues. Oubliée l’époque d’un Pierre Harmel, prédécesseur de Sophie Wilmès aux Affaires étrangères (1966-1973) et qui contribua de manière essentielle à la sécurité et à la coopération européenne en jetant les bases des Accords d’Helsinki, il y a juste 45 ans.  Ces accords consacrent l’inviolabilité des frontières européennes, rejettent tout recours à la force et toute ingérence dans les affaires intérieures. Ils engagent dès cette époque les 35 États signataires, dont les États-Unis, le Canada, l’URSS et l’ensemble des pays européens, à l’exception de l’Albanie, à respecter les droits de l’Homme.

C’était le temps de la grande diplomatie belge, pour la coexistence pacifique.

Aujourd’hui, force est de constater que notre politique aux Nations Unies est dictée par l’OTAN, une organisation elle-même dominée par les Etats-Unis et nous ne pouvons rien faire, pas même adopter une véritable politique de paix parce que les puissances nucléaires ne bougent pas… Quant à l’armement nucléaire, il n’arrête pas de se perfectionner et nous, petits Belges, sommes contraints à devenir des hébergeurs et des transporteurs d’armes nucléaires en achetant à haut prix des avions US déjà déclassés et aux prouesses douteuses. On parle ici de milliards d’euros alors que notre économie et notre santé publique sont en grand péril.

Pourquoi cette décision ? Parce que, selon le communiqué des Affaires étrangères, "Le TIAN ne contient pas de mécanisme de mise en œuvre ni de vérification des engagements des Etats parties. En l'absence d'un accord tangible et vérifiable, la Belgique reste pleinement engagée dans la politique de dissuasion de l'OTAN". Quand on connaît les options guerrières de l’OTAN, il y a de quoi s’inquiéter sur la cohérence des déclarations du ministère des Affaires étrangères. On y répète que le Traité de non-prolifération (TNP), ratifié par la Belgique et l'ensemble des membres de l'OTAN, reste "la pierre angulaire du régime mondial de non-prolifération et de désarmement nucléaire".

Please, Mme Wilmès, essayez de nous expliquer pourquoi ce Traité sur l'interdiction des armes nucléaires ne vous plaît pas ? Sans doute parce qu’il prohibe l'utilisation, le développement, la production, les essais, le stationnement, le stockage et la menace d'utilisation d'armes nucléaires. Donc, la Belgique pourrait être condamnée parce que des bombes nucléaires américaines sont stockées sur notre sol et que nos futurs et très coûteux avions de chasse sont destinés à les transporter…

Notre ministre conclut néanmoins que la Belgique reste "fortement engagée en faveur d'un monde libre d'arme nucléaire".

Vous avez dit « cohérence » ?

Quels emplois ?

Tout récemment, notre nouvelle ministre de la Défense, Ludivine Dedonder, annonçait fièrement qu’il était impossible de se soustraire à nos accords otaniens et à l’achat des F-35 susceptibles de porter de nouvelles bombes nucléaires ultra performantes. Rappelons qu’il s’agit d’un marché portant sur 3,8 milliards d’euros et jusqu’à 12,5 milliards sur toute la durée de vie des 34 avions de chasse. On a déjà versé des centaines de millions d’euros qu’on ne récupèrera pas si on arrête le processus. La ministre déguisant notre valeureuse Défense nationale et otanienne sous des oripeaux « humanitaires », « sociaux », la transforme en office national de l’emploi et annonce l’engagement de 10.000 soldats et la création de quantité d’autres emplois grâce notamment à la construction et à la rénovation des casernes… Et l’achat des F-35 ! On aimerait disposer de la démonstration chiffrée que l’achat des F-35 apportera des moyens pour créer des emplois à hauteur de cet « investissement » foireux !

A quoi sert l’armée ?

« Mais il faut trouver un équilibre nécessaire entre la défense au service de la société civile, comme actuellement, et nos missions à l’étranger pour la sécurité de ces pays et de la nôtre. », dit Ludivine Dedonder au Soir.

C’est ainsi que l’on voit des soldats dans nos rues pour nous préserver des terroristes, des soldats dans des homes pour personnes âgées et dans des hôpitaux pour suppléer aux défaillances du système de santé… Des aides utiles, évidemment mais cela n’empêche de se poser quelques questions sur ces interventions.

Pierre Galand qui fut un des fondateurs du CNAPD (Comité national d’action pour la paix et le développement) en 1970 et qui organisa à Bruxelles des manifestations gigantesques contre les missiles atomiques américains et soviétiques, commente cette actualité de la lutte pacifiste : «Il se fait que l’armée a été amenée par les circonstances à suppléer aux carences de l’Etat, à la fois responsable de notre santé (des soldats en service pour les homes de vieux), notre sécurité (des soldats dans les gares, les aéroports, les rues,…). Certes, à situations exceptionnelles, mesures exceptionnelles sauf que ces situations exceptionnelles résultent en grande partie de l’échec des politiques à comprendre notre monde, à se défier des faiseurs de miracles, ceux qui ne voient notre monde que comme un grand marché plutôt que comme une communauté d’humains aspirant à la paix et à la sécurité par la coopération. Sauf que le rôle de l’armée d’un pays c’est la sécurité extérieure dont rares sont les responsables européens capables d’en évaluer les risques. Il en résulte que nous sommes une armée intégrée à celle de l’OTAN, contrôlée par les USA. Les intérêts des Etats-Unis correspondent-ils réellement à des visées de paix ou s’agit-il de conquêtes des marchés et des routes terrestres et maritimes sur lesquelles ils entendent exercer leur contrôle ? »

L'avenir s'annonce très sombre:  vendredi, le Congrès américain (Démocrates et Républicains unis contre Trump qui voulait réduire la présence militaire US en Allemagne) a définitivement adopté un budget de 740,5 milliards de dollars pour la "défense" des Etats-Unis en 2021. Un montant gigantesque pour des projets qui visent aussi le renforcement de l'OTAN en Europe et l'ingérence US dans les accords de fourniture de gaz par la Russie aux pays européens. L'Europe aura quelques questions à poser au nouveau président Joe Biden!

L’exemple du Costa-Rica

Il y a urgence car les questions de l’armement nucléaire et de l’intégration dans l’OTAN ne sont plus l’objet de débats démocratiques au sein du Parlement, pas plus que dans tous les partis politiques. Ces débats doivent avoir lieu avec les mouvements citoyens qui appellent à donner priorité à la paix et au développement juste et durable. Aujourd’hui, tous les moyens doivent être consacrés au redressement social, économique, culturel et environnemental du pays. La pauvreté s’accroît et le désespoir de milliers de Belges aussi.

Pour nous inspirer, voici un bel exemple, celui du Costa-Rica, merveilleux pays qui démontre depuis 1940 que l’on peut très bien vivre sans armée et en bonne cohésion avec ses voisins. Il ne s’agit pas d’une utopie ni d’un rêve naïf : « Le progrès se fait en temps de paix. La paix ne se construit pas sous la menace, mais grâce à une culture de coopération, d’acceptation et d’intégration. La paix se construit sur le long terme, grâce à une culture démocratique valorisée par les politiques et des ressources qui sécurisent la dignité, l’accès aux soins et à l’éducation, et la prise en charge des besoins de base. », écrit Carlos Umana.

La paix est notre seul avenir : « Rappelons-nous que l’ONU a été créée pour atteindre deux objectifs : la paix et le développement pour tous les peuples de la planète. Cette noble organisation, malgré les efforts de son secrétaire général Guterres, se voit aujourd’hui marginalisée par des organismes tels l’OTAN ou le G20 au service des seules visées hégémoniques de quelques pays occidentaux. », rappelle Pierre Galand.

Sources :

https://www.rtbf.be/info/monde/detail_la-belgique-reste-contre-une-resolution-sur-le-traite-interdisant-les-armes-nucleaires?id=10648681

https://plus.lesoir.be/341091/article/2020-12-01/ludivine-dedonder-au-soir-une-europe-forte-au-sein-de-lotan-cest-important

https://plus.lesoir.be/338851/article/2020-11-19/defense-lachat-des-f-35-nouveau-remis-en-cause

https://nonukes.be/fr/sondage-yougov-plus-de-trois-quarts-de-la-population-belge-demandent-linterdiction-des-armes-nucleaires/

https://nonukes.be/fr/la-belgique-vote-une-fois-de-plus-contre-le-tian/

https://www.pressenza.com/fr/2020/12/exemple-de-demilitarisation-le-role-actif-du-costa-rica-dans-le-desarmement/?fbclid=IwAR0Oni-Gv1WSRvay2gacY34G-1ilYCZUkOwWLbfxHNqmO7iHkQrKdK426ls

https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/securite-desarmement-et-non-proliferation/actualites-et-evenements-lies-a-la-securite-au-desarmement-et-a-la-non/2020/article/45-ans-des-accords-d-helsinki-01-08-20

https://lef-online.be/index.php/forum/11944-louis-van-geyt-le-dernier-temoin

https://www.entreleslignes.be/humeurs/zooms-curieux/cent-ans-apr%C3%A8s-la-paix-est-toujours-menac%C3%A9e

 
 

Mots-clés

Il semble que vous appréciez cet article

Notre site n'est pas devenu payant! Mais malgré le bénévolat de ses collaborateurs, il coûte de l'argent.

C'est pourquoi, si cet article vous a plu (et même dans le cas inverse), nous faire un micropaiement d'un ou de quelques euros nous aiderait à sauver notre fragile indépendance et à lancer de nouveaux projets.

Merci à vous.

Nous soutenir Don mensuel

Ajouter un commentaire

entreleslignes.be ®2021 designed by TWINN Abonnez-vous !