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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

USA hors la loi !

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 14 septembre 2018

Une caricature du dessinateur belgo-israélien Michel Kichka. © https://www.jta.org/2018/01/24/life-religion/5-powerful-cartoons-from-on...

On les appelait les « outlaws », les hors la loi, dans ce « far west » américain, théâtre de colonialisme raciste et de génocide des populations indiennes. Et l’on a vu apparaître la figure du sheriff avec sa fameuse étoile sur le cœur ainsi que des justiciers – tout aussi hors la loi que les criminels qu’ils poursuivaient. Cette mythologie américaine a été diffusée dans le monde entier par le canal du genre fameux qu’est le western au cinéma, dans les livres, dans la bande dessinée.

Une mythologie – on dirait à présent un « récit » - qui imprègne nos mentalités et masque l’horreur réelle que cela a supposé. L’horreur que véhicule toute colonisation basée sur le droit du plus fort, droit renforcé par une propagande raciste sur l’être inférieur, infra humain, juste bon à être l’esclave, le serviteur qui peut éventuellement s’émanciper s’il adhère et se soumet aux mythes des colonisateurs.

De l’histoire ancienne, tout cela ? L’actualité nous démontre que non. L’ultra violence raciale aux Etats-Unis cible encore et toujours les descendants des esclaves arrachés à leur Afrique natale grâce à la complicité des puissances européennes et arabes au cours des siècles.

Dans toute l’Europe et donc en Belgique, ce racisme « primaire » empreint encore les mentalités y compris parmi de jeunes universitaires dont on pouvait espérer que la « bonne » éducation et leur rencontre avec d’autres jeunes originaires d’ailleurs auraient aiguisé leur sens de la raison et de la critique historique. On le voit avec l’inquiétante affaire « Schild en Vrienden » (merci aux journalistes de la VRT d’avoir réalisé - et à la RTBF d’avoir diffusé - ce reportage exemplaire qui, est à l’honneur du journalisme professionnel belge).

Il est très difficile de contrecarrer cette idéologie au moment où de hauts dirigeants comme Donald Trump aux USA, Viktor Orban en Hongrie, des responsables politiques polonais, autrichiens, allemands et d’autres pays à l’est de l’Europe appliquent des politiques racistes, sexistes, liberticides, briment les instances judiciaires pour mieux les contrôler ainsi que la presse indépendante pour faire taire toute critique.

Donald Trump s’affiche avec morgue « hors la loi » en attaquant de front les résolutions des Nations Unies sur la Palestine, en proclamant Jérusalem capitale d’Israël, en prenant d’assaut la légitimité de la Cour Pénale Internationale (CPI). Celle-ci, instance internationale reconnue par une majorité d’Etats, constitue le seul recours pacifique possible pour des peuples victimes des pires exactions de la part d’autres Etats ou de la part de leurs propres dirigeants. Une avancée considérable dans l’histoire chaotique de l’humanité soumise jusqu’à présent à la loi du plus fort ou du plus riche, ce qui équivaut à peu près à la même chose si l’on considère la puissance des multinationales prédatrices et des réseaux financiers criminels! En effet, la CPI allait annoncer des enquêtes sur des actes de torture en Afghanistan et sur des crimes de guerre à Gaza. Le président étatsunien annonce donc que « si la Cour s’en prend à nous, à Israël ou à d’autres alliés des Américains, nous n’allons pas rester silencieux. Nous allons interdire à ces juges et procureurs l’entrée aux Etats-Unis. Nous allons prendre des sanctions contre leurs avoirs dans le système financier américain, et nous allons engager des poursuites contre eux. »

Bref, les Etats-Unis se mettent hors la loi universelle et choisissent la loi du plus fort.

Des droits humains vraiment universels

La CPI présente évidemment des défauts et des dysfonctionnements. Comme toute institution humaine. Mais elle est surtout le symbole d’une justice universelle possible, basée sur des droits reconnus universellement.

En 1948, la Déclaration universelle des droits de l’Homme (DUDH) a été adoptée par les 58 Etats qui constituaient alors l’Assemblée générale des Nations Unies. Elle devient ainsi le fondement du droit international qui régit les relations entre les Etats du monde entier. Elle a été rédigée par un comité de rédaction qui comprenait notamment un Chinois, un Soviétique, un Australien, un Chilien, un Haïtien, un Britannique, un Libanais, le Français René Cassin et bien entendu la présidente, l’américaine Eleonore Roosevelt. Des représentants de cultures et civilisations très différentes se sont donc unis autour des principes fondamentaux des droits humains. Ceux-là même que l’on trouve dans la plupart des religions et philosophies qui se sont succédé dans l’histoire de l’humanité. 

Telle est la démonstration faite par Amartya Sen, économiste indien pour qui la violence provient du choix par les individus et les groupes d’une identité exclusive censée les définir entièrement : française pour Marine le Pen, musulmane pour les intégristes islamistes, hutue pour les génocidaires rwandais… Or, explique Amartya Sen, des exemples historiques démontrent qu’on peut avoir une identité religieuse forte et des opinions politiques très tolérantes. Il cite notamment l’empereur Saladin qui combattit les Croisés au nom de l’islam au XIIe siècle mais qui ne voyait aucune contradiction à accueillir à la cour d’Egypte le philosophe juif Maïmonide fuyant une Europe particulièrement intolérante. Au XVIe siècle, lorsque la Rome catholique brûlait l’hérétique Giordano Bruno, le grand empereur moghol Akbar, musulman convaincu, venait d’achever à Agra son grand projet de codification du droit des minorités, accordant à tous la liberté de religion. 

Ces quelques exemples relevés par Amartya Sen visent à prouver que le socle des valeurs de la DUDH  est réellement universel dans le sens où elles proviennent de toutes les cultures humaines depuis le début des civilisations. Il ne s’agit donc pas d’un néocolonialisme civilisationnel commis par les Occidentaux, selon les accusations de certains pouvoirs politiques s’appuyant sur des identités exclusives (principalement musulmanes) afin de dominer des populations.

L’universalité des droits humains ne vise pas à diviser ni à créer la violence. Il permet cependant de justifier des rébellions, des insurrections de la pensée des personnes mais aussi des peuples qui veulent conquérir leurs droits reconnus par la DUDH. Il permet à chacun d’être citoyen du monde mais aussi de son pays, de sa ville ou de son village, de son quartier. Il s’agit d’une grille d’analyse et de références aidant à évaluer les choix politiques et philosophiques personnels et collectifs.

Des obligations pour les Etats

La Déclaration universelle des droits de l’Homme est un idéal à atteindre. En soi, elle n’est pas obligatoire. Par contre, le respect des divers articles qu’elle contient  est devenu obligatoire à partir de la résolution 1514 de l’assemblée générale des Nations Unies en 1960 à propos de l’indépendance des pays et peuples colonisés : « Tous les Etats doivent observer fidèlement et strictement les dispositions de la Charte des Nations Unies, de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, et de la présente déclaration », souligne Eric David, président du Centre de droit international de l’ULB. Les divers Etats membres des Nations Unies ont l’obligation d’appliquer les résolutions du conseil de sécurité de l’ONU et donc, d’observer pleinement et fidèlement la DUDH, ainsi qu’il est rappelé dans diverses résolutions. Ce caractère obligatoire est donc entré dans la coutume internationale, insiste Eric David. La DUDH est devenue un instrument normatif avec effet direct.

Malgré cela, les Etats-Unis ont refusé d’adhérer à la CPI. Dès 2002, le Congrès américain a adopté une loi interdisant la coopération avec la Cour, précisant même l’utilisation de la force pour libérer un citoyen américain qui serait détenu par la cour…

Les Etats-Unis cadenassent toute tentative extérieure de faire respecter les droits humains chez eux et ailleurs dans le monde. Mais en plus, ils protègent des gouvernements criminels comme celui d’Israël qui commet en toute impunité de nombreux crimes contre l’humanité. Et comme celui d’Arabie Saoudite qui commet de véritables massacres de civils au Yémen au nom de la lutte contre l’influence de l’Iran dans la région.

L’Europe ferme les yeux

Tout cela sous l’indifférence apeurée de l’Union européenne dont la politique extérieure est soumise aux impératifs économiques de la Commission européenne. Donc, soumise à la loi du plus fort et des entreprises les plus puissantes, suivant en cela le dogme le plus effrayant de l’idéologie néolibérale mondialisée. Un exemple récent : une ministre canadienne demande la libération par l’Arabie saoudite de militantes des droits des femmes et d’un blogueur condamné pour « blasphème ». L’Arabie Saoudite réagit violemment en déclarant l’ambassadeur canadien persona non grata, en interdisant les vols aériens sur Toronto et en rappelant les milliers d’étudiants saoudiens résidant au Canada.

Que fait l’Europe ? Rien, à part quelques paroles lénifiantes du genre appels à « la retenue ». Le business continue, as usual ! On vend des armes à l’Arabie Saoudite qui emprisonne et décapite des femmes et des contestataires, qui massacre des populations civiles au Yémen. On commerce avec Israël qui bombarde sans cesse la population de Gaza et  assassine des manifestant, des enfants désarmés. Où est enfoui l’honneur de l’Union européenne ?

  • Amartya Sen : « Identité et violence ». Ed. Odile Jacob, Poches, essais.2015.
  • Le Soir du 12 septembre : « Virulent assaut américain contre la CPI », Baudouin Loos.
  • JeanPaul Marthoz : « L’Arabie saoudite, le Canada et l’Europe Ponce-Pilate », Le Soir, 14 septembre 2018.

 

10/12 : la DUDH au cœur des capitales européennes

Cette année de célébration des 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, une vaste opération est menée en Belgique francophone. Plus de 5.000 jeunes ont répondu à un appel à projets lancé par l’Association belge pour les Nations Unies (APNU). Ils ont présenté autant de réalisations variées, inventives, parfois revendicatives et parfois dénonciatrices sur le thème des droits humains. Les jurys travaillent à présent pour sélectionner les créations qui seront présentées et primées le 1er décembre au Palais des Académies à Bruxelles.

Le 10 décembre,  anniversaire du jour où, 70 ans plus tôt à Paris, les 58 Etats Membres qui constituaient l’Assemblée Générale de l’ONU ont adopté la DUDH, plusieurs capitales et grandes villes européennes célébreront cet événement. La Ville de Bruxelles est pionnière : à 18 h, le bourgmestre M. Philippe Close lira la DUDH sur le balcon de l’Hôtel de Ville, entouré de jeunes et d’artistes. La Grand-Place de Bruxelles sera décorée aux couleurs des droits humains avec des stands informatifs à disposition du public. Diverses associations et ONG qui travaillent à la promotion des droits humains seront invitées à échanger avec les Bruxellois sur l’importance de cette Déclaration en Belgique et dans le monde.

Cet acte citoyen sera suivi d’une réception à l’Hôtel de Ville au cours de laquelle des jeunes auront l’opportunité d’interpeller des personnalités connues pour leur engagement en faveur des droits humains. Le Bourgmestre offrira ensuite un verre de l’amitié aux participants.

L’événement est public. A ne pas manquer !

Outre Bruxelles, plusieurs villes ont répondu positivement à l’appel de l’APNU. Parmi celles-ci : Paris, Berlin, Madrid, Copenhague, Dublin, Tallinn, Berne et Monaco. L’APNU est actuellement en discussions avec le réseau Eurovision (de l’Union européenne de Radio-Télévision) qui pourrait, en collaboration avec les services publics de radio et de télévision des pays européens, diffuser cette initiative citoyenne ainsi qu’un message spécial du Secrétaire Général des Nations Unies.

Une belle initiative qui, peut-être, rappellera à certains dirigeants de l’Union européenne que les droits humains constituent le socle des valeurs européennes.

Infos sur la campagne : http://70ansdudh.be/

 

 

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