semaine 29

Travail digital : la nouvelle aliénation

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 19 juin 2019

Une « ferme à clics » chinoise démantelée en Thaïlande en juin 2017. Photo © https://www.journaldugeek.com/2017/06/14/chinois-ferme-clic-iphone-carte...

Antonio Casilli, sociologue, a exploré le « travail sur le clic » et découvert l’invisibilité des « travailleurs » et l’opacité des gains des nouveaux patrons du monde numérique. Décapant !

De quoi parle-t-on ? De « digital labour » que l’on peut traduire par un travail « tâcheronnisé », « datafié ». Un travail qui n’est pas le « labeur » car ce terme inclut aussi le rapport social. Un travail qui n’est pas numérique, ce mot désigne en effet le travail des ingénieurs, des informaticiens, des spécialistes.

Le digital labour c’est donc le travail du clic, ce qui signifie perte de compétences, sous paiement, dévalorisation, invisibilité. Ce sont des tâches simples, fragmentées à l’extrême, et que l’on peut regrouper sous trois formes, qui vont du sous-payé au gratuit :

  • Le travail à la demande comme chez Uber ou Deliveroo ;
  • Le micro-travail comme chez Amazon et son Mechanica Turk ;
  • Le travail social en réseau sur Facebook, Google, etc.

Le point commun est que chacun des « opérateurs » reçoit quasi rien pour un véritable travail auquel il ne comprend rien ou pas grand-chose, effectué au profit de plateformes générant, elles, des profits énormes en collectant et en vendant toutes ces données fournies quasi gratuitement par des millions de petites mains éparpillées dans le monde. Nous y compris !

Ce travail est invisible et pourtant, c’est lui qui alimente le développement des intelligences artificielles, des algorithmes et robots qui prennent place à nos côtés et qui, dans nombre de métiers, nous remplaceront.

Le travail invisible

Antonio Casilli prend l’exemple de Uber : un chauffeur ne conduit que pendant 41% de son temps, pour le reste il produit des données sur ses applications mobiles comme le GPS, la présentation de sa personne et de ses disponibilités. Il produit du texte, il gère ses plages horaires, son score de réputation alimenté par les passagers (s’il est trop faible, il sera déconnecté de la plateforme). De plus, il doit obéir au maximum aux trajets proposés par la plateforme sinon il risque de perdre son score. Il subit aussi les variations de l’algorithme de tarification : les prix varient en fonction de la localisation, de l’affluence, etc. Cela fait des milliers de données, collectées par le travailleur et qui sont revendues par Uber au marché de la pub !

Autre exemple donné par le conférencier : le véhicule autonome. Nous en sommes au stade 3 de l’automatisation : il y a toujours un chauffeur qui doit être prêt à reprendre la conduite en cas de besoin. Mais il ne s’appelle plus « chauffeur », c’est un « opérateur de conduite » ; il n’est plus un travailleur, son travail est devenu invisible. Pendant ce temps, quelque part dans le monde et surtout en Inde, des humains apprennent à la voiture, ou plutôt à son intelligence artificielle, à reconnaître les choses, les objets, les personnes qu’elle capte dans son environnement routier. Les « assistants virtuels » de la voiture sont en réalité des humains sous-payés.

Les humains cachés

Le comble de l’exploitation se trouve chez Amazon Mechanical Turk, un service de micro-tâches payées en moyenne 2 centimes de dollar : traduction de fragments de textes, transcriptions et classements de fichiers divers, sondages ou questionnaires en ligne, etc.  Tout ce qui peut se faire par internet et sans qualifications. Et surtout, aucun tâcheron n’a une vue d’ensemble de ce qu’il doit faire. On ne manque pas d‘humour dans la firme de Jeff Bezos car ce terme de Turc mécanique vient d’une histoire vraie, datant du 18ème siècle : un automate représentant un Turc était censé jouer aux échecs. Dans son socle se cachait un être humain.

Il y a beaucoup d’humains cachés sous les plateformes de traitement des images qui collectent les annotations de ces tâcherons identifiant les montagnes, les nuages, les fleurs et quantité d’autres informations réinjectées ensuite dans les moteurs de recherche qui deviennent ainsi de plus en plus performants. Il y a aussi des humains derrière Google, qui vérifient le résultat des requêtes que nous faisons. Donc, quelqu’un peut regarder ce que nous cherchons. De plus, ces plateformes nous mettent aussi au travail sans que nous le sachions. Lorsque nous effectuons une traduction en ligne et que nous proposons une alternative, cette information est captée et améliore le moteur de recherche. Nous faisons cela gratuitement, sans le savoir.

L’économie du clic

De même sur Facebook lorsque nous cliquons sur un chaton tout mignon nous envoyons des données comme la marque de notre smartphone, notre adresse IP, notre lieu de résidence, dans un beau quartier ou pas, etc. Nous pouvons aussi améliorer les données de FB, sciemment, mais nous ne serons payés que par des badges ou de la reconnaissance sociale. Par contre, FB rémunère des contributeurs en Philippine ou ailleurs, chargés de traquer le porno, la violence, le racisme qui polluent nos pages. Il y a aussi une économie florissante du clic, explique Antonio Casilli. Acheter des like, des followers, des faux clics pour de faux comptes, pour 0,08 centimes de dollar. Dans des fermes à clics situées en Chine, le travail est payé quasi rien pour des heures passées devant des écrans.

Une cartographie de cette économie du clic montre clairement que les pays qui achètent les données sont les Etats-Unis, l’Autriche, le Canada, le Royaume-Uni. Et ceux qui produisent ces données sont le Pakistan, les Philippines, la Chine, le Bangladesh. L’Afrique est absente sauf pour la France. Récemment, dans un Venezuela en crise, plein de tâcherons aux abois tentent de se faire quelques dollars pour échapper à la misère. Mais le centre de l’empire du clic est bien la Chine et l’Inde qui utilisent ainsi des dizaines de millions de tâcherons.

Le travail humain est nécessaire pour faire fonctionner l’intelligence artificielle.  Nous ne sommes pas prêts d’être remplacés par des robots. Par contre, nous sommes de plus en plus espionnés y compris dans notre intimité. Par exemple, des vérificateurs pénètrent dans nos enceintes connectées afin de contrôler si l’intelligence artificielle a bien transcrit nos demandes.

D’autre part, signale le conférencier, certaines firmes font semblant d’utiliser une intelligence artificielle alors que le contact que vous avez avec elles est bel et bien un micro-travailleur sous payé. Des rendez-vous soi-disant automatiques sont pris à la main. En France, 40 % des start-ups n’utilisent pas d’IA malgré leurs déclarations !

Bref, le micro-travail n’est pas un véritable travail, il est dévalorisé, il n’a pas de sens pour les travailleurs qui sont en grande majorité des travailleuses. Il est la négation de toute solidarité. Il est une aliénation à l’échelle du monde.

 

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