semaine 16

Numérique : le travail, notre force…

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 24 janvier 2019

Le livre, en italien, du philosophe et journaliste Roberto Ciccarelli.

Il est essentiel que les entreprises s’engagent à aider leur « force de travail » en formant et en perfectionnant leurs travailleurs afin de participer à la quatrième révolution industrielle, celle du numérique. L’appel est lancé par Karl Schwaub, coordinateur du Forum économique Mondial qui se tient à Davos (1). Lisez sur le site du FEM le rapport 2018 sur le futur de l’emploi (The future of job report 2018), produit par le Centre pour la nouvelle économie et société. Vous y verrez les perspectives exaltantes du remplacement progressif de millions de travailleurs humains par des robots et des algorithmes dans quantité de secteurs industriels, administratifs, services publics et privés dont la santé, les télécommunications.

Et cela, au moment où, en Belgique, la principale entreprise du numérique la plus connue de la population, Proximus, jette en masse ses travailleurs « obsolètes » au lieu de les former : 1900 emplois jetés et remplacés par 1250 travailleurs mieux formés, plus jeunes et donc moins coûteux pour l’entreprise, société anonyme de droit public, rappelons-le ! Mais il est vrai que notre gouvernement même en affaires courantes ne jure que par la privatisation des entreprises publiques, y compris celles qui lui rapportent beaucoup d’argent.

Triste exemple de la réalité des pratiques du néolibéralisme, pourtant à bout de souffle, dont les principales victimes sont précisément la « force de travail », les « ressources humaines », toutes appellations qui évitent de nommer les « travailleurs » c’est-à-dire des êtres humains, de chair et de sang, dotés de cerveaux naturels même s’ils sont de plus en plus aidés par des intelligences artificielles. 

« Force de travail, le côté obscur du capitalisme de plateforme » est le titre évocateur d’une conférence  donnée par Roberto Ciccarelli, philosophe et journaliste italien (Il Manifesto). (2)  Il constate que le travail salarié n’est plus le vecteur de valorisation capitaliste et donc ne suffit plus à la survie et à la reconnaissance sociale de l’individu. Ce modèle de rapport de force entre le salariat et le grand capital est dépassé. Le néolibéralisme instrumentalise le travail, sa finalité est extérieure aux valeurs économiques et à l’obtention des droits sociaux. Le philosophe propose donc une vision de la force de travail que se réapproprient les travailleurs dans de nouvelles formes de capital. Selon lui, la force de travail est une marchandise précieuse pour le capital qui va l’invisibiliser, la réduire à un facteur de production, une main d’œuvre, afin de réduire le conflit de pouvoir entre l’employeur et le travailleur. Cependant, le travailleur peut libérer la puissance de sa force de travail dans le cadre d’une auto-activation, de l’usage de sa propre vie par soi-même.

Le philosophe détaille quelques mythes actuels.

Le mythe de l’automatisation progressive de nombreux métiers, ce qui va supprimer des emplois même hautement qualifiés dans le monde des affaires, de la médecine, de la gestion, du management. La technologie est une force de transformation du monde, indépendamment de celui-ci. Ainsi, les plateformes numériques génèrent une forte dépendance économique, une déperdition de la force de travail et du travail précaire. Ce modèle augmente la compétitivité du capital et réduit le travail qualifié et les protections syndicales.

Le mythe de l’entreprise de soi : le sujet s’identifie à l’entrepreneur, il doit être entrepreneur de lui-même, rentier de son portefeuille de compétences. Il s’autoévalue et assume le risque de l’invention de soi. Le paradigme libéral est ainsi renversé. Le travailleur n’est plus l’objet de l’offre et de la demande, on exalte la subjectivité du travailleur dans sa propre aliénation. Il est devenu un capital humain. Ce qui est un piège pour la force de travail car la personne vit l’illusion de la maîtrise, de l’intégration, d’un choix individuel souverain. Selon Roberto Ciccarelli, la force de travail doit permettre à chacun de déstabiliser l’idéologie néolibérale, de passer d’un usage de soi-même à un usage pour les autres, de créer une utilité réciproque.

Autre mythe : l’invisibilisation de la force de travail. Dans l’économie numérique, il se forme une armée de travailleurs du clic, invisibles, précarisés, ils sont des « services humains » au service des Uber, Amazon et autres. Ce sont les soldats du capitalisme de plateforme, nécessaires encore au développement des intelligences artificielles. Ils ne sont pas considérés comme des travailleurs mais comme des adjoints des algorithmes. Ces travailleurs invisibles, c’est nous tous lorsque nous cliquons sur ces plateformes, sur Facebook et donnons sans le savoir nos précieuses données privées. Le travail digital, c’est le travail humain invisibilisé, dissimulé sous forme de jeu et ce jeu-travail n’est pas rémunéré mais il produit des profits immenses pour Facebook, par exemple. Il s’agit d’une véritable exploitation et extraction des richesses communes, produites par tous.

C‘est cela, la « geek economy », elle vise à éduquer la machine, nous devenons une masse de freelances non formés, adjoints de Google. Il s’agit de « performances au-delà de la relation de travail », une collaboration, un passe-temps mais la fin est toujours imposée par l’employeur ce qui donne un travail discontinu où le travailleur a l’illusion de choisir son travail. Cela produit des systèmes comme celui de Deliveroo où l’on exploite des employés se croyant autoentrepreneurs. Le capitalisme de plateforme est très puissant car il annonce l’abolition de la société salariale sur base du mythe : « nous sommes tous entrepreneurs de nous-mêmes ». 

Nous sommes donc loin du mythe de la machine qui remplace l’humain : elle a besoin de plus en plus de coopération avec les humains pour devenir plus intelligente. C’est cela le nouveau champ de bataille dans le côté obscur de la force de travail : l’apparition de nouvelles formes juridiques, économiques et sociétales du travail et le défi de rémunérer des activités invisibles.

Qu’en est-il donc de la redistribution des ressources ? Il est possible de rémunérer les humains au-delà des rôles anciens du travail. Cela pourrait être le rôle du revenu de base qui est le droit fondamental d’être rémunéré et qui libère la personne du chantage du travail et lui permet d’accéder à un travail de qualité. Ceci est différent du revenu universel libéral qui vise lui à l’individualisation et à la parcellisation de la force de travail. Et le financement de ce système est possible par un système fiscal progressif, les taxes sur les plateformes numériques, de nouveaux rôles exercés par les banques centrales, etc. Il ne faut pas laisser cet argent aux capitalistes de la Silicon valley ni aux populistes ! Il s’agit bien, selon Roberto Ciccarelli, d’un revenu de base, d’une revalorisation de la force de travail, d’un salaire qui est producteur de valeurs et qui est séparé de la production capitalistique. Car les plateformes sont des « entreprises-marchés » : Facebook est un marché de soi-même, le système oligopolistique absolu ; Amazon est plus complexe car il est le principal acteur du marché des intermédiaires et un bénéficiaire du travail du clic.

Les travailleurs doivent donc prendre le pouvoir sur l’automatisation et guider les processus. Il ne s’agit pas de technophobie mais d’un autre pouvoir des travailleurs, conclut Roberto Ciccarelli. (3)

A méditer lors de la prochaine grève générale du 13 février 2019 dans toute la Belgique.

(1) http://entreleslignes.be/humeurs/zooms-curieux/re-moraliser-la-globalisation

(2) Cycle de conférences « Pour un numérique humain et critique », organisé par Culture et démocratie, Gsara, CESEP, Action culturelle Bruxelloise, PAC, Revue nouvelle, etc. les conférences se tiennent à PointCulture Bruxelles, rue Royale 145, 1000 Bruxelles. Infos : http://www.cultureetdemocratie.be/agenda/view/forcede-travail-le-cote-obscur-du-capitalisme-de-plateforme

(3) Interview de Roberto Ciccarelli : https://www.pointculture.be/article/focus/le-point-de-vue-de-la-force-de-travail-3-questions-roberto-ciccarelli/

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