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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Qui a peur du populisme (de gauche) ?

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 11 mai 2018

Chantal Mouffe, inspiratrice des mouvements Podemos, France insoumise, etc. Photo © Gabrielle Lefèvre

« Emparons-nous du mot populisme. Ne le laissons pas à la droite », plaide la philosophe Chantal Mouffe. Il s’agit d’une stratégie pour la reconquête de la démocratie. Les forces progressistes, de gauche, ne peuvent ignorer la voix de la population. Exemple par les Indignés comme Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, Occupy Wall Street aux Etats-Unis, les Insoumis de Jean-Luc Mélanchon et même par le nouveau Labour de Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne.

« L’enjeu du populisme de gauche ? Une analyse sereine de la démocratie à renforcer. Les partis politiques ont abandonné les principes de souveraineté populaire et d’égalité. Ce sont devenus des concepts zombies ce qui nous amène à une société post-démocratique ».  

Fin de l’équilibre des tensions démocratiques

Notre modèle occidental de démocratie se caractérise par un « pouvoir du peuple » exercé par les institutions. « Il s’agit bien d’un contexte particulier, celui d’une démocratie libérale, pluraliste, représentative où se mêlent deux traditions : celle du « libéralisme politique » avec la primauté du droit, la séparation des pouvoirs, un Etat de droit et la souveraineté populaire ». Il y a une articulation historique entre les deux, explique Chantal Mouffe.

De même, il y a une tension permanente entre les concepts de liberté et d’égalité, il y en a toujours un qui domine l’autre mais cela n’est pas contradictoire. Au contraire, cette tension garantit le pluralisme. Cela nécessite des négociations constantes, souligne Chantal Mouffe. « Les forces politiques de droite insistent plutôt sur la liberté tandis que celles de gauche poussent l’égalité. Cela favorise l’alternance au pouvoir. A présent, nous vivons une hégémonie néolibérale qui élimine ces tensions ; c’est cela la post-démocratie. » On ne choisit plus entre droite et gauche qui d’ailleurs, n’ont plus de frontières et tout se trouve au centre.

 Exemple : la Grande-Bretagne et le célèbre TINA (there is no alternative) de Margaret Thatcher. La modernisation a été imposée par les partis sociaux-démocrates, ce qui signifie triomphe du capitalisme financier et limites aux politiques redistributives. « La politique devient la gestion technique de l’ordre établi autour d’un consensus au centre et les opposants sont qualifiés d’extrémistes  et de populistes. Tout est fait pour empêcher l’émergence de partis autres que centristes. Ainsi, le pouvoir du peuple est éliminé», explique Chantal Mouffe. C’est de la « post-politique dans un contexte de régulation du capitalisme par la financiarisation de l’économie. » Cela donne les privatisations, les déréglementations, le chômage et les politiques d’austérité qui accroissent les inégalités. Ce que nous connaissons bien aujourd’hui dans nos sociétés. Même les classes moyennes sont touchées.

La dénonciation de ces régimes socioéconomiques et politiques imposés par des oligarchies fait le succès des partis populistes de droite qui dénoncent cette situation et prétendent rendre au peuple le pouvoir confisqué par les élites. Ils attribuent les problèmes sociaux à la présence d’immigrés, articulant ainsi les voix xénophobes aux revendications populaires ignorées par les partis du centre, car incompatibles avec le projet néolibéral. Voilà qui explique le succès de l’extrême droite. « Car il n’y a pas de réponse progressiste des partis de gauche qui refusent de considérer les demandes démocratiques comme légitimes. Ils préfèrent stigmatiser le populisme plutôt qu’examiner les demandes des gens. »

Ni idéologie, ni programme

Le populisme n’est pas une idéologie, il n’est pas un programme, c’est une façon de construire des frontières entre les camps, « nous » contre « eux », le bas et le haut. C’est éviter le consensus et privilégier l’antagonisme. Ces stratégies varient dans l’histoire selon le temps, les lieux, les formes institutionnelles, explique Chantal Mouffe. « Il nous faut retrouver cette dimension de souveraineté populaire. La démocratie c’est construire un peuple, ce qui a toujours une dimension populiste. » Mais quel populisme ? « A présent, il s’agit de rétablir les frontières politiques, de recréer la tension, base de la démocratie. Les populistes de droite ont été les premiers à critiquer le consensus au centre, ce qui a fait leur succès dans de nombreux pays. Les réponses des forces progressistes n’ont pas été adéquates car elles se laissaient influencer par les partis traditionnels, au centre. »

Il a fallu la crise de 2008 et la démonstration que le néolibéralisme n’était pas la solution, pour que les progressistes se réveillent, en 2011. Ce qui s’est passé avec les Indignés en Grèce, en Espagne, avec Occupy Wall Street est une « expression de demandes hétérogènes, il n’y a plus de clivage gauche/droite ». Exemple, en Espagne, la gauche est incarnée par le PSOE mais pas par les indignados. Les forces sociales sont affectées par la globalisation mais ne sont pas reconnues comme étant de gauche. « En Espagne, Podemos veut gagner la confiance des secteurs de droite affectés par la globalisation et l’austérité. Il s’agit d’un sujet politique transversal qui ne concerne pas seulement la classe ouvrière. Il agglomère les classes moyennes précarisées. Le mouvement entend construire un  peuple qui inclut ces secteurs différents de la gauche traditionnelle. Podemos crée un « nous » transversal. », précise Chantal Mouffe.

Une démocratie radicale

En effet, la lutte contre le capitalisme se passe aussi en dehors du secteur productif : on parle de qualité de vie, d’écologie, de racisme, de sexisme, de toutes formes de domination. Le projet de gauche doit donc être repensé. Il faut établir « des synergies entre les mouvements sociaux et les partis pour construire un peuple ». C’est cela le populisme de gauche, une « convergence des luttes », une articulation des diverses demandes de résistances. Le défi est donc de transformer les mentalités et de créer une volonté collective sur base de demandes hétérogènes. Ce que Chantal Mouffe appelle des « chaines d’équivalence » pour construire le peuple.

Quel peuple ? Pour Marine le Pen, il s’agit des vrais nationaux et les émigrés sont des anti nation.  Pour Jean-Luc Mélanchon, le peuple c’est « nous » y compris avec les immigrés, les écologistes, les LBGT, donc la France insoumise contre le « eux », à savoir toutes forces à l’origine des inégalités sociales. Ainsi se développe le populisme de gauche, englobant, développant la conscience afin de récupérer la démocratie pour la radicaliser ; mais retrouver les racines de la démocratie ne peut se faire par antagonisme, ce qui mène à l’affrontement. Chantal Mouffe parle d’ « agonisme », on se confronte sans se massacrer. « Le populisme de gauche doit être agonistique. Il ne se base pas sur le rejet total du cadre existant, il ne veut pas détruire les institutions mais bien désarticuler l’ordre hégémonique ». On pourrait appeler cela un « réformisme radical », Jean Jaurès disait un « réformisme révolutionnaire ». Il s’agit de transformer les rapports de force dans le cadre d’une démocratie pluraliste.

Par quels moyens récupérer la démocratie ? En renforçant les institutions qui donnent la parole aux gens ; il ne s’agit pas de démocratie directe mais bien de représentativité élargie, précise Chantal Mouffe. On parle bien ici de « retour du politique, contre le post-politique », de « redéfinition du socialisme comme une radicalisation de la démocratie ».

Une analyse éclairante pour nous qui entrons en période électorale : élections communales et régionales cette année, au niveau fédéral et européen l’année prochaine.  A nous de scruter ce qui, dans les programmes électoraux, dans les mouvements sociaux - heureusement nombreux et témoins d’une belle vitalité - ce qui renforce la démocratie et élargit la représentativité du peuple.

  • Chantal Mouffe, originaire de Charleroi, est une philosophe politique, professeure au département de sciences politiques et des relations internationales de l'université de Westminster, à Londres. Elle  était invitée par le CAL de Namur, le MOC, le CIEP, le PAC, le CNCD 11.11.11, le CEPAG etc, au Théâtre de Namur et le 5 mai 2018.
  • A lire : « L’illusion du consensus », par Chantal Mouffe, éd. Albin Michel.

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