semaine 38

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Paul Delmotte
Regard hérétique par Paul Delmotte par Paul Delmotte

Tous les billets

07 septembre 2018

Palestine : Le principal témoin assassiné

Le Département d’Etat vient d’annoncer la fin des subsides américains à l’UNWRA. Une mesure « sociocidaire » qui vient s’ajouter à la décision de Donald Trump, en décembre dernier, de reconnaître la totalité de Jérusalem comme capitale d’Israël.

A la mi-janvier déjà, les Etats-Unis avaient annoncé qu’ils ne transféreraient plus à l’UNWRA[1]que quelque 60 millions de dollars sur les 126 prévus, suspendant les 65 millions restants au motif d’examens comptables préalables. Puis, le 25 août, 200 millions $ d’aide bilatérale américaine avaient été « réaffectés » vers, dixit le Département d’État « des programmes hautement prioritaires ailleurs ». Enfin, ce 31 août, le Département annonçait tout bonnement la fin des versements américains à l’UNWRA, qualifiant les pratiques budgétaires de l’agence d’« irrémédiablement défectueuses ». La veille pourtant, Madame Nikki Haley, la virago chargée de représenter les Etats-Unis aux Nations-Unies, avait mis en cause le contenu des programmes scolaires de l’agence, jugés « agressifs » envers Israël[2]. Mme Haley avait toutefois parlé de « suspension » de l’aide...Le lendemain, Heather Nauert, la « voix » du Département d’État, dénonçait une « expansion sans fin et exponentielle » de ses bénéficiaires[3] qui, disait-elle,rendait l’agence « non viable ».

Liquidation
Ces justifications d’ordre budgétaire cachent mal une démarche éminemment politique. Trumps’est au demeurant montré plus franc : « l'Autorité palestiniennene veut plus parler de paix », a jugé le président. Il est vrai que, suite à sa décision sur Jérusalem de décembre dernier, Mahmoud Abbas avait jugé que les Etats-Unis ne pouvaient plus guère se poser en médiateurs dans le conflit. Yared Kushner,gendre du président etco-auteur d’un fantomatique « plan de paix », s’est lui aussi montré très clair : selon Foreign Policy[4],il aurait clairement expliqué qu’il s’agissait de « liquider »une agence, à ses yeux « corrompue et inefficace », mais qui – ceci dit plus franchement - « perpétue le statu quo et n’aide pas à la paix ». L’on ne s’attardera pas ici sur un « plan » - même le terme semble inadéquat - concocté en secret depuis des mois avec Jason Greenblatt, et David Friedman[5] et toujours pas exposé, qui, en plus de faire injure aux Palestiniens et à l’ensemble de l’opinion arabo-musulmane, piétine allègrement les principales résolutions des Nations-Unies sur la question israélo-palestinienne.

Le caractère incontestablement politique de ces décisions apparaît aussi dans un « détail » significatif :l’intitulé de la loi qui, en janvier,a entérinéla décision de Trump de réduire de moitié les subsides de l’agence : le Taylor Force Act, du nom d’un universitaire américain poignardé en mars 2016par un Palestinien lors d’un voyage d’études à Tel Aviv. La décision présidentiellese voulait aussiune mesure de rétorsion à l’égard d’une Autorité nationale palestinienne (ANP) qui s’évertue à verser des pensions aux familles des Palestiniens tués lors d’affrontements avec les Israéliens.

Plus fondamentalement, il apparaît que l’objectif de l’administration Trump est de « se débarrasser du statut de réfugié palestinien »[6]. Le 30 août, Mme Haley exigeait que l’UNWRA calcule « le nombre juste » de réfugiésenregistrés par l’UNWRA, lui enjoignant de le réduire.Selon le Washington Post, l’intention de Trump serait en effet de limiter ce nombre de réfugiés aux Palestiniens qui étaient en vie lors de la création de l’agence, le 8 décembre 1949[7]. C. à d. quelque 50.000 personnes sur les 5 millions de réfugiés …Il est piquant de voir que les Etats-Unis qui, de 1967 à 1988, ont refusé le contact officiel avec l’OLP parce que celle-ci rejetait une résolutiondu Conseil de sécurité- la 242- qui s’en tenait à ne mentionner que « le problème des réfugiés palestiniens »(et donc à nier un problème d’ordre national), s’efforcent aujourd’hui de faire effacer ce statut de « réfugié palestinien ». En réduisant dorénavant la question palestinienne à un « problèmehumanitaire » àcharge des pays d’accueil[8]. Il est vrai que ledit statut implique un « droit au retour ». Or, de par son existence, l’UNWRA perpétue ce « problème des réfugiés »…

Sursis ?
Ce manque-à-gagner de 300 millions de dollars (30% du budget de l’UNWRA) vient, comme l’a reconnu Pierre Krähenbühl, commissaire général (suisse) de l’UNWRA, s’ajouter à un déficit de 146 millions de dollars, ce qui met en danger «toute une partie des services de base», notamment à Gaza, mais aussi l’aide fournie aux Palestiniens de Syrie.Depuis janvier donc, l’UNWRA s’est mise en quête de solutions de rechange et a lancé une campagne pour lever 400 millions d’euros. Par la même occasion, elle a lancé, du Liban, un appel aux dons internationaux afin d’obtenir 409 millions $ pour répondre, en 2018, aux besoins humanitaires des Palestiniens de Syrie, restés sur place ou à l’étranger[9].

Depuis, dit-on, l’ONU s’est vue promettre pour près de 100 millions de dollarsen dons. A la mi-mars, à l’invitation de la Suède, de la Jordanie et de l’Egypte, une réunion a rassemblé à Rome - en présence d’Antonio Guterres et de FedericaMogherini - les représentants de nonante pays en vue de trouver des fonds permettant à l’UNWRA de poursuivre ses activités. Il manquerait toutefois 217 millions de dollars pour boucler l’année 2018, dont le budget a été estimé 740 millions de dollars.L’Allemagne a, quant à elle, annoncé une augmentation « substantielle » de sa contribution à l’agence. Lors d’une réunion des ministres européens des Affaires étrangères, à Vienne (le 31 août également), le chef de la diplomatie allemande, Heiko Maas,a estimé que c’était tout simplement « la capacité de travail » de l’UNWRA qui était en jeu. Et demandé à ses homologues européens de lui emboîter le pas. Sans illusions toutefois sur la possibilité de compenser la défection américaine. L’UE et ses Etats-membres, a reconnu PierreKrähenbühl, assurent déjà plus de 50% du financement de l’agence: «on peut difficilement leur demander plus», admettait-il. Un réfugié chasserait-il l’autre ? La multiplication des crises dans la région, disait Krähenbühl, rend d’autant plus «difficile de mettre la priorité sur les réfugiés palestiniens»…

La survie de l’UNWRA, déclarait en outre H. Maas, est « un facteur-clé pour la stabilité, en particulier dans la bande de Gaza », où règne, dixit P. Krähenbühl, une «frustration immense » que les « Marches du retour » illustrent depuis le 30 mars. Une situation qui alarme d’ailleurs jusqu’à l’état-major de l’armée israélienne. la mise à mal de l’agence risquerait, poursuivait le ministre, d’y « déclencher une réaction en chaîne incontrôlable »[10].L’enclave mobilise en effet 40% des activités de l’UNWRA, 1,3 millions de Gazaouis (sur 2 millions) en dépendent et 262.000 élèves et 9000 enseignants y sont tributaires deses 267écoles.H. Maas reprenait ainsi le cri d’alarme poussé le 25 janvier par le Coordinateur spécial des Nations-Unies pour le processus de paix face à un risque de « déstabilisation régionale» :« certains, déplorait Nikolaï Mladenov, croient en des gestes unilatéraux qui ne peuvent que conduire à une solution à un Etat, incompatible avec les aspirations des deux peuples». Une éventuelle cessation des services de l’UNWRA, juge P. Krähenbühl, serait « un facteur s’ajoutant à la longue liste des paramètres d’instabilité déjà présents dans la région ». Le 22 juillet, les mesures d’« austérité »[11] prises par le directeur de l’UNWRA pour Gaza, Matthias Schmale, ont provoqué une fronde des employés gazaouis de l’agence.

Nettoyage par le vide
Le 28 janvier, à Davos, D. Trumpavait déclaré - aux côtés de Benyamin Netanyahu - qu’il n’y avait désormais« plus à parler » de la question de Jérusalem puisque sa décision avait retiré celle-ci de l’agenda. Yaura-t-il, très bientôt, encore à parler des réfugiés palestiniens ?

Faut-il croire que, comme le suggère un éditorial du Monde (4.9.2018), Washington mise, au vu des réactions relativement modestes à a décision sur Jérusalem, sur « un défaitisme et un fatalisme » de la part d’une population palestinienne épuisée ? Un « calcul hasardeux », conclut le journal…

Ce dimanche dernier, 2 septembre, « Bibi » Netanyahu s’est félicité de l’arrêt des contributions étasuniennes à l’UNWRA, soulignant que « le nombre réel [des réfugiés] est très inférieur » à celui affiché par l’agence. Les récriminations israéliennes envers l’UNWRA sont anciennes. Parmi celles-ci, celle«d’attiser le radicalisme au sein de la population palestinienne». Quiconque a pu voyager, ne fut-ce que brièvement, dans les Territoires occupés sait combien la situation faite aux Palestiniens suscite l’indignation. Que penser, dans ce cas, des sentiments des fonctionnaires de l’UNWRA, témoins quotidiens et tout au long de leur mandat de cette situation ? Pourtant, P.Krähenbühla récemment rappelé que, parmi les 30.000 employés de l’agence, les cas de «comportements inappropriés» au vu des valeurs des Nations-Unies se chiffraient à moins de 0,5%. La question n’est à l’évidence pas là. Comme l’indique au Monde (4.9.2018), l’ex-députée travailliste israélienne, EinatWilf, le reproche essentiel que font les autorités israéliennes à l ’UNWRA est bien que celle-ci « maintient vivante l’idée politique du droit au retour » pour les Palestiniens. Certes, Mme Wilf estime que, de ce fait, l’agence est « le problème et non la solution », reprenant ainsila vieille antienne selon laquelle un « retour » de la diaspora palestinienne dans la « Palestine historique »signifierait la fin de l’Etat d’Israël. Nombre de spécialistes, cependant, conviennent de ce que,depuis bien avant Oslo, les conséquences d’un – utopique – « droit au retour » des Palestiniens ont bien été pesées par les leaders de l’OLP. Et que ceux-ci se sont fort pragmatiquement ralliés à l’idée qu’un retour, même minimal, ne pourrait se faire que suite à des négociations avec les Israéliens.L’alarmisme israélien à ce sujet relève donc bien d’une tactique de « dérivation ». La question des réfugiés palestiniensse pose surtoutau vu des obsessions des dirigeants israéliens quant à la « légitimité » de leur Etat. Une obsession qui s’est traduite dans l’adoption, le 19 juillet, de la très controversée – y compris au sein des communautés juives – loi fondamentale dite de l’Etat-nation. Une loi qui - on l’a trop peu souligné - visait aussi à éloigner des affres que, parmi d’autres, les « nouveaux historiens » israéliens ont ravivés en confirmant la quasi-totalité des doléances palestiniennes quant à laNakba.

Il reste que Loi sur l’Etat-Nation, la décision sur Jérusalem et, aujourd’hui, les attaques contre l’UNWRA apparaissent toutes trois comme la manifestation d’une hubris israélienne[12]aujourd’hui confortée par l’alignement de Donald Trump sur les positions de Netanyahu et par le « flirt poussé » auquel se livrent Israël et l’Arabie saoudite de MBS.

Vae Victis, Malheur aux vaincus !

Paul Delmotte
Professeur de Politique internationale, retraité de l’IHECS


[1]L’United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (L'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient)

[2]L’on rappellera ici qu’en février 2014, le journal Al-Shaffaf avaitfait état d’un différend entre le Hamas et l’UNWRA au sujet des manuels scolaires utilisés dans l’enclave de Gaza: le Hamas s’opposait, écrivait le journal à l’enseignement – dans les écoles de l’UNWRA - des Droits de l’Homme « totalement étrangers à la réalité de l’élève arabo-islamique palestinien»…

[3]Quelque 5 millions de Palestiniens (sur un total estimé à plus de 12 millions)bénéficient de l’aide del’UNWRA

[4]Foreign Policy, 3 août/Le Monde, 19-20 août 2018

[5]Respectivement ex-conseiller juridique du business de la famille Trump, aujourd’hui envoyé spécial du président pour le Moyen-Orient, et ambassadeur des États-Unis en Israël. Kushner et Greenblatt sont personnellement impliqués dans la politique israélienne de colonisation et liés à la droite dure israélienne

[6]Le Monde, 4 septembre 2018

[7] L’UNWRA a été créée par la résolution 302 (IV) de l’Assemblée générale des Nations-Unies. En 1950, l’agence avait recensé quelque 750.000 réfugiés palestiniens

[8]Le Monde, 19-20 août 2018

[9] Début février, Le Monde (4-5 février 2018) écrivait que plus d’un Palestinien de Syrie sur cinq avait quitté le pays et que 60% de ceux restés sur place – quelque 438.000 – étaient des « déplacés ». Les Palestiniens de Syrie, dépendent aujourd’hui à 95% de l’UNWRA : avant la guerre civile, ce taux était de moins de 10%. Ceux-ci risquent donc d’être parmi les premiers à faire les frais des suppressions de subventions. Le journal envisageait

«un scénario-catastrophe» dès mars 2018

[10]Le Monde, 2-3 septembre 208

[11]Passage à mi-temps de 584 contrats d’emploi et 113 licenciements

[12]Voir mon article Esther et Natalie, Entre-les-Lignes, 17 juillet 1918
__________________________________________

[1]Passage à mi-temps de 584 contrats d’emploi et 113 licenciements
[1]Voir mon article Esther et Natalie, Entre-les-Lignes, 17 juillet 1918

Image: 

Photo Baraa al-Alem © UNRWA

Mots-clés

17 juillet 2018

Esther et Natalie

Les cieux noircis de Gaza ont sans doute fait le bonheur des photographes de presse. Ils pourraient aussi illustrer à quel point l’horizon paraît bouché pour les Palestiniens en ce 70e anniversaire de la Nakba et de la création de l’Etat d’Israël. Une commémoration célébrée par un transfert, ne fut-ce que symbolique, de l’ambassade étasunienne de Tel-Aviv à Jérusalem. Et endeuillée par les quelque 140 morts de Gazaouis abattus par les snipers de l’armée israélienne lors des marches dites du « Droit au Retour ».

Le Monde des Livres du 6 juillet consacre deux pages à la naissance de l’Etat d’Israël, dont une entière à l’essai de Danny Trom, chercheur au CNRS : Persévérance du fait juif. Une théorie politique de la survie (EHESS/Gallimard/Seuil).

L’interview de l’auteur (par David Zerbib) qui accompagne la recension suscite diverses réflexions, notamment au sujet de l’attachement des Juifs diasporiques à l’Etat d’Israël. Une question trop peu posée, à mon sens, chez les militants de la cause palestinienne. En effet, cet attachement n’est-il pas trop souvent considéré avec un certain fatalisme ? Comme une donnée que l’on jugera certes regrettable au vu des torts faits aux Palestiniens, mais peu susceptible d’évoluer…

L’Etat-gardien

Or, Trom s’interroge sur ce lien « trop peu théorisé ». Sur cette « angoisse » qui, à chaque moment où l’Etat s’est vu – ou a été perçu comme menacé, a saisi nombre de Juifs, y compris parmi les plus aptes à se rendre compte des rapports de forces réels en jeu dans le conflit israélo-palestinien. Certes, l’on admettra avec le chercheur que cette angoisse découle d’une « expérience politique de la précarité » héritée de l’Histoire – contemporaine ou plus ancienne. Une angoisse toutefois, constate Trom, que « le rétablissement de la République et des Etats-nations après la guerre n’a pas suffi à apaiser ». Gageons que, pour ce qui est des Juifs de France, elle s’apaisera d’autant moins tant que cette République montrera son impuissance à juguler une résurgence d’actes graves d’antisémitisme.

Il y a eu, poursuit Trom, un « affaiblissement de la confiance des juifs dans l’Etat ». Déjà au XIXe siècle, l’on se rappelle l’effarement de Theodor Herzl découvrant l’Affaire Dreyfus : « si même la France, berceau des Droits de l’Homme… ». Sans parler, bien sûr, de Vichy et de sa collaboration au judéocide C’est aussi une bien « cruelle ironie du sort », rappelle Arno Mayer[1], qui a voulu que leur extermination par les nazis ait suivi un « âge d’or » des Juifs d’Europe : « si l’on tient  compte de l’intégration des Juifs et de l’amélioration radicale de leur situation en Russie soviétique et dans l’Allemagne de Weimar, écrit Mayer, on peut dire que les trente premières années du XXe siècle furent pour les Juifs d’Europe un âge d’or : jamais ils n’avaient connu si peu d’oppression, tant de portes ouvertes ».

C’est au vu de cette « expérience de précarité » qu’Israël devrait - si pas « essentiellement », comme l’écrit Trom - continuer à être aussi perçu « dans sa fonction protectrice ». Et cela même si, à l’évidence, les autorités israéliennes, mais aussi les nôtres, entretiennent une mémoire particulière de la Shoah, comme l’a magistralement démontré le professeur Enzo Traverso[2].

D.Trom qui, nous dit Le Monde, « s’efforce de bâtir une sociologie de l’expérience politique », veut faire remonter au «Livre d’Esther » [3] et aux commentaires rabbiniques qui l’ont accompagné, une tradition politique chez les Juifs de la Diaspora : la recherche d’une « protection auprès des pouvoirs politiques en échange d’une allégeance ». Les exemples abondent. Celui des Juifs proche-orientaux qui, persécutés par Byzance, feront au VIIIe siècle bon accueil aux conquérants arabo-musulmans. Celui des Juifs ibériques qui, persécutés par le royaume wisigoth d’Espagne, ouvriront les portes de leurs villes aux conquérants arabo-berbères musulmans et, en leur assurant une garnison, permettront à ces derniers d’aller plus avant dans la conquête de la Péninsule. L’on pense aussi à la situation des juifs marocains jusqu’à la mort du roi Mohamed V et même encore après la guerre de juin 1967[4].

Esther, nous conte son Livre - texte maintes fois remanié, dont la véracité historique est déniée et dont tant l’auteur que la date de rédaction sont contestés - avait pu convaincre le roi Assuerus[5], dont elle était une favorite, à renoncer au projet d’exterminer les juifs de son empire que lui avait soufflé son 1er ministre. En lieu et place, Assuerus fit exécuter le « mauvais conseiller » et ordonna la protection des juifs qui instaurèrent en mémoire de ce « miracle » la fête de Pourim

l’auteur de Persévérance… voit dans le Livre d’Esther « un traité de survie » pour les Juifs, « un substitut, nous dit-il, du traité politique dont les juifs avaient besoin pour s’orienter dans le monde de l’exil ». Dieu ne pouvant, à l’évidence, assurer à lui seul cette fonction de protection des « exilés », ces derniers se virent contraints de rechercher celle-ci auprès d’un « pouvoir intermédiaire » : l’Etat en place… La question, dès lors, juge Trom, sera la suivante : que faire quand le « roi » lui-même devient « mauvais conseiller », lorsque l’Etat, de « gardien », devient criminel ?

« Esther, reviens ! » ?

Aux deux interprétations « classiques » du sionisme – des sionismes ? – D.Trom entend donc ajouter – et rappeler - celle de cette quête de protection. Face à leurs défaillances à assurer la sécurité de « leurs » Juifs, les fondateurs du sionisme auraient cherché à remplacer les Etats « hôtes » par un « Etat-gardien » dirigé par des Juifs cette fois. L’on sait que l’ouvrage majeur de Herzl - mal traduit par L’Etat juif - appelait à un « Etat des juifs » (Judenstaat), c. à d. « pour les Juifs ». Chez le principal fondateur du sionisme politique, l’interprétation « nationalitaire » - selon laquelle le projet sioniste s’inscrivait dans le droit fil du mouvement des nationalités européens - apparaissait moins flagrante que chez ses émules : à droite (Jabotinski et ses « révisionnistes ») comme « à gauche » (Ben Gourion et le sionisme « pratique », nationaliste et socialisant). Ainsi, l’idée de ressusciter l’hébreu comme langue nationale n’effleurait pas Herzl. Libéral bon teint et, à ce titre, également imprégné de bonne conscience « civilisatrice » occidentale, celui-ci partageait encore moins la vision « messianique » et religieuse du sionisme : le « Retour après 2000 ans d’absence ». Max Nordau, compagnon de Herzl, n’hésitait pas à clamer qu’en dehors de la nécessité de trouver un refuge pour les Juifs, la Palestine n’avait pour lui qu'un « intérêt d’archéologue »…

A l’origine donc, estime Trom, le mouvement sioniste ne visait pas tant à créer un Etat-Nation qu’un « Etat- gardien », « en incorporant le modèle de protection extérieure », c. à d. celui de l’Etat « hôte » non-juif. Ce qui impliquait, ajoute-t-il, « un rapport d’indifférence relative au territoire ». Cette méfiance à l’égard « des élans idéologiques qui structurent le modèle de l’Etat-nation » (Zerbib), on la retrouve notamment chez Martin Buber – « j’ignore tout d’un Etat juif avec canons, drapeaux et médailles ! »[6] - et ses amis du Brit Shalom et de l’Ihoud. Elle sera, il est vrai, vite noyée sous les « élans » nationalistes et messianiques

Le souci de D.Trom, écrit Le Monde, est de « puiser dans la tradition le moyen de repenser en profondeur des préoccupations contemporaines brûlantes ». A la question que lui pose D. Zerbib - « quel profit les Israéliens pourraient tirer d’un retour à cette ancienne solution juive du gardien », Trom répond que le modèle de l’Etat-gardien « offre un contrepoids aux impasses de l’Etat-nation », qu’il permet – « en tant que tradition légitime dans l’histoire du peuple juif » - de « sortir de la sacralité de ta terre », ce qui permettrait « d’ouvrir des marges de négociation nouvelles ».

« Dérive fascisante »

L’« âge d’or » auquel fait référence Mayer avait, il est bon de le rappeler, favorisé au sein des communautés juives européennes un internationalisme communiste auquel on doit parmi les plus belles figures d’acteurs et de penseurs révolutionnaires.

Aujourd’hui, n’est-ce pas la « protection » dont bénéficie le judaïsme étasunien qui explique qu’une part croissante de la jeunesse juive liberal marque ses distances avec la politique menée par « Bibi » Netanyahu et la droite israélienne ? Que ce soit envers les Palestiniens ou envers les progressistes israéliens, ces derniers faisant l’objet d’attaques croissantes qui font parler Dominique Vidal de « dérive fascisante » [7] ?

Constatons aussi que B. Netanyahu lui-même juge désormais plus rentable de s’associer de plus en plus étroitement aux milieux religieux israéliens les plus conservateurs et, aux Etats-Unis, avec le « sionisme chrétien ». Un Netanyahu qui, d’autre part, « flirte », sans honte, avec une droite dure européenne qui, de Viktor Orban à l’extrême-droite néonazie ukrainienne, ne cache même plus son antisémitisme[8]. Les relations troubles nouées entre les instances gouvernementales israéliennes avec des régimes (hier, l’Argentine des généraux) ou des groupes ne cachant pas leur antisémitisme aurait depuis longtemps dû semer le doute dans l’opinion, juive et non-juive, sur l’ambiguïté de la mémoire de la Shoah qu’entretiennent les autorités israéliennes…

Posons la question : comment peut-on encore considérer l’Etat d’Israël comme un « Etat gardien » pour les Juifs du monde ? Qui s’avère aujourd’hui le « mauvais conseiller » en matière de sécurité pour les Juifs ? Il y a peu, d’aucuns pointaient du doigt l’échec du projet sioniste à assurer une sécurité pour les Juifs et constataient que les seuls Juifs qui, dans le monde, pouvaient craindre pour leur vie étaient les Juifs israéliens. Et, aujourd’hui, comment ne pas voir que c’est en grande partie la brutalité et l’intransigeance israéliennes qui donnent aux prêcheurs d’une haine raciste et imbécile les prétextes qu’ils recherchent pour encourager des égarés à s’en prendre aux Juifs partout où ils se trouvent ?

Revenons-en donc à la question de D. Trom, déjà citée :
que faire quand le « roi » lui-même devient « mauvais conseiller », lorsque l’Etat protecteur – en l’occurrence Israël, de « gardien », devient criminel ?

En refusant, en avril dernier, d’aller recevoir en Israël le Genesis Prize (que d’aucuns qualifient de « Prix Nobel israélien »), l’actrice israélo-américaine Nathalie Portman a jeté un pavé dans la mare. Déclarant que les « événements récents extrêmement éprouvants » de Gaza l’empêchaient d’assister « la conscience libre » à la cérémonie et refusant de « donner l’impression d’approuver Benyamin Netanyahu » qui devait y assister, l’actrice ajoutait : « comme de nombreux juifs dans le monde, je peux être critique des dirigeants israéliens sans vouloir boycotter l’ensemble de la nation. Mais les mauvais traitements infligés à ceux qui souffrent d’atrocités aujourd’hui ne correspondent pas à mes valeurs juives ». Ce faisant, Nathalie Portman avait déclenché en Israël, nous dit Médiapart, (27.4.18), « une tempête de haine et de désaveu ».

Tout récemment aussi, Omar Barghouti, co-fondateur de la campagne BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions), estimait pour sa part que son initiative rencontrait « un soutien croissant des jeunes juifs […] en faveur de BDS, ce qui représente une forme de solidarité avec les combat des Palestiniens pour la justice et l’égalité. Les jeunes juifs américains en particulier, qui sont très à gauche sur la plupart des questions, ne parviennent plus à réconcilier leurs valeurs juives progressistes avec celles promues aujourd’hui par Israël et le sionisme »[9].

 Cieux noirs

Dans l’éditorial du dernier numéro (n° 76) de Palestine, le bulletin  trimestriel de l’Association belgo-palestinienne/Wallonie-Bruxelles[10], Pierre Galand qualifie – avec une intonation quelque peu papale et gaullienne, il est vrai – Benyamin Netanyahu de personnage « arrogant et sûr de lui ». Le 1er ministre apparaît en effet comme emblématique de l’hubrys – cet orgueil démesuré qui, aux yeux des anciens Grecs, appelait fatalement à la punition des dieux – qui a gagné de plus en plus les dirigeants et une bonne part de la société israélienne depuis la victoire de juin 1967. Une hubrys que le transfert de l’ambassade étasunienne à Jérusalem ne peut que conforter. Et qui explique à mon sens en partie les morts de Gaza : ces « vaincus » se permettraient-ils de « gâcher la fête » ?

Cette hubrys, cette « arrogance » semblent au demeurant partagés par l’administration Trump. Le « plan » - même le terme semble inadéquat[11] – concocté par Jared Kushner, Jason Greenblatt, et David Friedman[12], apparaît non seulement comme un condensé de l’incompétence, de l’arrogance et du mercantilisme des locataires actuels de la Maison blanche, mais comme une injure éhontée faite aux Palestiniens et à l’ensemble de l’opinion arabo-musulmane. Pire, de par ses auteurs, « diasporiques » et leur implication directe à tous trois dans la colonisation des territoires, il peut être perçu au premier degré comme un véritable « complot juif »…

Si l’on constate, de plus, que ces projets américains ne semblent guère susciter d’opposition chez les « frères arabes » et bénéficient même de l’approbation discrète des puissances régionales que sont l’Arabie saoudite et les Emirats ; si l’on observe les relations basées sur une realpolitik bien comprise de part et d’autre qu’Israël entretient avec la Russie de Poutine[13], et si l’on constate, enfin, que l’Union européenne ne fait guère mine de vouloir se distancier de l’alignement de D. Trump sur les positions les plus intransigeantes d’Israël, force est de constater que les Palestiniens apparaissent aujourd’hui, une fois encore, comme « un peuple de trop ».

Dans son interview, David Zerbib s’interrogeait sur l’impact possible sur les Israéliens de « la solution du Gardien » que le Rouleau d’Esther inspire à D.Trom. Ce n’est toutefois, à mon avis, pas du côté de ces derniers, du moins dans leur majorité, qu’il faut espérer une sortie des « impasses de l’Etat-nation » israélien. Matraqués quotidiennement par une propagande obsidionale, « en première ligne » et confortés par des indicateurs économiques plus que positifs , les Israéliens, nous rappelait récemment Charles Enderlin[14], n’accordent « aucune importance » aux événements de Gaza et approuveraient à 71% les tirs des snipers

Ne reste-t-il à espérer que seule une démarche surgissant des milieux juifs diasporiques, et particulièrement étasuniens, pourrait, à terme, convaincre une majorité d’Israéliens qu’il existe un « contrepoids » aux « impasses » nationalistes et messianiques dans lesquelles s’est enfoncé le projet sioniste ? On peut rêver… L’on doit aussi s’interroger sur les moyens dont nous disposons pour y contribuer.

Paul DELMOTTE

Professeur de Politique internationale retraité de l’IHECS

13 juillet 2018


[1] La “solution finale” dans l’Histoire, La Découverte/Poche, 1990

[2] Le passé, mode d’emploi. Histoire, mémoire, politique, La Fabrique, 2005

[3] Ou Rouleau d’Esther, partie de la Bible hébraïque

[5] Le nom d’Assuerus est traditionnellement attribué à Xerxès Ier, dit Le Grand (519-465 av. JC), souverain de la dynastie perse des Achéménides, parfois à son successeur Artaxerxès (465-424 av. JC). L’on se souviendra que le roi néo-babylonien Nabuchodonosor II (605-562 av. JC) avait, après avoir détruit le 1er Temple en 586 av. JC, emmené en exil à Babylone les élites du royaume de Juda. Les Perses de Cyrus II Le Grand (559-530 av. JC) mirent fin à l’empire néo-babylonien en 539 av. Ce souverain aurait autorisé les juifs exilés en Mésopotamie à rentrer à Juda et à y édifier le 2d Temple…

[6] Lire Martin Buber, Une terre et deux peuples, textes réunis par Paul Mendes-Flohr, Lieu Commun, 1985

[8] La campagne menée par le gouvernement hongrois contre le milliardaire George Soros a pris des accents nettement antisémites. Le 9 juillet dernier, Ha’aretz a fait état d’armes israéliennes « tombées entre les mains »  de la milice ukrainienne Azov, néonazie et ouvertement antisémite. Lire aussi http://revuepolitique.be/israel-et-lextreme-droite-europeenne-les-dessou...

[10] Numéro remarquable pour le dossier, riche d’informations et très pédagogique, qu’il consacre à Gaza

[12] Respectivement gendre de D. Trump, ex-conseiller juridique du business des Trump et envoyé spécial du président américain pour le Moyen-Orient et ex-spécialiste des faillites de la famille présidentielle, aujourd’hui ambassadeur des États-Unis en Israël

[13] Cf. mon article Un nouveau Moyen-Orient, in Palestine, n° 65, juillet-août-septembre 2015

[14] Intervention à la Grande Table de France-Culture, le 17 mai

Image: 

Natalie Portman: contre Netanyahu au nom des "valeurs juives". Photo © Daniel Zuchnik/WireImage

27 avril 2018

Hagiographies

Winnie Madikizela-Mandela, surnommée par certains « la Mère de l’Afrique du Sud » et décédée le 2 avril dernier, ne fut pas une de ces modernes «saintes» dont l’Occident aime afficher les portraits géants dans les lieux publics.

 Pour ce qui est de Bruxelles d’où j’écris, je pense à Madame Aung San Suu Kyi, trônant hier encore sur la façade du siège du Parlement européen. Ou à Ingrid Betancourt, dont le regard a naguère embrassé la place De Brouckère. Ou aussi, mais de façon moins marquée, à Benazir Bhutto. Pour ces icônes féminines que nous érigent de temps à autres nos « maîtres à penser », il s’agit d’être victimes de « méchants » - dictateurs militaires, guérilleros communistes, islamistes… - et, last but not least, d’être persécutées en tant que symboles de LA-Démocratie.

Et lorsque, par la suite, les événements nous démontrent les failles de ces idoles, l’on ressent comme un malaise…

Peu importe que l’on ait su qu’Ingrid Betancourt s’était fait quasi volontairement capturer par les Forces armées révolutionnaire colombiennes (FARC). Pour se faire quelque publicité au sein d’une opinion colombienne pour laquelle elle était quasiment inconnue ? Peu importe aussi qu’une autre prisonnière des FARC ait révélé après coup l’attitude souvent odieuse de « la martyre » de la jungle colombienne à l’égard de ses codétenues.

Nous laisserons à « Sainte Ingrid » la liberté d’avoir par la suite sombré dans la bigoterie…

Pour ce qui est de « La Dame » de Rangoon, qui aurait cru possible son positionnement actuel à l’égard de la tragédie des Rohingyas ? Il est vrai qu’à l’époque de sa « canonisation », Madame Aung San Suu Kyi apparaissait bien utile à tous ceux qui voulaient damer le pion aux dirigeants militaires birmans auxquels l’on reprochait, à mon sens, bien plus leurs liens avec la Chine que leur dictature féroce.

 Dans le cas de Benazir Bhutto, le contraste semble encore plus flagrant. Ce pour quoi nous nous y attardons davantage. A l’époque régulièrement encensée par nos médias comme « la plus jeune et première femme à être élue démocratiquement à la tête d'un pays à majorité musulmane », son assassinat, fin décembre 2007 à Rawalpindi, fut, dit-on, l’œuvre d’un jeune kamikaze présenté comme proche d’Al-Qaïda[1]. Sa disparition ne dut par ailleurs pas trop gêner le général-dictateur Perez Musharraf (1999-2008), à qui elle était censée succéder. Le fils de Benazir, accusera d’ailleurs, en 2012 sur CNN, ce dernier d ’avoir «tué a mère» en «sabotant sciemment les mesures de sécurité l’entourant». De même, un rapport des Nations-Unies avait conclu l’année précédente aux «insuffisances du dispositif de sécurité» censé protéger la victime et à «d’incompréhensibles ratés» dans l’enquête.

Un terroriste islamiste et un général-dictateur, une telle « association » a-t-elle suffi à rendre nos médias à ce point amnésiques qu’ils en oublièrent que, par deux fois 1ère ministre (1988-1990 et 1993-1996), Benazir Bhutto fut aussi par deux fois destituée sur ordre présidentiel pour « abus de pouvoir », « népotisme et corruption » et blanchiment d’argent ? De même, ses thuriféraires ne s’appesantirent guère sur les relations assez troubles entretenues par la 1ère ministre  avec les Talibans[2].

La fumée d’encens répandue autour de « Sainte-Benazir » semble aussi avoir occulté les violentes querelles internes, dignes des Atrides, de la dynastie Bhutto. En 1985, le corps empoisonné d’un frère de Benazir, Shanawaz, avait été retrouvé dans son appartement de Cannes. Et c’est sous la magistrature de Benazir que son frère puiné, Murtaza[3], avait été abattu par la police à Karachi en 1996. Sa veuve accusera Benazir de l’avoir fait assassiner.

Constatons que Benazir s’appliqua elle-même à nourrir son image de championne de LA-Démocratie pakistanaise. Au cours de son second mandat, elle chercha par plusieurs rencontres officielles (Hilary Clinton, François Mitterrand) à gagner l’adoubement de figures suzeraines de la démocratie parlementaire libérale et… « de marché ». En mai 2006, exilée à Dubaï, elle signa à Londres avec un autre « dinosaure » de la scène politique pakistanaise, Nawaz Sharif, une Charte pour la démocratie. L’année suivante, à la veille de son retour – fatal - au Pakistan, n’avait-elle pas déclaré être en quête d’une « rédemption historique » et préférer « finir en martyre de la démocratie plutôt qu'en dirigeante corrompue ».

Et 2008, Benazir Bhutto reçut - à titre posthume - le Prix des Droits de l’Homme des Nations-Unies...

Winnie n’était pas une sainte

L’on peine à trouver dans les notes biographiques des icônes mentionnées ci-dessus autant de « précautions oratoires » que celles qui ont accompagné les articles consacrés à Winnie Mandela suite à son décès. A y retrouver un même soin à rappeler que – eh oui, la pasionaria de Soweto avait des « côtés sombres ». Un rappel pavlovien destiné à être opposé à « la lumière de l’icône Nelson Mandela », comme le suggère dans un article salutaire sur Mediapart, Jacqueline Derens ?[4] Ce n’est pas notre propos ici - nous n’en avons ni l’envie ni la compétence - d’opposer les deux époux, séparés en 1996. Mais qui sommes-nous, dans nos sociétés repues et sécurisées, pour juger le comportement de Winnie ? Et particulièrement le drame de l’enlèvement et de l’assassinat, en 1989 par le Mandela United Football Club, dont les membres lui servaient de garde-corps, du jeune militant (14 ans) Stompie Seipei Moketsi, soupçonné d’espionnage au profit des services sud-africains de l’apartheid. L’un de ces gardes accusera Winnie de lui avoir ordonné le meurtre par l’horrible « supplice du collier »[5]. Or, ce garde s’avéra un infiltré de la police sud-africaine. Une police obsédée par l’objectif de « salir » Winnie et, à travers lui, Nelson Mandela lui-même. Pour d’aucuns, ce garde aurait éliminé l’adolescent parce que celui-ci était au courant de son rôle d’agent double. Certes le radicalisme de celle que l’on surnommait aussi « le Roc »[6] en agaça beaucoup au sein de l’ANC arrivé au pouvoir. Un pouvoir qui, comme l’ont démontré les récentes péripéties de l’éviction de Jacob Zuma, était devenu fort éloigné de ses objectifs de lutte initiaux. Son époux la soutint néanmoins lorsque Winnie fut accusée d’avoir elle-même participé à l’assassinat de Stompie Moketsi. Et sa responsabilité dans le drame reste sujette à débat.

 «Il ne faut jamais oublier le contexte", a rappelé à l’AFP la ministre de la Communication, Nomvula Mokonyane[7]. Un contexte qui fait aussi « commettre des choses horribles », reconnaît la ministre. Un contexte, nous rappelle Jacqueline Derens, qui, après l’arrestation de Madiba en 1962, fut pour Winnie celui du harcèlement policier permanent, de la prison, de la torture et de l’humiliation, de l’éloignement de sa famille et de ses proches par l’assignation à résidence, Un contexte d’une rare violence dans le cadre de l’état d’urgence instauré des 1985, sur fonds de souffrances sociales indicibles. Et dans lequel s’ajoutait à la hantise de l’infiltration par la police, la crainte des « escadrons de la mort » du régime de l’apartheid qui, rappelons-le avec J.Derens, assassinèrent deux autres dirigeantes de l’ANC : Ruth First à Maputo en 1982 et Dulcie September à Paris en 1988…Dans un documentaire sud-africain, Winnie, passé sur Arte le 6 mars dernier, l’ex-chef Service national de renseignement sud-africain et l’ex-chef de la police de Soweto ont expliqué comment ils avaient systématiquement « ciblé » Winnie. Encore une fois, qui sommes-nous pour condamner le fait que Winnie « n’aura aucune pitié pour ses bourreaux ? Qui sommes-nous pour juger que l’épouse de Madiba se devait d’accepter que « l’idée de pardon et de réconciliation qui marquera la présidence de Nelson Mandela » » (J.Derens) ? Dans un article de John Pilger[8], le spécialiste de l’Afrique Peter Robbins estimait que, dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui, « l’apartheid économique a remplacé l’apartheid juridique avec les mêmes conséquences pour les mêmes personnes, mais il est accueilli comme l’une des plus grandes réussites de l’histoire du monde ». Serait-ce notre crainte obsessionnelle du « désordre » et des violences qui expliquerait que, décidément, Winnie ne pouvait pas devenir « une sainte » ?

Quoiqu’il en soit, le 14 avril, après dix jours de deuil national, des dizaines de milliers de Sud-Africains ont salué la dépouille de « Mama Winnie » au stade d’Orlando, près de son « fief » de Soweto. N’est-ce pas là le mot de la fin ?

 

[1] Quoique des dirigeants de l’organisation démentirent – tout en s’en félicitant – être les commanditaires de l’attentat

[2] Selon Le Monde, son ministre de l'Intérieur, Nasirullah Babar, avait encouragé en 1994,l'émergence des Taliban afin d’aider sa cheffe de gouvernement à s'affranchir des tout-puissants services de renseignement (ISI). B.Bhutto s'était ainsi alliée au parti islamiste Jamiat Ulema-e-lslami (JUI), en charge de la plupart des madrassas (écoles islamiques) servant de viviers au recrutement de Talibans

[3] Condamné en 1981 pour le détournement d’un vol de la Pakistan’s International Airlines (ayant entraîné mort d’homme), Murtaza Bhutto avait fondé une dissidence du PPP, le PPP-Martyr Bhutto.  Rentré d’exil en 1993, appuyé par sa mère, la begum Nusrat BHUTTO (codirigeante du PPP que Benazir venait évincée de la direction du parti), Murtaza accusait sa sœur d’avoir « pactisé avec les militaires », de « courtiser » les Etats-Unis et d’avoir « tiré à droite » le PPP

[5] Consistant à immobiliser la victime en l’entourant d’un pneu auquel on met le feu…

[6] Le Vif, 14.4.18. Le journal estime que le Mandela United Football Club" faisait « régner la terreur à Soweto »

[7] Le Vif, 14.4.18

[8] Afrique du Sud : 20 ans d’apartheid sous un autre nom, 13.4.2014

 

Image: 

Winnie Madikizela-Mandela, symbole de la lutte contre l’apartheid. Photo © sabreakingnews

Mots-clés

02 janvier 2018

Guatemala-Israël : d’ « excellentes relations »

Il est rare que l’on parle du Guatemala au JT. Ce fut le cas après que, ce 24 décembre, le président guatémaltèque, Jimmy Morales, ait annoncé, dans le sillage de Donald Trump le 6 décembre, que son pays allait également transférer son ambassade en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem.

Très logiquement, Benyamin Netanyahu s’est aussitôt félicité de cette décision. D’autant plus que, trois jours plus tôt, 128 Etats-membres des Nations-Unies sur 193 - dont la totalité de ceux du Conseil de sécurité, Etats-Unis exceptés - avaient condamné la décision américaine de reconnaître le Grand-Jérusalem comme capitale d’Israël. Dans le même temps, le 1er ministre israélien annonçait que d’autres chancelleries allaient bientôt suivre l’exemple du petit Etat centre-américain, la radio israélienne mentionnant le Honduras, les Philippines, la Roumanie, voire le Sud- Soudan… Quant au ministère des Affaires étrangères israélien, il déclarait se réjouir d’une « merveilleuse nouvelle » et d’une « véritable amitié ». En effet.

« Historiquement pro-Israël »

J. Morales a rappelé « les excellente relations » qui lient son pays à Israël, auquel, a-t-il dit, son pays a été « historiquement » favorable. Nous savons en effet que le Guatemala avait été l’un des premiers parmi les premiers pays latino-américain à reconnaître, en 1948, le jeune Etat, puis, en 1956, à ouvrir une ambassade à Jérusalem[1]. Celle-ci était dirigée par Jorge Garcia-Granados. Homme politique libéral, opposé à la dictature militaire du général Jorge Ubico Castañeda (1931-1944), Garcia-Granados avait représenté en 1947 son pays aux Nations-Unies. Désigné comme membre de l’UNSCOP, la Commission spéciale des NU de 11 membres à l’origine du plan de partition de la Palestine, Garcia-Granados ne faisait pas mystère de ses sympathies sionistes, lui qui avait tenu à rencontrer Menahem Begin, leader de l’extrême-droite sioniste dite révisionniste, alors dans la clandestinité[2]. Le diplomate avait formé un véritable « lobby » latino-américain en faveur d’Israël[3]. C’est lui qui, avec l’aide du Brésilien Oswaldo Aranha, président de l’Assemblée générale également très favorable au projet sioniste, avait pu obtenir que le vote du Plan de Partage, prévu pour le 27 novembre, soit reporté au surlendemain. 48 heures qui permirent d’emporter une majorité jusque-là inexistante en faveur du plan onusien. Le 29 novembre 1947, le plan fut adopté à l’Assemblée générale – dont on peut rappeler que les décisions ne sont pas contraignantes - par 33 voix contre 13 et 10 abstentions.

Alain Gresh et Dominique Vidal[4] nous ont rappelé combien ce basculement avait résulté de pressions et d’achats de voix en tous genres. Des méthodes « confinant au scandale », devait écrire dans son journal le Secrétaire à la Défense américain James Forrestal. En particulier à l’égard des petits Etats indépendants de l’époque et de ceux de « l’arrière-cour » étasunienne d’Amérique latine. Un des exemples les plus saisissant en fut les pressions exercées par le géant britannique du pneu Firestone sur les autorités libériennes, menaçant celles-ci de mettre fin à l’achat de leur caoutchouc…

Ce 21 décembre, le Guatemala figurait encore, avec son voisin hondurien, parmi les sept pays – dont on appréciera le poids géopolitique[5] – qui se sont rangés aux côtés des Etats-Unis et d’Israël pour défendre la décision de Donald Trump sur Jérusalem. The Guardian (25.12.17) rappelle que ces deux Etats centre-américains sont dépendants des financements étasuniens, e. a. dans leurs luttes contre les gangs, les maras.

Les armes sont en effet bien présentes dans les « excellentes relations » israélo-guatémaltèques. Le Guatemala a été un important acheteur d’armes israéliennes.

Pétrole contre dictature

C’est à partir de la guerre israélo-égypto-syrienne dite du Kippour (octobre 1973) et de son embargo pétrolier que l’Amérique latine semble être redevenue un objectif diplomatique pour Israël, après que, durant la décennie précédente, le tiers-mondiste Groupe des 77 ait quelque peu écorné l’image d’Israël dans le sous-continent. La révolution khomeyniste de 1979 priva de plus Israël des importantes fournitures pétrolières que lui octroyait le Chah. Du coup, le Venezuela, le Mexique, le Brésil et l’Équateur retrouvaient un intérêt majeur[6]. Et les firmes privées de sécurité israéliennes allaient trouver en Amérique latine des débouchés inespérés.

The Times of Israël (13.9.17) écrit qu’au cours des années 1970, « tous les pays d’Amérique centrale – sauf Cuba et le Nicaragua, mais d’autres aussi en Amérique latine - ont acheté des armes en provenance d’Israël […] l’Amérique latine avait besoin d’armes israéliennes et Israël avait besoin du pétrole de l’Amérique latine ». Ainsi, « Israël a rempli le vide temporairement laissé par l’Amérique [de Jimmy Carter, 1977-1981] en devenant un important fournisseur d’armes pour la plupart des pays d’Amérique latine comme l’Argentine, l’Équateur, le Guatemala et le Honduras. En 1980, par exemple, Israël aurait fourni 80% du matériel militaire salvadorien ». The Times of Israël ne s’attarde cependant pas sur la situation politique que connaissaient ces pays. A savoir des dictatures militaires[7] et, pour ce qui est de l’Argentine, du Guatemala et du Salvador, des « sales guerres » dont les atrocités ont défrayé la chronique : en Argentine, après le régime militaire du général Ongania (1966-1973), le dit Processus de réorganisation nationale aurait fait, de 1976 à 1983, 15 000 fusillés, 9 000 prisonniers politiques, 1,5 million d’exilés et près de 30 000 desaparecidos (« disparus »), dont près de 500 bébés ont été confiés à des partisans du régime. A l’époque, une éminente personnalité de la communauté juive argentine, l’écrivain Jacobo Timmerman, avait dénoncé avec virulence l’appui des autorités israéliennes à une junte dont bien des membres et partisans ne cachaient pas leur antisémitisme. De 1980 à 1992, le Salvador fut le théâtre d'un conflit qui a fait plus de 100 000 morts et dont les exactions ont été imputées, selon la Commission de Vérité patronnée par les Nations-Unies à 85 % aux militaires et aux « escadrons de la mort » pro-gouvernementaux.

Au Guatemala, en l’occurrence, la guerre sociale[8] fera 200.000 morts et 45.000 disparus et se muera en une guerre d’extermination ethnique qui s’exacerbera sous les dictatures des généraux Efraïn Rios Montt (mars 1982-août 1983), inculpé pour « génocide », et Oscar Humberto Mejias Victores (1983-1986) : selon la Commission pour la vérité historique des NU, 83% des personnes assassinées étaient des Mayas et 93% de ces crimes sont imputables aux forces gouvernementales et paramilitaires[9].

Dans un rapport publié par le Centre d’Etudes Stratégiques de l’Université de Tel-Aviv[10], il est admis que les ventes nationales d’armes et d’équipements de défense à travers le monde représentent environ un milliard de dollars US par an. C. à d. 20% des exportations israéliennes. Parmi les principaux clients pour la période 1977-1982, précise The Times of Israël, l’on trouvait le Salvador, le Honduras et le Nicaragua du dictateur Anastasio Somoza, en lutte contre les sandinistes jusqu’à son renversement en 1979. Comme l’a révélé le scandale de l’Irangate, l’aide israélienne fut ensuite transférée à la guérilla antisandiniste, la Contra, qui fera quelque 29.000 morts.

Jimmy et Bibi

A en croire Jimmy Morales, au demeurant de confession évangélique, ce sont les « conceptions chrétiennes » des Guatémaltèques qui imposeraient l’alliance avec Israël. L’on pourra certes voir dans la décision du président du Guatemala un nouvel effet de ce « sionisme chrétien » qui anime par ailleurs la base électorale de Donald Trump[11]. Mais l’on peut aussi se demander si, tout comme le président des Etats-Unis envers Benyamin Netanyahu, que les Israéliens appellent souvent Bibi, le geste de J.Morales n’a pas aussi comme objectif de détourner l’attention d’une opinion, israélienne comme guatémaltèque, focalisée sur les « affaires ».

Président du Front de convergence nationale (FCN), un parti que sa rivale malheureuse, Madame Sandra Torres, accusera de représenter « une vieille garde de militaires douteux », Jimmy Morales a été élu en octobre 2015, après une campagne anti-corruption. Quoiqu’enseignant à l’Université San-Carlos de Guatemala City, le candidat Morales a surtout été présenté par les médias occidentaux comme “acteur, humoriste” et “comique”, ajoutant son nom à une liste déjà longue de personnalités du spectacle et des médias appelés à de hautes destinées. Il y a deux ans, J.Morales avait emporté la présidence avec plus de 68% des voix grâce à la vague d'exaspération qu’avait suscitée l’implication de son prédécesseur, l’ex-général Otto Perez-Molina – également mêlé à la « sale guerre » des années ’70 et ’80 - , de sa vice-présidente et de plusieurs de ses ministres dans l’énorme scandale de pots-de-vins dit de La Linea.  Dès le mois de mars dernier toutefois, J. Morales est devenu lui-même la cible de manifestations exigeant sa démission après l’incendie d’un foyer pour enfants ayant fait 39 morts. Un drame considéré comme illustrant l’indifférence des dirigeants guatémaltèques à l’égard des déshérités. Puis, en août, le président – dont les deux fils sont déjà suspectés dans une importante affaire de fraude - suscitait un nouveau tollé en limogeant le président de la Commission internationale contre l'impunité au Guatemala (désignée par l'ONU), qui l’avait accusé d’avoir financé illégalement sa campagne électorale.

A Jérusalem comme à Guatemala-City, tant Jimmy que Bibi semblent bel et bien rattrapés par « les affaires ». Cela expliquerait-il ce sursaut de solidarité ?

 

[1] Avant qu’en 1980, la résolution 478 des NU n’enjoigne à tous les pays ayant alors une mission diplomatique à Jérusalem de l'en retirer: c’était le cas de la Bolivie, du Chili, de la Colombie, du Costa Rica, de la République dominicaine, de l’Equateur, du Salvador, du Guatemala, de Haïti, des Pays-Bas, du Panama, de l’Uruguay et du Venezuela qui déplacèrent leur ambassade à Tel-Aviv. Dans les années 1990, le président Ramiro de León Carpio tentera de réinstaller l’ambassade guatémaltèque à Jérusalem, mesure à laquelle il dût renoncer devant la menace des pays arabo-musulmans, ses principaux clients, de fermer leur marché aux exportations de cardamone du Guatemala, premier exportateur mondial de cette épice

[2] The Times of Israël, 13.9.17

[3] 13 pays d’Amérique latine votèrent en faveur du Plan de partage (la Bolivie, le Brésil, le Costa-Rica, la République dominicaine, l’Equateur, le Guatemala, Haïti, le Nicaragua, le Panama, le Paraguay, le Pérou, l’Uruguay et le Venezuela. Un seul, Cuba, vota contre, et 6 s’abstinrent (l’Argentine, le Chili, la Colombie, le Salvador, le Honduras et le Mexique)

[4] Palestine 1947. Un partage avorté, André Versaille éditeur, 2008

[5] Le Guatemala, le Honduras, les Îles Marshall, la Micronésie, Nauru, Palau et le Togo

[6] The Times of Israël, 13.9.17

[7] De 1972 à 1979 en Equateur, de 1972 à 1783 au Honduras

[8] Un recensement foncier de 1979 établissait que 65% des terres appartenaient à 2% des propriétaires, alors que 90% de petits paysans n’en possédaient que 16%. Selon Le Monde Magazine (4.06.11), 8% d’exploitants (descendant de colons européens) contrôlaient 78% des terres arables, et, pour la période 1980-90, 71% des Guatémaltèques vivaient sous le seuil de pauvreté

[9] L’Hebdo/Courrier international, 17-23.11.11 & Le Monde, 3-4.02.13

[10] Blog JosephHokayem, 29.12.12

[11] Lire mon article Israël-Palestine. Coupures ombilicales, Entre-les-lignes, 13.12.17 - https://www.entreleslignes.be/le-cercle/paul-delmotte/isra%C3%ABl-palest...

 

Image: 

Dans un village maya, une fresque représente les atrocités de la guerre sociale doublée de nettoyage ethnique, qui a fait des centaines de milliers de morts. Photo © Gabrielle Lefèvre

13 décembre 2017

Israël-Palestine: coupures ombilicales

La décision de Donald Trump de reconnaître de facto le Grand-Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël et d’y transférer ensuite l’ambassade des Etats-Unis consterne le monde arabo-musulman et quiconque possède un minimum de compréhension des conditions d’une paix au Proche-Orient. Ou nourrit encore quelque espoir à cet égard.
Nombreux sont ceux qui s’interrogent sur les motivations qui ont mené à ce qui est non seulement une effroyable faute morale, mais aussi une ineptie politique susceptible d’encourager tous les extrémismes. Dans la région et au-delà.

Plutôt que de chercher à attribuer le coup de force du président des Etats-Unis à une quelconque stratégie réfléchie, il est en effet tentant d’y voir une énième rodomontade d’un homme compulsivement décidé à « entrer dans l’Histoire » et obsessionnellement addict à l’attention des médias. D’une personnalité maladivement avide de prendre en toutes matières le contrepied de son prédécesseur. En l’occurrence, de ses prédécesseurs : ni Bill Clinton, ni Barack Obama, ni même George Bush junior - que D.Trump parviendra tôt ou tard à faire passer pour une « colombe » - ne s’étaient en effet risqué à mettre en œuvre la Jerusalem Embassy Act d’octobre 1995, loi républicaine prônant le transfert de l’ambassade US de Tel-Aviv à Jérusalem[1]. Ce faisant, D.Trump  se complaît aussi à apparaître comme l’« homme d’action » contrastant avec des prédécesseurs « manquant de courage ».

Faut-il y voir, aussi, la conséquence de « conseillers du Prince » souvent issus de l’entourage familial de D. Trump, « vivant dans leur bulle et [caractérisés par] une inexpérience sans précédent »?[2]

Une « nouvelle approche » ?

Certains veulent toutefois voir dans ce que le président appelle sa « nouvelle approche » une stratégie réfléchie. D’aucuns y voient une mise à profit, par l’administration Trump, associée à l’actuel homme fort d’Arabie saoudite, le prince héritier et Mohammed Bin Salman dit MBS, d’une conjoncture dans laquelle, nous rappelle Sylvain Cypel[3], jamais Israël n’est apparu « aussi puissant et bénéficiant d’une latitude d’action et d’une impunité chaque fois plus sidérante ». D’une conjoncture où jamais, non plus, les Palestiniens n’ont été perçus comme aussi affaiblis et délaissés par les médias. Et cela dans le cadre d’un bras de fer régional entre Riyad et Téhéran dont l’une des conséquences est de pousser Israéliens et Saoudiens à dissimuler de moins en moins leur rapprochement. Depuis un mois, rappelle Cypel, les visites répétées de Yared Kushner, gendre de D.Trump et conseiller spécial sur le Proche-Orient, à Riyad où il entretiendrait « une relation forte » avec MBS, avaient donné lieu à des rumeurs d’un nouveau « plan de paix » américano-saoudien. Un plan misant sur « une paix économique d’abord ».

Le fantôme de Shimon Peres

Ce « Plan Trump », récemment confirmé par le New York Times (3.12.17)[4], laisserait à Israël entre 50 et 60% des Territoires occupés en 1967, les Palestiniens étant de surcroît censés accepter une discontinuité territoriale de leur « Etat » et, bien sûr, renoncer à Jérusalem comme capitale et à tout retour des réfugiés. Autrement dit, une capitulation en rase campagne que les capitaux – et les pressions – étasuniens, saoudiens ou encore émiratis se chargeraient de leur faire digérer. L’on retrouve ici quelque peu les perspectives de « dividendes de la paix » dont rêvait Shimon Peres à l’époque des accord d’Oslo. Pour Peres, en effet, les Territoires ne devaient pas être séparés d’Israël : ils devaient fournir la main d’œuvre nécessaire à son grand projet de « Marché commun proche-oriental » dont la prospérité serait basée sur les nouvelles technologies israéliennes mises au point dans les colonies et sur les capitaux des pétromonarchies du Golfe. En cela, l’« approche économique » de Peres s’opposait à celle, « sécuritaire », de Yitzhak Rabin pour qui une séparation entre Israël et les Territoires s’avérait nécessaire. Cypel distingue plusieurs signaux avant-coureurs de la décision de D. Trump : visites répétées de Yared Kushner à Riyad et pressions américaines accrues sur Mahmoud Abbas en vue de le ramener à la table « de négociations » afin d’avaliser la « nouvelle approche » trumpienne. Ainsi, à la mi-novembre, le Département d’Etat avait fermé, avant de la ré-autoriser à des conditions plus strictes, la représentation de l’OLP à Washington.

La « carte palestinienne » : game over

MBS aurait aussi, nous dit Cypel, offert « des sommes substantielles » aux Palestiniens, allant jusqu’à proposer à M. Abbas de l’aider financièrement à titre personnel pour qu’ils se soumette au diktat américano-saoudien. Et, M.Abbas ne semblant pas obtempérer, un autre joker pourrait bien sortir de la manche américano-saoudo-émiratie : Mohammed Dahlan, l’ex-leader du Fatah à Gaza, proche de M. Abbas, mal vu par Yasser Arafat et perçu comme l’« homme des Américains » qui, par sa tentative de coup de force raté contre le Hamas en 2007, avait permis à ce dernier de prendre le contrôle de l’enclave. Proscrit par M. Abbas en 2010 et réfugié aux Emirats, Dahlan a, en juin dernier, fait un retour en scène remarqué en poussant, avec la bénédiction du Caire - alarmée par l’intensité de la vindicte de M.Abbas à l’égard du Hamas - à une « réconciliation » entre les deux grandes organisations palestiniennes.

Depuis 1948, l’on sait que les divers Etats arabes avaient joué de la « carte palestinienne » en fonction de leurs propres intérêts et rivalités. Le plus souvent pour le plus grand malheur de leurs « frères palestiniens ». Ce fut le mérite de Yasser Arafat d’avoir rendu sa voix à son peuple.

Aujourd’hui, il semble que l’on n’en soit même plus là : les accords d’Oslo avaient, il est vrai, déjà donné un feu vert aux capitales arabes soucieuses de se rapprocher de Tel-Aviv : si les Palestiniens eux-mêmes reconnaissaient Israël, il n’était plus besoin de se gêner… Selon Yaakov Nagel, ex-conseiller à la sécurité de Benyamin Netanyahu, nous dit encore Cypel, les Saoudiens « se fichent du contenu d’un accord [sur la question palestinienne]. Ils ont juste besoin qu’un accord soit signé pour pouvoir passer à la phase suivante » : une coopération accrue avec Israël contre l’Iran.

Or, s’il apparaît que le remodelage actuel des rapports de force au Proche-Orient implique non seulement un renoncement des Etats arabes à recourir à la « carte palestinienne », l’on constate également que l’Israël de Benyamin Netanyahu semble se désintéresser de l’appui de la diaspora juive.

Le « lâchage » de la Diaspora

Dans The Palestine Chronicle (art. cit.), le journaliste britannique Jonathan Cook écrit que Benyamin – Bibi - Netanyahu a « enterré » les Juifs étasuniens au profit d’une alliance avec les chrétiens évangéliques qu’il jugerait moins chatouilleux qu’une diaspora dont de plus en plus de membres s’écartent de la politique menée par son gouvernement. Moins d’ailleurs en ce qui concerne les Palestiniens et l’occupation qu’en matière de libertés civiques et de Droits de l’Homme à l’égard des progressistes juifs et israéliens. Pour ces Juifs américains, en majorité gagnés au judaïsme réformé, la mainmise du rabbinat orthodoxe israélien sur les affaires religieuses est un autre sujet de mécontentement, d’autant plus que le gouvernement de Bibi, dont les volte-face démagogiques ne se comptent plus, se rallie de plus en plus fréquemment aux vues des orthodoxes[5]. Plus, récemment, Madame Tzipi Hotovely, vice-première-ministre de Bibi, qualifiait les Juifs étasuniens de « parasites » (freeloaders) menant « la belle vie »… Les Juifs américains, estime Cook, ont désormais le sentiment que l’Etat d’Israël se f… d’eux. Ainsi, dans une récente réunion à huis-clos avec de hauts-responsables israéliens, B.Netanyahu aurait estimé que les Juifs non-orthodoxes disparaîtraient « dans une ou deux générations » et que ses coreligionnaires « libéraux » se ralliaient à des conceptions du monde « incompatibles » avec l’avenir d’Israël. Mieux valait donc renforcer les liens avec les orthodoxes et les évangéliques chrétiens.

Le souffle de Saint-Paul

L’on sait que, dès la première moitié du XIXe siècle, s’était affirmé en Grande-Bretagne un «sionisme chrétien», fondé à la fois sur les sur les visées impériales britanniques et sur les «prévisions» de Saint-Paul, selon qui la Rédemption ne se produirait que lorsque tous les juifs seraient rassemblés en Palestine, mais… pour s’y convertir au christianisme… L’on sait moins que ce sionisme chrétien constitue aujourd’hui aux Etats-Unis le gros du lobby pro-israélien et imprègne particulièrement l’idéologie de la base électorale de D. Trump. Ce qui n’empêche que, selon un sondage de l’Université du Maryland dévoilé début décembre par la Brookings institution, 63% des Américains - dont 44% de Républicains - seraient opposés au transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem.

Que le président ait prioritairement été motivé par le souci de répondre aux attentes de sa base électorale ne fait pas de doute. Qu’il ait sans doute également voulu donner un coup de main à son ami Bibi, empêtré dans les affaires, est également plus que probable. Côté israélien, en effet, le discours de D.Trump a été reçu comme… un cadeau de Saint-Nicolas: B. Netanyahu a parlé d’une « journée historique » et, tout au long du discours présidentiel, deux immenses drapeaux lumineux – israélien et américain – ont éclairé les murailles de la Vieille Ville...

Il reste qu’à l’aéroport de Lod, nous dit Cook, les Juifs non-israéliens sont désormais eux aussi interrogés sur leurs opinions politiques, voire sommés de s’engager à éviter toute activité anti-occupation…

Dé- et recompositions

Certes, le président des Etats-Unis, appelant au « calme, à la modération et à la tolérance », a tenu à préciser que sa décision ne préjugeait pas des limites de la souveraineté israélienne sur Jérusalem ni sur son statut final. Et ajouté que son pays soutiendrait une solution à deux Etats « si elle était acceptée par les deux parties ». La quasi-totalité des commentaires ne voient toutefois dans ces propos que des « précautions oratoires » censées faciliter la tâche à Yared Kushner. Pour sa part, B.Netanyahu a assuré qu’aucun changement n’interviendrait par rapport au statu quo sur les Lieux Saints. On croirait être revenu aux temps de la Déclaration Balfour où ne valait pour les Palestiniens que leurs droits « civils et religieux »…

La « stratégie », s’il y a, de D.Trump, sa « nouvelle approche » n’apparaissent en fait que comme un acte de brutalité politique pure et simple – bien dans la ligne du personnage – destiné à extorquer, grâce à cet « électrochoc », des concessions fatales aux Palestiniens avec l’aide de ses obligés arabes. Ce faisant, D. Trump semble présupposer, comme l’écrit l’intellectuel libanais Elias Khoury, longtemps engagé en faveur de la cause palestinienne[6], qu’il n’y aura pas de réaction arabe. Pour la simple raison, juge Khoury, que tant l’Egypte du maréchal-dictateur Al-Sissi, confronté au marasme économique et aux déficiences de son armée, démontrées face à l’Etat islamique dans le Sinaï, que pour MBS, dont les projets de réforme - sa Vision 2030 – dépendent de l’appui financier étasunien. Constatons, hélas, que les premières réactions de la rue palestinienne n’ont montré jusqu’ici qu’« une montée de fièvre très modérée ». Et que les trois « jours de colère » annoncés, censés culminer le vendredi 8 décembre, ont surtout, à en croire Le Monde (9 et 10-11.12.17) illustré « la résignation de la majorité silencieuse » des Palestiniens, Jérusalem-est en particulier restant beaucoup plus calme que d’autres villes des Territoires.

Si, il y a peu, l’on pouvait considérer que les critiques croissantes de la politique israélienne au sein du judaïsme américain pouvaient laisser espérer, à terme, un espoir de voir « bouger les choses », force est aujourd’hui de s’alarmer du silence et de l’isolement imposés aux Palestiniens. Et de la complaisance maintenue envers et contre tout à l’égard de la politique israélienne. En témoignent les toutes récentes visites de B.Netanyahu à Paris et à Bruxelles : au-delà des usages diplomatiques en effet, les petites tapes amicales d’Emmanuel Macron dans le dos du 1er ministre et les sourires de Madame Mogherini ne semblent guère convaincre du poids des divergences opportunément énoncées.

Aujourd’hui comme hier, les Palestiniens semblent à nouveau constituer, aux yeux de ladite « communauté internationale », un peuple de trop…

Paul Delmotte

Professeur retraité de l’IHECS 

11 décembre 2017

 

[1] Plus, en juin dernier, D. Trump lui-même avait renouvelé le waiver (désistement) semestriel qui neutralisait la loi

[2] Comme le pense Shibley Telhami, professeur arabe israélien à l’Université du Maryland et membre du Saban Center for Middle-East Policy de la Brookings Institution (The Palestine Chronicle, 6-13.12.17)

[3] Orient XXI, 7.12.17 – Sylvain Cypel est, e. a. l’auteur de Les Emmurés, ouvrage consacré aux Israéliens (La Découverte, 2006)

[4] Et par Yared Kushner Kushner lors d’un colloque à la Brookings Institution

[5] Comme lorsque le 1er ministre est, sous leurs pressions, revenu fin juin sur sa décision d’attribuer aux non-orthodoxes un espace de prières mixte devant le Mur des Lamentations

[6] Interviewé par Le Monde, 8.12.17

Image: 

Dessin de Plantu paru dans "Le Monde"

01 octobre 2017

Faut-il renverser les statues d'Abraham Lincoln?

Les affrontements du 12 août à Charlottesville avaient pour origine un projet de démantèlement d’une statue dédiée au général Robert E. Lee, chef des armées confédérées lors de la Guerre de Sécession américaine. Depuis, les images de destruction ou d’évacuation de monuments dédiés à des «héros» sudistes se sont enchaînées. Voilà qui devrait susciter quelques réflexions, notamment sur les perceptions de l’Histoire que l’on nous inculque.

La littérature, le cinéma et, il est vrai, une bonne dose d’angélisme n’ont cessé de nous présenter la Civil War, la guerre civile américaine (1861-1865), comme un conflit entre «abolitionnistes» (les «nordistes») et esclavagistes (les «sudistes»). Réglant ainsi la question des «bons» et des «méchants».

Or, les choses furent loin d’être aussi simples. Et l’Histoire enseignée est toujours celle des vainqueurs. Rappelons que ce n’est qu’en septembre 1862 - quatorze mois après le début des hostilités - avec la Proclamation d’émancipation des Noirs par le président républicain Abraham Lincoln, que la lutte contre l’esclavagisme devint un but de guerre. Tactiquement toutefois, rappelle Howard Zinn[1]: Lincoln offrait au Sud un délai de quatre mois pour cesser sa rébellion, faute de quoi il mettrait en œuvre le Décret de Confiscation adopté au mois de juillet précédent.

Une guerre pour l’Oncle Tom ?

Ce que nous appelons en Europe Guerre de Sécession américaine fut en effet en premier lieu une guerre entre deux sociétés. Entre deux économies. Et entre deux élites, observe Howard Zinn. Elle opposa pendant quatre ans vingt-trois États dits de l’Union (dont quatre restaient esclavagistes![2]) à onze États confédérés[3]. Et fut le point d’orgue d’une accumulation de tensions entre un Nord plus peuplé (22 millions d’habitants), voué à l’industrialisation, protectionniste et tourné vers le marché intérieur, et un Sud ne comptant que 9 millions d’habitants (dont 4 millions d’esclaves noirs recensés en 1860), esclavagiste, voué aux cultures d’exportation (canne à sucre, tabac, puis coton) et tourné vers les marchés extérieurs, en priorité vers l’Europe. L’historien britannique John E. Hobsbawm voyait dans le Sud «pratiquement une semi-colonie de l’Angleterre»[4], mais dépendant du Nord pour les produits manufacturés et les services financiers. A la veille de la guerre, le Sud produisait 716 000 des 850 000 tonnes de coton consommés chaque année dans le monde, les trois-quarts à destination des filatures anglaises. En 1790, le Sud ne produisait qu’un millier de tonnes de coton, nous dit Zinn[5]. En 1860, un million. Les profits attendus du coton expliquent notre Révolution industrielle, et celle-ci a bien été boostée par l’esclavage…

Plus exactement, deux évolutions exacerbèrent les tensions. D’abord, les choix que posa une Frontière (avec les «nations indiennes») sans cesse repoussée vers l’Ouest. À chaque gain territorial, se posait en effet la question du régime économique qu’adopterait le nouvel Etat. Le sujet avait fait l’objet de nombreux arrangements. Ainsi, en mars 1820, ledit Compromis du Missouri avait permis de maintenir l’équilibre du nombre: le Maine était détaché du Massachusetts pour «contrebalancer» le choix du Missouri en faveur de l’esclavage et l’on décida que les futurs États créés sur le territoire de l’ancienne Louisiane française - Louisiane, Mississipi, Alabama[6] – seraient abolitionnistes ou esclavagistes selon qu’ils se situeraient au nord ou au sud du 36°30’ parallèle…[7] A l’approche du demi-siècle, la question des nouveaux Etats resurgit aux lendemains des conquêtes territoriales consécutives à la guerre contre le Mexique (1846-1848). Une guerre qui fut d’ailleurs perçue par les abolitionnistes comme une opération sudiste visant à étendre son système à l’Ouest et à s’assurer une mainmise sur le Fédéral.

Pesa également la nécessité pour le Nord de consolider une union que la constitution ratifiée en 1787 par les premiers Etats nord-américains – les Treize colonies affranchies de la tutelle britannique suite à la Guerre d’indépendance (1775-1783) – vouait à la précarité. La Guerre de Sécession traduisit aussi la vieille querelle – aussi ancienne que l’Indépendance – entre «souverainistes» de chaque Etat et fédéralistes. Au Nord, l’esclavagisme avait été aboli en 1808[8], dans le sillage de l'interdiction, la même année, de la traite atlantique[9]. Le développement du capitalisme industriel – le take off (le «décollage») y eut lieu dans les années 1840 - et d’un marché national homogène indispensable à l’écoulement de la production y renforça les besoins d’une Union renforcée… et d’une généralisation du salariat. Plus, la nécessité pour le Nord de vendre ses machines se heurtait à l’économie esclavagiste du Sud (qui avait ignoré la décision de 1808). Et les tentatives du Nord d’instaurer des droits de douane vitaux pour sa jeune industrie se voyaient contrecarrées par le poids politique des États du Sud, libre-échangiste, au Congrès.

La montée des sentiments abolitionnistes au milieu du siècle ne peut donc être détachée de la prégnance croissante, au milieu du siècle, de la question de l’esclavage dans la vie politique étasunienne[10]. Ni, à l’évidence, des raisons beaucoup plus prosaïques de cette présence. «L’abolitionnisme militant, écrit Hobsbawm, ne fut jamais suffisamment puissant pour déterminer à lui seul la politique de l’Union [et] l’industrie du Nord s’inquiétait certainement davantage de voir la nation partagée entre partisans et ennemis du libre-échange qu’entre partisans et ennemis de l’esclavage». La question est donc de savoir «pourquoi il conduisit à la sécession et à la guerre civile plutôt qu’à une quelconque formule de coexistence»[11]. «La plupart des nordistes, écrit Zinn, ne se souciaient pas assez de l’esclavage pour accepter de faire des sacrifices en vue d’obtenir son abolition, et en tout cas, pas le sacrifice d’une guerre». Plus, au fur et à mesure que la guerre entraînait des difficultés pour les Blancs du Nord - surtout chez les pauvres, davantage soumis à la conscription - les Noirs en devenaient des boucs émissaires[12].

La guerre, fille de la Conquête

Le Sud, poursuit Hobsbawm, «faisait de son mieux pour compenser les avantages qu’avait sur lui le Nord en le coupant de son hinterland, en s’efforçant d’établir un système de transports et de communications orienté vers le Sud et basé sur le Mississipi plutôt que tourné vers l’Est [et] dans la mesure du possible, en monopolisant l’expansion vers l’Ouest. Il lui fallait être un obstacle pour le Nord tout en poursuivant une politique expansionniste vers l’Ouest».

La fin des guerres napoléoniennes et la Révolution industrielle britannique stimula fortement la demande de coton en Europe. Dans le Sud étasunien, le coton évinça le tabac comme principale source de richesse. La demande en esclaves africains s’accrut en conséquence, la cueillette du coton nécessitant beaucoup de main-d'œuvre. D’autre part, parce qu’épuisant rapidement les sols, la culture du coton accéléra aussi la quête de nouvelles terres à l’Ouest. Ainsi, le Sud envisagea même l’annexion de Cuba.

Sans doute ce besoin d’expansion territoriale du Sud explique-t-il la meilleure qualité, reconnue par tous, des officiers sudistes. Beaucoup d’entre eux avaient en effet fait leurs armes lors de l’insurrection des colons étasuniens du Texas contre le Mexique (1835-1836), puis dans la guerre contre le Mexique. D’autre part, issus d’un monde plus rural et plus pauvre, les soldats confédérés – en grande majorité de petits cultivateurs ne possédant pas d’esclaves - s’avérèrent meilleurs tireurs et meilleurs cavaliers que ceux du Nord.

Howard Zinn nous rappelle aussi que les autorités étasuniennes, pas seulement au Sud, étaient bien conscientes du risque d’un soulèvement général des esclaves, comme le laissaient craindre de nombreuses révoltes, parfois bien organisées, aussitôt écrasées. Et de ce qu’une telle insurrection pouvait en entraîner une autre, bien plus vaste, de toutes les couches défavorisées[13], à la fois contre les possédants esclavagistes du Sud et les possédants capitalistes du Nord. «Les rares occasions, rappelle Zinn, au cours desquelles des Blancs pauvres avaient aidé des esclaves – même à se révolter - avaient suffi à imposer la nécessité de les dresser les uns contre les autres». «En cas de guerre généralisée, en revanche, ajoute-t-il, ceux qui la conduiraient pourraient en maîtriser les conséquences». Ce ne fut pas John Brown[14], conclut Zinn, mais Abraham Lincoln, qui finalement affranchit les esclaves.

La Guerre de sécession fut meurtrière et dévastatrice. Le Nord perdit quasiment un soldat sur cinq, le Sud un sur quatre. Les chiffres régulièrement avancés, comme chez Hobsbawm, font état d’un total de 359 000 tués pour le Nord, dont 38.000 soldats noirs, et de 285.000 pour le Sud. Entre 38 à 40% des effectifs. Mais ce bilan était déjà considéré comme trop bas, surtout pour les armées sudistes[]. []En 2011, l'historien et démographe J. David Hacker établit un nombre de 20 % supérieur, avançant le chiffre de 750 000 morts. Sur quelque 30 millions d’Américains. Par ailleurs, beaucoup moururent d'épidémies et de maladies, notamment dans les camps de prisonniers où périrent selon Hacker quelque 56.000 hommes, quatre fois plus dans les rangs sudistes. Quoiqu’il en soit, la Guerre de sécession a causé la mort d’un nombre de soldats supérieur aux pertes américaines dans tous les conflits qui ont suivi[15].

Champ d’application de nouveaux moyens de guerre - cuirassé, sous-marin[16], fusil à répétition, télégraphe, chemin de fer -, le conflit accentua les différences économiques entre le Nord et le Sud. La faiblesse industrielle de la Confédération nuit considérablement à son effort de guerre et son arriération en matière d’infrastructures entraîna pour sa population de graves pénuries alimentaires. Aggravées par le blocus maritime nordiste, la coupure de ses liaisons avec le Mexique et la fuite d’un demi-million d’esclaves. Une situation à laquelle contribua la décision du Sud de mettre fin à ses exportations cotonnières, ses principaux revenus, afin de faire pression sur l’Angleterre en quête d’un appui. En vain, le Royaume-Uni choisit de recourir à d'autres sources d'approvisionnement, comme l’Egypte. Le Nord, par contre, vit son industrie se renforcer à la faveur de la guerre, tandis que ses exportations céréalières au départ du Middle-West connurent une croissance exponentielle.

Mythes et amalgames

C’est, bien naturellement, en partie sa fin brutale qui a hissé Abraham Lincoln au rang de héros de la gauche libérale étasunienne[17], son nom étant désormais indissociable de la lutte abolitionniste.

Pourtant, observe André Kaspi[18], l’administration présidentielle ne comptait pas que des partisans de l’Emancipation. En mars 1861 encore, le président déclarait : «je n’ai pas l’intention d’interférer, directement ou indirectement, dans la question de l’esclavage dans les Etats où il existe. Je n’ai pas le droit légal de le faire et d’ailleurs, je n’en ai pas non plus le goût». A l’été 1861, il avait désavoué le général John Fremont qui avait annoncé l’affranchissement des esclaves des propriétaires combattant l’Union. Et c’est, rappelle Kaspi, pour des raisons diplomatiques et pour tenir compte de l’opinion abolitionniste britannique que Lincoln aurait décidé, une fois rassuré par la victoire de ses troupes à Antietam (septembre 1862), de ne pas tenir compte des oppositions au sein de son cabinet. La Proclamation d’émancipation, quelques jours après la bataille, permettait en outre de flétrir la cause de la Confédération. Plus, l’édit n’octroyait la liberté qu’aux esclaves vivant en territoire confédéré et, preuve supplémentaire que la question ne relevait pas fondamentalement des principes, le million d’esclaves des Etats restés au sein de l’Union comme ceux du Tennessee, déjà occupé par les nordistes, restaient maintenus en servitude.

Certes, Lincoln avait déjà clairement fait connaître, dès sa campagne électorale, son opposition à l'esclavage, invoquant des principes moraux auxquels il croyait certainement, tout en se cloîtrant dans un légalisme résolu. Mais, on l’a vu, le rejet de l’esclavage ne découlait pas que de principes moraux. Et, comme il le déclara lui-même, l’objectif premier du président était de sauvegarder l’Union: «si je pouvais sauver l'Union sans libérer un seul esclave, je le ferais». Lincoln, dit Kaspi[19], était «abolitionniste avec modération», admettant lui-même n’être guère favorable à l’égalité entre Blancs et Noirs ni à l’octroi du droit de vote à ces derniers, à leur accès à des charges publiques ou aux mariages mixtes.

L’élection d’A. Lincoln, en novembre 1860 - avec 39,8% des voix, mais sans aucune voix du Sud - favorisa une fuite en avant. Mais le parti de Lincoln, le Parti républicain qui s’était fait le champion de la lutte anti-esclavagiste, était également, nous rappelle Norman Birnbaum[20], celui du protectionnisme et de l’industrialisation à marche forcée.

Reconstruction et Rédemption…

La période dite de Reconstruction (1865-1877[21]) fut imposée aux Etats du Sud au fur et à mesure de la progression, dès janvier 1863, des armées nordistes et décrétée achevée peu après l’assassinat de Lincoln par son successeur, Andrew Johnson (1865-1869). Au lendemain de la guerre, il s’agissait, pour Lincoln comme pour Johnson (élu démocrate du Tennessee et donc «sudiste», mais opposé à la sécession), de parer au plus pressé: à savoir récréer l’Union avant d’accorder aux Noirs des droits civiques. Lincoln appuya des mesures d’amnistie en faveur des élites confédérées. Johnson permit la réélection de nouveaux dirigeants issus de celles-ci qui promulguèrent des Blacks Codes destinés à vider de leur substance la Proclamation d’émancipation et le XIIIe amendement qui, dès 1865, confirmait l’abolition de l’esclavage. L’objectif était de s’assurer d’une main d’œuvre bon marché et de repousser les anciens esclaves vers les plantations. Il était aussi, tout en reconnaissant certains droits – mariage légal, propriété privée – aux affranchis (Freedmen), de les priver de leurs droits politiques ainsi qu’en matière de justice et de travail. Johnson restitua aux propriétaires blancs sudistes les terres qui leur avaient été confisquées début 1865 par le Décret n°15 du général Sherman en vue de les distribuer aux Noirs[22].

Le président se vit dès lors en butte à l’opposition des élus républicains au Congrès. Dès 1866, des républicains «radicaux», partisans de l’octroi de droits civiques et politiques aux anciens esclaves, se rendirent maîtres de l’assemblée. Au cours des deux années suivantes, deux amendements – le XIVe (1868) et le XVe (1870)[23] - furent promulgués en vue d’empêcher de nouveaux Blacks Codes. Leur ratification conditionnait la réadmission dans l’Union. Le massacre de 46 Noirs à Memphis, début mai 1866, puis, l’été suivant, l’Emeute de la Nouvelle Orléans (35 Noirs tués) facilitèrent la promulgation du XIVe amendement. Celui-ci imposait le droit de vote pour tout homme «majeur et sain», mais restreignait aussi les droits des ex-Etats confédérés. Dès la fin de l’année, un premier Reconstruction Act passa outre le veto du président Johnson qui, l’année suivante, échappa d’une seule voix à une procédure d’impeachment. S’ensuivit pour le Sud un quasi «état de siège» avec éviction des gouverneurs civils et administration militaire. Parallèlement, une nuée de profiteurs de guerre se rua sur le Sud: le terme de carpetbagger désigna alors à la fois les personnages douteux porteurs de sacs en tapisserie que l’on a vus côtoyant Lucky Luke, les politiciens du Nord «parachutés» au Sud et les sudistes considérés comme «collabos». Ces derniers, associés à des Freedmen, s’appliquèrent à former des gouvernements républicains dans un Sud traditionnellement démocrate et à s’enrichir sur les programmes de reconstruction financés de surcroît par des hausses d’impôts, générant une hostilité sur laquelle misa une élite ultraconservatrice, raciste et prônant le suprématisme blanc qui, dès décembre 1865, avait créé le Ku Klux Klan.

La période dite – par les Blancs, il va sans dire - de la Rédemption qui suivit celle de la Reconstruction vit la reprise en mains du Sud par les démocrates conservateurs. Les ex-Etats sudistes instaurèrent des lois et règlements dits de Jim Crow qui, quoique respectant en apparence les trois amendements, établissaient la ségrégation raciale et entendaient décourager le vote des Noirs. Le Ku Klux Klan se chargeait des «récalcitrants». Les réformes agraires prévues au bénéfice des anciens esclaves passèrent à la trappe, préservant la grande propriété foncière. Le métayage suivit l’esclavage: les anciens esclaves des plantations, en plus de perdre les rares avantages que des propriétaires «paternalistes» leur assuraient parfois avant la guerre, furent réduit à l’état de serfs étranglés par l’endettement. Dès la fin des années 1860, les violences contre les Noirs, e. a. celles du Ku Klux Klan, augmentèrent. Mais, nous dit Zinn, le gouvernement du général Ulysses Grant (1869-1877), qui avait succédé à Johnson, «montra de moins en moins d’enthousiasme dans la défense des Noirs» et, en 1883, le décret sur les droits civiques (adopté en 1876) et qui interdisait les discriminations fut annulé par la Cour suprême. En 1877, la succession de Grant donna lieu à un nouveau «compromis»: le candidat républicain, Rutherford Hayes (1877-1881) concéda aux démocrates le retrait des troupes nordistes du Sud. Selon Zinn, il s’agissait de réconcilier au plus vite élites du Nord et élites du Sud face aux mécontentements sociaux que suscitait la dépression économique entamée en 1873[24].

Révisionnismes

Apparemment victime d’une ignorance propice aux amalgames, le général Robert Edward Lee apparaît aujourd’hui bien plus comme un patriote virginien que comme un éminent partisan de l’esclavagisme. Son parcours est en fait fort révélateur de la vivacité, à l’époque, des patriotismes respectifs face au Fédéral. Il était en effet opposé à la Sécession et, en 1861 encore, avant que son Etat natal ne rejoigne la Confédération, Abraham Lincoln lui-même l’avait promu colonel et proposé comme général. Plus tard, il se montra favorable à l’enrôlement des Noirs dans l’armée sudiste. Enfin, à la fin de la guerre, Lee se serait félicité de l’abolition de l’esclavage, estimant que le Sud s’en porterait mieux. Et, s’il jugea par la suite prématuré l’octroi aux anciens esclaves du droit de vote (tout en soutenant la construction d’écoles pour les Noirs), l’on sait qu’A. Lincoln n’y était guère plus favorable.

Lee, Lincoln… Certes, il ne s’agit pas, comme l’écrit Benoît Hopquin[25], «de simplement revisiter les biographies». Il reste qu’un effort de «révisionnisme» - à ne pas confondre avec le négationnisme – s’impose à l’égard des «histoires officielles», de toutes les vérités consacrées. Seul un tel effort permettrait, comme dit Hopquin, de «rabouter»– mettre bout à bout – des histoires trop souvent présentées, si on ose dire, «en noir et blanc», exclusives l’une de l’autre et pratiquant allègrement «la concurrence des douleurs». C’est en cela, dans ce manichéisme, que les iconoclastes de Charlottesville et d’ailleurs se trompent. Leurs adversaires racistes, les suprématistes blancs, galvanisés par la victoire électorale de Donald Trump – qui a pu à l’occasion démontrer à nouveau son irresponsabilité - ne le seront que davantage par la destruction de leurs symboles. Un «raboutage» d’histoires ennemies, contribuerait peut être à l’élaboration d’une «histoire populaire» qui donnerait à réfléchir à tous sur les déformations, les réécritures de l’Histoire venues d’en haut et à visées auto-glorifiantes. Il en va ainsi de l’histoire de l’esclavagisme et de la colonisation. De celle de ce que l’on a appelé «le communisme» et de celle de la Guerre froide, violentées par deux décennies de matraquage historiographique néo-libéral. L’esclavage fut – est - bel et bien un crime contre l’Humanité. La guerre en est un autre. Mais une Histoire réellement éclairante du monde dans lequel nous vivons exigerait, pour commencer, que nos décideurs en matière d’enseignement cessent d’en réduire les cours à la portion congrue. Que nos médias fassent moins de place à des «Secrets d’histoire» qui en appauvrissent lamentablement la perception. Et, last but not least, que nos élèves sachent encore qui étaient Abraham Lincoln et Robert Lee.

 

 

[1] Une histoire populaire des Etats-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, 2002, p.219

[2] Delaware, Kentucky, Maryland, Missouri

[3] Caroline du Sud, Mississipi, Floride, Alabama, Géorgie, Louisiane et Texas, puis Virginie, Arkansas, Tennessee, Caroline du Nord, qui s’unissent dans une Confédération des États d’Amérique (capitale: Richmond) dirigée par Jefferson Davis

[4] L’Ere des empires, Hachette, 1997, p.199

[5] Op. cit., p. 199

[6] Territoires cédés en 1803 par le 1er Consul Napoléon Bonaparte et qui devinrent des Etats respectivement en 1812, 1817 et 1819. Tous trois avaient opté en faveur de l’esclavage

[7] De même, en 1850, un nouveau «compromis» consacrait l’admission de la Californie (conquise sur le Mexique à l’issue de la guerre de 1846-1848) dans l’Union en tant qu’État non-esclavagiste. Mais, en compensation, deux territoires, également pris au Mexique – l’Utah et le Nouveau-Mexique – devenaient des Etats auxquels était offert le libre choix de pratiquer l’esclavage. Enfin, en 1854, un nouveau donnant-donnant entre le Kansas et le Nebraska donna lieu à de sérieux affrontements entre abolitionnistes et esclavagistes

[8] Rappelons que la première constitution des jeunes Etats-Unis consacrait l’esclavage. George Washington, le premier président des Etats-Unis, était propriétaire d’esclaves. Au demeurant, plusieurs Etats du Nord, quoique anti-esclavagistes, avaient promulgué des lois prohibant le droit de vote des Noirs et les mariages mixtes

[9] Rappelons aussi que les décrets d’abolition de la traite esclavagiste du début du XIXe siècle n’avaient que peu à voir avec les préoccupations abolitionnistes: il s’agissait plutôt de provoquer, par une rareté suscitée, une hausse du prix des esclaves bienvenue des propriétaires. L’abolition de l’esclavagisme lui-même ne fut exigé que des décennies plus tard. A l’entrée en guerre, les Noirs de l’Etat de New-York étaient toutefois encore lésés par un suffrage censitaire

[10] En 1850, ce fut une loi fédérale, le Fugitive Slave Act qui, obligeant à poursuivre les esclaves en fuite, fit scandale au Nord et mena Harriet Beecher-Stowe à écrire La case de l’Oncle Tom (1852). Cette loi avait été adoptée «pour récompenser les Etats du Sud d’avoir accepté que les territoires gagnés par la guerre mexicaine rejoignent l’Union en tant qu’Etats non esclavagistes» (Zinn, op. cit., p.210)

[11] Ibid., pp. 198-199

[12] Op. cit., p.218 et 222

[13] Les Blancs pauvres du Sud ne jouissaient souvent pas du droit de vote qu’ils n’obtinrent qu’après la guerre

[14] Blanc, John Brown avait tenté, à la veille de la guerre, de fomenter une révolte d’esclaves en Virginie. Lui et ses compagnons en furent empêchés par… Robert E. Lee. J. Brown fut pendu en 1859 «par l’Etat de Virginie avec l’approbation du gouvernement fédéral» (Zinn, op. cit., p.216)

[15] 1ère Guerre mondiale: 114.000 soldats US tués – 2ème Guerre mondiale: 300.000 – Guerre de Corée: 33.630 – Guerre du Vietnam août 1964-mars 1973): 58.209 – Opérations en Irak (mars 2003-juin 2010): 4.408 (Courrier international, 1-7.07.2010)  – Opérations en Afghanistan (octobre 2001-juin 2010): 1008 (Ibid.)

[16] Toutes n’étaient cependant pas au point: le premier sous-marin militaire, le Hunley, conçu pour lutter contre le blocus de la marine nordiste, coula en même temps que sa première cible

[17] Pendant la Guerre d’Espagne, l’un des bataillons américains des Brigades internationales fut dénommé Bataillon Lincoln

[18] Les Américains: Naissance et essor des États-Unis 1607-1945, Le Seuil, 1986, pp. 171-172

[19] Ibid.

[20] Norman Birnbaum, Le Monde diplomatique, octobre 1998

[21] En 1877, les troupes nordistes quittèrent les anciens Etats de la Confédération

[22] Zinn, op. cit., p.228

[23] Le XIVe amendement décrétait: «toute personne née ou naturalisée aux États-Unis [...], est citoyen des États-Unis et de l'État dans lequel elle réside. Aucun État ne fera ou n'appliquera de lois qui restreindraient les privilèges ou les immunités des citoyens des États-Unis». Le XVe amendement (1870) ajoutait: «Le droit de vote des citoyens des États-Unis ne sera dénié ou limité par les États-Unis, ou par aucun État, pour des raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de servitude».

[24] Op. cit ., p.238

[25] Dans une tribune du Monde (24-25.12.17) au sujet d’une problématique similaire

Image: 

Le mémorial Abraham Lincoln au National Mall à Washington DC. Photo © Wikipedia.

06 août 2017

Péninsule arabique: la diagonale des Pharisiens

La couverture médiatique de la crise qui a éclaté début juin à propos du Qatar, dans le centre-est de la péninsule Arabique, contraste de façon étonnante avec le silence assourdissant de nos médias face à la tragédie qui en ravage le Sud-ouest, au Yémen.

Même si elle semble être quelque peu retombée au cours de la dernière semaine de juillet, la fièvre qui s’est emparée pendant plus d’un mois de nos journaux suite à la rupture des relations diplomatiques et à l’embargo décrété par l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Emirats arabes Unis contre le «vilain petit Qatar»[1] n’a pas manqué de surprendre.

Un nouveau «Sarajevo»?

Voici en effet un conflit, nourri de contentieux quasiment aussi anciens que l’existence de ses protagonistes, qui, d’emblée, fait hurler au risque de guerre – Foreign Policy l’a comparé à l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand - alors que les dits protagonistes sont tous de fidèles alliés des Etats-Unis et que ces derniers ont déployé sur leurs territoires respectifs d’importants effectifs et ressources militaires. Moyens au demeurant vitaux pour les opérations de Washington, tant en Syrie, qu’en Irak et qu’en Afghanistan.

Un conflit, rappelons-le, engagé au lendemain d’une visite à Riyad, le 21 juin, de Donald Trump. Trump dont le discours semble avoir convaincu deux hommes forts régionaux - le prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman et son confrère d’Abou Dhabi et dirigeant de la fédération des Emirats, Mohammed Ben Zayed Al-Nahyan, dits MBS et MBZ - que l’heure était venue d’en finir une fois pour toutes avec les velléités d’autonomie de Doha. Et, même si leur décision a été prise à l’insu du «parrain» étasunien, l’on a là un nouvel épisode de l’incompétence bavarde du nouveau président américain, dont une fois de plus l’entourage, e. a. le Secrétaire d’Etat Rex Tillerson, a dû «recadrer» les propos boutefeux à l’égard du Qatar.

Un conflit aussi dont les raisons avancées éberluent le commun des mortels. L’Arabie saoudite, l’Egypte et les EAU accusent en effet le Qatar de «soutenir le terrorisme» (une antienne assurée d’une bonne audition dans l’opinion occidentale). A savoir celui de l’Etat islamique, d’Al-Qaïda et de sa filiale syrienne, le Front-Al-Nosra devenu le Tahrir-ash-Sham, mais aussi les Frères musulmans. Outre les abimes d’hypocrisie, on s’amuserait presque de voir Riyad imputer au Qatar des reproches qui n’ont cessé de lui être adressés. En partie à tort, il est vrai : le professeur Joas Wagemakers, de l’université d’Utrecht[2], nous rappelle combien faire de l’Arabie saoudite «la mère de Daesh» est un raccourci facile. Même s’il est indéniable que le wahhabisme saoudien partage en grande partie avec ces organisations – dont l’Etat islamique - leur idéologie salafiste, le royaume a lui-même subi des attentats du groupe d’Abou Bakr Al-Baghdadi. Il est clair que l’on assiste ici à un règlement de comptes entre le wahhabisme «institutionnalisé» de Riyad et des émules jugeant cet «assagissement» intolérable et impie…

Par ailleurs, le Qatar, également wahhabite, apparaît en comparaison comme plus «ouvert» que son grand voisin. Une «ouverture» qui ne doit toutefois occulter ni la dictature et la mainmise sur l’économie de la presqu’île de la famille régnante, ni les conditions de travail infligées à ses travailleurs migrants que The Guardian a récemment assimilées à «de l’esclavage moderne», ni des relations plus que troubles avec le «terrorisme».

En effet, l’«ouverture» qatarie tient principalement, primo, à une quête effrénée d’appuis - grassement rémunérés – chez des acteurs extérieurs à la péninsule: les Etats-Unis, la France, mais aussi l’Iran. Histoire de s’assurer autant d’autonomie que possible face à l’hégémonisme du «grand frère» wahhabite. Et, secundo et liée à cette quête, une attitude fort démarquée de celle de Riyad vis-à-vis des «printemps arabes». Que ce soit en Egypte avec un soutien affirmé à l’ex-président Mohamed Morsi, en Libye ou en Syrie. La famille régnante du Qatar ne s’est en effet pas autant alarmée que celles de l’Arabie saoudite ou des Emirats face aux soulèvements populaires contre les «Pinochets arabes» (dixit François Burgat) que le monde a connus en 2011. Là où Riyad et d’autres de ses associés du Conseil de coopération du Golfe (CCG), se sont empressés d’envoyer des troupes écraser le «printemps» au Bahreïn, Doha semble avoir décidé de «prendre le train en marche» en soutenant les insurrections. Là intervient à mon sens un élément décisif du contentieux: les Frères musulmans. A l’opposé d’une fréquente tendance à les assimiler peu ou prou aux jihadistes, Les Frères et leurs proches en politique semblent en effet avoir démontré leur disposition à s’approprier le «jeu démocratique». Le Front islamique du Salut algérien hier, ensuite les partisans de Mohamed Morsi en Egypte, Ennahda aujourd’hui en Tunisie illustrent à mon sens cette évolution. Pour ce qui est du Qatar, la chercheuse algérienne Tourya Guaaybess[3] nous montre combien, du moins à ses débuts, la chaîne télévisée qatarie Al-Jazira a été «investie» par les Frères musulmans pour se faire la porte-parole des insurgés des dits «printemps». Et devenir, de ce fait la bête noire des potentats saoudiens et émiratis…

Plus, le journaliste britannique «politiquement incorrect» Robert Fisk[4] nous livre une dimension supplémentaire de la poussée de hargne contre le Qatar: celle de la compétition économique. Et cela dans un contexte où toutes les pétromonarchies du Golfe se voient affectées par la baisse des cours et poussent leurs technocrates à élaborer de nouvelles «visions» de leur avenir économique, moins liées aux hydrocarbures. Ainsi, le retournement de situation en Syrie inaugurerait une ère de reconstruction où Doha s’avère bien mieux placé. Grâce à sa diplomatie tous azimuts», le Qatar a maintenu, contrairement à l’Arabie saoudite, des «liens tranquilles» avec Damas qui, de surcroît, a à son égard une dette considérable. Le cauchemar de Riyad serait donc, selon Fisk, de voir sous peu le Qatar inonder la Syrie de ses investissements et s’y rendre maître d’une nouvelle route du pétrole du Golfe vers la Méditerranée. Tout en y élargissant son empire médiatique honni.

«Arc chiite» vs «bloc sunnite»

Ce conflit au sein du CCG est, à l’évidence, une conséquence directe des prétentions hégémoniques de Riyad. Si l’irrédentisme péninsulaire des Saoud s’était apaisé – découvertes pétrolières et vigilance britannique aidant - entre les deux guerres, ceux-ci n’ont toutefois jamais cessé de se poser en suzerains et à voir en leurs petits voisins des vassaux aux ordres. Le départ des Britanniques du Golfe, en 1971, puis la chute du Shah, en janvier 1979, avaient incité le royaume à prétendre remplacer l’Iran en tant que «gendarme du Golfe». Avec peu de succès du fait de ses faiblesses inhérentes, e. a. démographique. Ce dont Barack Obama semble avoir pris conscience en entamant un rapprochement avec Téhéran.

Conséquence de l’aventurisme de George W. Bush, le retour en force de l’Iran en Irak, puis en Syrie, a conduit le soft power saoudien à brandir la thèse d’un «arc chiite» menaçant la majorité sunnite au Proche-Orient. Thèse qui s’avère en premier lieu, analyse Clément Therme[5], un «slogan politique» des régimes sunnites autoritaires, en riposte au concept d’"axe de la résistance" (contre l’Occident et Israël) des Iraniens. Ensuite un «vecteur de stabilisation politique interne» face aux velléités de «printemps arabes». Enfin, l'anti-chiisme militant de Riyad est aussi un moyen de concurrencer sur son terrain, nous dit Pierre Conesa[6], le «défi mortel» à la légitimité religieuse des Saoud qu’est Daesh.

Une idée simple, même fausse, dit-on, "passe" plus facilement qu'une idée complexe et reflétant donc mieux les réalités. Riyad a réussi le tour de force de transformer aux yeux du monde des conflits avant tout politiques et sociaux en guerre confessionnelle. Le mythe d’une guerre fondamentale entre sunnites et chiites ne résiste en effet pas à l'examen. Comment expliquerait-il en effet - simples exemples - l’aura dont bénéficiait encore récemment le Hezbollah, chiite, dans l’ensemble du monde

arabo-musulman? Ou, jusqu’il y a peu, le soutien iranien au Hamas palestinien, sunnite?

L’on notera aussi que, face à son petit voisin wahhabite,  Riyad a préféré s’allier aux EAU, dont la minorité arabe de souche (11,5% de la population) et la dynastie au pouvoir sont sunnites, mais de rite malékite. Des EAU, encore plus virulemment hostiles aux Frères musulmans (sunnites) et qui, «puissance militaire montante du Moyen-Orient"[7], nous dit Le Monde (26-27.6.16), préfèrent - pour l’instant? - ne pas faire d’ombre à Riyad et forment le second fer de lance de la coalition qui mène la guerre au Yémen.

Sur l’autre rive

La plupart des observateurs s’accordent pour juger le soutien militaire iranien à la rébellion yéménite comme plutôt modeste. Le lancement par l’Arabie saoudite de son agression au Yémen s’inscrit donc bien dans les prétentions hégémoniques des Saoud. Fin 2014, la marche victorieuse sur Sanaa puis sur Aden des rebelles houthis, en très mauvais termes avec Riyad depuis des années et de surcroît chiites zaydites, a dû apparaître comme insupportable. Plus, alliés potentiels de l’Iran, les houthistes risquaient de prendre le royaume à revers...

L’autre guerre de la péninsule - une vraie, celle-là - déclenchée fin mars 2015 (deux ans déjà!) avec l’opération Tempête décisive, et qui a déjà fait 10.000 morts, à 60% civils, et près de 50.000 blessés, plongé 2 millions d’enfants dans une malnutrition semble par contre totalement désintéresser nos «stars du JT» et leurs confrères. Comme le note un observateur, il a fallu qu’un tir de missile soit intercepté le 27 juillet non loin de La Mecque pour que le mot «Yémen» réapparaisse dans la presse occidentale…

Pourquoi ce black-out?

Le Monde, qui ce 1er août a eu le mérite de briser quelque peu le silence médiatique, l’attribue en éditorial aux protagonistes du conflit eux-mêmes, qui ferment le pays aux journalistes. L’argument, me semble pour le moins faible. La Corée du Nord, tout aussi barricadée, ne figure-t-elle pas régulièrement en bonne place dans notre «information» ?

Il est vrai que, vu l’embargo maritime de la coalition saoudienne, le conflit au Yémen – nième «querelle d’Arabes», n’a jusqu’à présent en rien menacé les «routes du pétrole» sur lesquelles veillent jalousement des escadres occidentales et même chinoises. Et que risquerait de troubler une aggravation du conflit avec le Qatar.

Jouent sans doute aussi les «affinités» atlantistes : si B. Obama avait soutenu, sans trop de conviction, l’intervention saoudienne au Yémen, son successeur vient par contre d’apporter un soutien sans faille à Riyad. Au Yémen comme au Qatar.

Et enfin, bien sûr, il y a la loi du mort-kilomètre…

 

[1] Référence au titre de l’ouvrage, féroce envers le Qatar, de Nicolas Beau & Jacques-Marie Bourget, Fayard, 2013

[2] Moyen-Orient, n°33, janvier-mars 2017

[3] Chercheuse au «laboratoire» Communication & Politique au CNRS, in Diplomatie, n°17, novembre-décembre 2005

[4] Information Clearing House, 11.6.2017

[5] Diplomatie, n° 16, août-septembre 2013

[6] Manière de Voir, n°143, juin-juillet, 2016

[7] Selon le Stockholm International Peace Research Institute, les EAU sont passés de la place de 16e importateur d'armes en en 2011-2015, à la 4e, "juste derrière l'Inde, la Chine et le voisin saoudien"

 

Image: 

Du pétrole dans les rouages de la géopolitique. Photo © D.R.

02 juin 2017

Il y a cinquante ans: Le séisme de juin 1967

Événement incommensurable. L’adjectif qu’utilise G. Corm[1] pour qualifier la nationalisation par Nasser en 1956 du canal de Suez – et l’agression perpétrée en riposte par une coalition anglo‑franco­-israélienne contre l’Égypte – s’applique tout autant à la guerre de juin ‘67. À onze ans d’intervalle, les deux événements apparaissent d’ailleurs liés. Si les séquelles de l’opération « tripartite » de 1956 portaient en germe le conflit de 1967, la défaite arabe porta un coup mortel aux espoirs arabistes nés avec l’« affaire de Suez ». Et les similitudes entre les deux crises sont nombreuses. À commencer par les motivations israéliennes et la « préparation » de l’opinion qui les ont précédées.

La troisième guerre israélo‑arabe ne se solda pas seulement par la victoire écrasante des armées israéliennes sur les forces de l’Égypte, de la Syrie et de la Jordanie. Ces six jours ‑ du 5 au 10 juin ‑ allaient en effet bouleverser de fond en comble le Proche-Orient arabe et marquer profondément la société israélienne elle-même. Plus, les retombées du conflit allaient affecter l’ensemble du monde musulman. Et, au‑delà, la scène internationale. Coup d’œil rétrospectif sur les effets d’un tremblement de terre.

«Guerre des six jours»: la formule fait désormais partie du vocabulaire historico‑politique courant. Sans que ceux qui l’utilisent ne perçoivent que fort peu ce qu’elle eut d’humiliant pour « les Arabes ». Une formule qui apparaît au demeurant comme le produit durable d’une jubilation intense, partagée à l’époque par les Israéliens comme par de larges fractions de l’opinion occidentale.

Du génocide aux brodequins: la manipulation érigée en art

Qui se souvient encore des couplets dithyrambiques sur l’éclatante victoire du « David » israélien sur le « Goliath » arabe? Une jubilation qui, e. a. en France, avait réuni l’opinion de droite – se sentant vengée par la « raclée » administrée « aux Arabes » cinq ans après la perte de l’Algérie – et une bonne partie de l’opinion de gauche. Rappelons, pour l’une, les commen­taires de Paris‑Match sur les soldats égyptiens « retirant leurs bottes pour mieux fuir dans le désert »[2]. Pour l’autre, la campagne médiati­que présentant « le petit État juif » comme menacé d’un nouveau génocide vint faire comme un écho à l’équation « Nasser=Hitler » formulée en 1956 par le « socialiste » Guy Mollet[3]. Et force est de constater qu’aujourd’hui encore, ni les analyses, ni les « révélations » faites depuis ne semblent être venues à bout des croyances inculquées à l’époque: quant au déclenchement du conflit, quant à la réalité de la menace arabe, quant aux motivations des protagonistes.

Plusieurs généraux israéliens ‑ et non des moindres ‑ se sont pourtant chargés de démentir, non seulement les allégations d’une menace « génocidaire », mais jusqu’aux intentions arabes d’attaquer Israël. Ainsi, le général Matityahou – Matti – Peled, membre de l’état‑major de Tsahal en ‘67 et qui allait devenir l’un des ténors du pacifisme israélien[4], reconnaissait en 1972 que «  la thèse selon laquelle [...] Israël combattait pour son existence physique n’était qu’un bluff ». La même année, Ytzhak Rabin, qui avait commandé ledit état‑major, mettait en doute, dans une inter­view au journal Ha’aretz, les intentions belliqueuses de Nasser: « je ne pense pas que Nasser voulait la guerre. Les deux divisions qu’il envoya dans le Sinaï le 14 mai, n‘auraient pas suffi pour lancer une offensive contre Israël. Il le savait et nous le savions ». Enfin, quelques années plus tard, Moshe Dayan, minis­tre de la Défense de l’épo­que, faisait la part des choses en ce qui concerne le « jusqu’au‑boutisme » syrien, pourtant dépeint comme l’une des raisons majeures des « craintes » israéliennes: « j’ai commis une erreur en permettant la conquête du Golan en juin 1967... J’aurais dû empêcher cela, car les Syriens ne nous menaçaient pas à l’époque »... Des déclarations qui, au regard de leurs auteurs[5], suffiraient en elles-mêmes à démontrer que la guerre de juin ne fut ni une guerre de riposte et de  « légitime défense »[6], ni ‑ comme on l’affirma par la suite ‑ une opération préventive justifiée par l’imminence d’une attaque ennemie. Force est toutefois de constater que ces déclarations n’eurent pas l’impact auquel on aurait pu s’attendre.

Piéger Nasser

Le discours, essentiellement travailliste, qui, dès la fin de la décennie suivante[7], allait stigmatiser une «perte d’âme» imputée à l’arrivée au pouvoir de la droite israélienne, n’était certes pas exempt d’arrière-pensées auto-justificatrices. Ni la politique d’ex­pulsion et de colonisation, ni celle des  « représailles » ne furent en effet l’apanage de la droite israélienne: en 1977, à la veille de la victoire électorale du Likoud, 11.000 colons étaient déjà installés dans quelque 80 « points d’implantation » au-delà de la Ligne verte. Et, en dépit des mythes nourris à l’époque par la gauche occidentale, divers historiens ont montré toute la relativité du socialisme à l’israélienne[8]. Maxime Rodinson nous rappelle aussi comment, au début des années ‘60, « l’amollissement » d’Israël – indifférence croissante aux idéaux du sionisme, chute drastique de l’immigration juive et exode des cerveaux – s’accompagna d’une popularité croissante de la politique extérieure, plus « conciliante », du gouvernement de Levi Eshkol et de son ministre des affaires étrangères, Abba Eban[9]. Et souleva les appréhensions de milieux militaires et d’une droite travailliste regroupée autour de David Ben Gourion, de Moshe Dayan et de ... Shimon Peres. Dans son livre The Accidental Empire: Israel and the Birth of the Settlements, 1967-1977, le chercheur israélien Gershom Gorenberg[10] montre que les dirigeants travaillistes – Ygal Allon, Yisraël Galili, Golda Meir, Moshé Dayan et Shimon Peres – se sentirent au lendemain de la victoire, brusquement ramenés à ce qu’ils ressentaient comme  « les jours Glorieux » de leur jeunesse d’avant la creation de l’Etat. Une ivresse qui, selon Gorenberg, les empêcha de s’opposer aux projets de colonisation des Territoires, même si certains d’entre eux en prévoyaient les consequences. Sans négliger le fait, bien sûr, qu’au sein du Parti travailliste, des personnalités comme Y. Allon ou Y. Galili, issus De l’Ahdut Ha'avoda et du Mouvement unifié des  Kibbutzim, ou comme S. Peres et M. Dayan du Rafi[11], n’avaient jamais cessé d’être des partisans du  « Grand Israël ».

Dès lors, cette aile « activiste » allait s’efforcer de contrer ce qu’elle considérait comme une « démobili­sation » et d’imposer sa ligne. En provoquant – par des déclarations menaçantes et des opérations de « représailles » disproportionnées – le raidissement des voisins arabes[12]. En utilsant aussi au mieux une « rhétorique » arabe – aussi incendiaire qu’insensée – comme une arme de choix pour alimenter les craintes de la population israélienne et se gagner l’opinion occidentale. L’on se limitera ici à rappeler les propos attribués au chef de l’OLP « première mouture »[13], Ahmed Choukeiry, selon qui il s’agissait de « jeter les Juifs à la mer »…

Les « faucons » israéliens réussirent donc à piéger un Nasser acculé aux gestes « forts » par les surenchères et les critiques de ses rivaux arabes. Ainsi, la fermeture par le Raïs du détroit de Tiran, le 23 mai 1967, est aujourd’hui encore présentée comme le casus belli qui rendit inévitable le déclenchement des hostilités. Incontesta­blement problématique pour Israël[14], le blocage de la liberté de navigation dans le golfe d’Akaba, n’en apparaissait pas moins comme d’autant plus supportable que Washington et Londres avaient mul­tiplié les assurances d’y remédier rapidement. Des pressions auxquelles croyait apparemment Abba Eban. Nasser, par contre, appa­raissait comme le grand bénéficiaire d’une mesure éminemment symbolique : en « refermant » le golfe d’Akaba, il retirait à Israël son seul acquis de l’expédition de Suez de 1956. Et montrait par la même occasion sa « détermination » à défendre l’allié syrien[15], clouant le bec à ceux qui dénonçaient son « inaction ». C’est là sans doute que réside l’explication de l’attaque « préventive » israélienne. La troisième guerre israélo‑arabe apparaît ainsi comme le résultat du choix des « faucons » israéliens : celui de l’option militaire afin d’éviter que l’« escalade » égyptienne ne débou­che, comme l’espérait Nasser, sur une remise en cause négociée des acquis israéliens de 1948 et de 1956.

Hubris

II reste que la guerre de 1967 sanctionna – ou plutôt accéléra – un « tournant idéologique » en Israël. Les conquêtes israéliennes[16] s’avérèrent en effet rapidement « empoisonnées ». Et particulièrement celle des lieux saints de Jérusalem‑Est et d’Hébron, dont la « libération » allait conférer à la guerre une « signification messianique »[17]. Un « appel de Dieu » qui allait galvaniser le sionisme religieux et stimuler la politique de colonisation des territoires palestiniens. Cette victoire sans précédent – et l’alliance américaine – allaient, d’autre part, développer une euphorie et un sentiment d’invincibilité propices à toutes les intransigeances : un hubris, une démesure qui, selon les Anciens, voue inéluctablement à leur perte ceux dont ils se rend maître.
Curieusement, cette nouvelle « arrogance » – cou­plée à l’émergence d’une nouvelle génération qui, comme dans les autres communautés juives, s’ouvrait aux souvenirs du génocide hitlérien[18] – allait, face aux critiques de plus en plus nombreuses (et parfois à forte odeur de pétrole) portées à la politique israélienne, favoriser une certaine paranoïa : « le monde entier est contre nous »… D’où le paradoxe d’un renforcement du sentiment obsidional au moment où la puissance militaire israélienne éclatait au grand jour.

Les années d’après‑guerre allaient aussi connaître une prospé­rité économique accrue, précipitant la désuétude de principes et de « valeurs », nous l’avons vu, déjà érodés. Au ein brera –  « c’est la seule solution» – traditionnellement invoqué pour justifier, face aux doutes, la politique arabe d’Israël, devait succéder une réplique moins scrupuleuse: nou!? – « et alors?! »[19]. Enfin, cette prospérité allait souligner les disparités sociales entre une élite ashkénaze et les laissés pour compte sépharades du  « miracle israélien ». Évolutions cumulées qui traçaient une voie royale à l’arrivée au pouvoir, dix ans plus tard, de la droite revendiquée.

Vers la « pax americana »

À la faveur de la défaite des « tuteurs » arabes, la guerre stimula le développement d’une résistance palestinienne autonome. Le Fatah se fit le champion de « l’autonomie de décision » palestinienne par rapport aux régimes « frères ». Une va­gue «marxiste», dénonçant les insuffisance du « socialisme arabe », déferla également sur la région[20]. Juin ’67 fut, enfin, suivi d’une série de bouleversements politiques[21]. Évolutions qui purent laisser croire à une nouvelle radicalisation « à gauche » du monde arabe, mais qui s’avérèrent éphémères. Le « tournant » de 1967 fut en effet essentiellement marqué par la montée en puissance des monarchies pétrolières qui allaient devenir, écrit G. Corm, « les vrais arbitres de la situation dans le monde arabe ». Un « arbitrage » qui, sur le plan international, allait favoriser le recul de l’URSS au Proche‑Orient et les succès de la diplomatie américaine.

Malgré les « trois non » –à la reconnaissance d’Israël, à l’armistice, à des négociations – du sommet arabe de Khartoum (août 1967), les dirigeants arabes réunis dans la capitale soudanaise allaient se priver de leur seul atout. En décidant, conformément aux vœux des pétro-­monarques, que « l’arme du pétrole » ne serait pas employée contre les puissances protectrices d’Israël. Khartoum, poursuit Corm, créa donc « une impasse lourde de conséquences », dont Henry Kissinger allait saisir toute la portée. Imposant à la Russie soviétique un retrait du Proche-Orient auquel la Russie poutinienne n’allait mettre fin qu’en… 2015, avec l’intervention en Syrie. Dear Henry allait peu à peu forcer les gouvernants arabes à reconnaître dans les États‑Unis le seul recours sur les plans économique, politique et militaire. Une « impasse » dont Sadate tirerait bientôt les leçons « en se débarrassant des Soviétiques (1973), en intégrant totalement l’Égypte dans le réseau des intérêts américains, puis en allant directement causer avec les Israéliens ».

Ainsi, la guerre de juin 1967 devait accélérer l’instauration d’une hégémonie américaine au Proche-Orient et renforcer une évolution, déjà perceptible auparavant, vers la recherche de solutions politiques au conflit israélo‑arabe. Nombre d’Arabes voulurent d’ailleurs percevoir – pour « expliquer » tant la défaite que l’audace israélienne – « la main de Washington » dans la fulgurance de la victoire de Tsahal[22]. Aux yeux de certains, juin 1967 s’inscrivait dans le contexte d’une « agressivité » croissante des Américains à l’égard des régimes « récal­citrants ». Deux ans après les débuts de l’engagement massif au Vietnam et la liquidation en masse des communistes indonésiens, Washington semblait à présent brandir à nouveau son « gros bâton » en Méditerranée orientale : la guerre n’avait-elle pas suivi de deux mois le coup d’État des colonels grecs, en avril? Et la défaite des alliés arabes de l’URSS ne visait‑elle pas à répondre au renforcement[23] de l’Eskadra soviétique en Méditerranée? Enfin, écrit Henry Laurens[24], avec la guerre menée au Yémen entre l’Arabie saoudite et l’Egypte nassérienne, c’était le sort de la péninsule Arabique et de son pétrole qui semblait en jeu aux yeux de Washington. Ce qui expliquerait que, début juin, Washington ait fini par donner son feu vert à l’offensive militaire désirée par les « faucons » israéliens. Feu vert, poursuit Laurens, qui « ne pouvait, du côté israélien, qu’être implicitement compris comme un permis, non seulement de faire la guerre, mais aussi d’obtenir des avantages territoriaux » alors que, depuis 1956, «la principale raison pour Israël de ne pas se lancer dans de nouvelles conquêtes territoriales était le veto américain. »

La revanche des «émirs»

La « revanche des émirs » devait également se traduire de façon plus directe. En bouleversant les rapports de forces entre États arabes et, partant, les « modèles » proposés à leurs populations. Le sommet de Khartoum fut aussi le lieu de la « réconciliation » de Nasser avec le roi d’Arabie saoudite. En forçant Nasser à mettre fin à son aventure yéménite – son « Vietnam » – Fayçal l’emportait ainsi dans une guerre où, depuis 1962, s’affrontaient, par yéménites interposés, le « modèle » saoudien, fondamentaliste et pro‑occiden­tal, et le panarabisme laïcisant et socialisant du Rais. Une victoire symbolisée en 1969 par la création, sous égide saoudienne, de la Conférence des États Islamiques. Plus, Fayçal, fort d’une aide finan­cière indispensable à l’Égypte vaincue, allait pousser Nasser à apparaître de plus en plus comme l’ennemi des radicaux « anti-­impérialistes ». Au Yémen du Sud comme aux yeux des Palestiniens, qui perçurent son acceptation du Plan Rogers comme un feu vert à leur écrasement par l’armée jordanienne en septembre 1970. Une évolution du régime égyptien que l’émotion suscitée par la mort de Nasser, juste après le « septembre noir »[25], devait partiellement occul­ter, mais qui n’en fut pas moins évidente. 1967 sanctionna donc non seulement l’échec de l’effort commun arabe contre Israël. II fut aussi un coup décisif porté aux rêves – unité arabe et développement autonome – des années ‘50 et ‘60.

Enfin, le « tournant » de ’67 exprimait et allait accélérer au sein des sociétés arabes des mutations sociologiques profondes.

«Militaro‑mercantilisme»...

Dès 1968, de timides mesures de libéralisation annonçaient l’Infitah – l’« ouverture » économique – de Sadate. Une évolution qui répondait aux desiderata des nouvelles « bourgeoisies d’État » qui, désormais assises, prenaient leurs distances avec les régimes qui les avaient mises en place. Parce qu’inquiètes de la mauvaise gestion de ces régimes qu’aggravaient le poids démesuré des budgets militai­res. Parce que désireuses de « jouir de (leurs) privilèges dans un cadre plus libéral »[26]. Une évolution qui correspondait également au déploiement dans tout le Proche‑Orient de ce que Corm décrit comme une classe de « nouveaux entrepreneurs » et de « milliardaires du pétrole » ayant bâti leur fortune en participant au développement économique des pétromonarchies. À la faveur de la fin du nassérisme – mais aussi de celle du « gauchisme » syrien[27] et de l’évolution du régime irakien dans les années ’70 – et de l’afflux des « pétrodollars », ces « milliardaires du pétrole » allaient « investir » des régimes – mais aussi une organisation comme l’OLP – hier radicaux et leur imprimer leurs orientations économiques... et idéologiques[28]. Ce fut, selon le terme d’Eliza­beth Picard, l’avènement des « complexes militaro‑mercantiles ».

Résolument libéraux et pro‑américains, parfois sympathisants de la doctrine wahhabite de leurs   « parrains » saoudiens, les « nou­veaux entrepreneurs » allaient montrer leur « pragmatisme ». Sur le plan économique, en affichant une préférence marquée pour les secteurs rentables à court terme: import‑export, tourisme, bâtiment et travaux publics... Sur le plan politique, tantôt en privilégiant le retour au traditionalisme, voire à la « bigoterie » dans les sociétés arabes, tantôt, face à Israël, en poussant à une décrispation suscep­tible de fructueuses retombées[29]. « Décrispation » qui connaîtra son point d’orgue au siècle suivant, à la faveur du conflit entre Riyad et Téhéran et d’un « bloc sunnite » contre un « arc chiite ». Conflit qui mènera à un incontestable rapprochement entre l’Arabie saoudite et Israël que les actuelles options de Donald Trump pour le Proche-Orient ne pourront que favoriser davantage.

... et «tyrannie pétrolière»

1967 ouvrit aussi la porte au bouleversement de la scène énergétique mondiale. Autre décision de Khartoum, l’aide fournie aux « pays du champ de bataille » par les pétromonarchies – que le quadruplement des prix pétroliers après la guerre de 1973 avait dotées de moyens financiers accrus – allait, additionnée aux rentrées des émigrés arabes dans les pays du Golfe, faire passer le Proche-­Orient « de la tyrannie de la pauvreté à la tyrannie du pétrole »[30].

Les « chocs pétroliers » de l’après‑1973 se révéleraient en effet bien moins délétères pour l’Occident que pour les sociétés arabes, où la nouvelle « gestion », plus libérale et basée sur la rente pétrolière, allait induire des bouleversements lourds de conséquences. Un nouveau cours en rupture totale avec les objectifs, populistes et développementistes, des années ‘50.

L’« ouverture », parfois démagogique, aux biens de consomma­tion modernes et aux capitaux, étrangers et arabes, devait entraî­ner une inflation tranchant, remarque encore Corm, avec une  « stabilité séculaire des prix ». Dans les métropoles arabes, celle‑ci s’ajouta au déchaînement de la spéculation foncière. Couplées à une démographie galopante et à l’exode urbain, inflation et spéculation furent à l’origine d’une crise du logement et d’une baisse des conditions de vie propices à tous les mécontentements, particuliè­rement chez les jeunes. Devenues hyper-consommatrices, les socié­tés arabes allaient bientôt vivre « au‑dessus de leurs moyens », tandis que la priorité accordée aux hydrocarbures et aux services allait bloquer leur développement. Ainsi, l’émigration « sauvage » vers l’Eldorado du Golfe allait provoquer une hémorragie de cadres et d’ouvriers qualifiés. Un exode qui, s’ajoutant aux attraits de la « vitrine » occidentale, entraînerait le déclin des industries locales. Enfin, devenue « secondaire » – face aux secteurs privilégiés et aux possibilités nouvelles d’achats céréaliers à l’étranger – l’agriculture allait connaître un déclin dramatique: renforçant un exode rural qui allait faire basculer la plupart des pays arabes dans la dépendance alimentaire[31]. Au total, conclut Corm – et contrairement aux stéréotypes d’une opulence due au pétrole – le revenu national per capita de l’ensemble du Monde arabe a, si l’on décompte le secteur pétrolier, moins augmenté que celui des autres pays du « Tiers‑Monde » au cours des années 1970‑1980.

Outre le blocage l’un développement réel, outre la dépen­dance extérieure, la nouvelle gestion allait aussi creuser les inégalités. Alors même qu’aux signes de richesse ostentatoire s’ajoutaient les évidences d’une corruption échevelée. Un processus aggravé bruta­lement par la chute des cours pétroliers de 1985, qui réduirait drastiquement les capacités des régimes « militaro‑mercantiles » à acheter la paix sociale. Aux frustrations du « petit peuple » urbain déjà évoquées, allaient s’ajouter celles de « classes moyennes » qui, ayant cru toucher au pouvoir sous les régimes précédents, virent de larges fractions d’entre elles marginalisées et appauvries.

Face aux désillusions cumulées des modèles « socialistes » et d’un modèle capitaliste et libéral invoquant volontiers l’islam pour se légitimer, tout était en place pour la surenchère islamique des mouvements « intégristes ». Bénéficiant au départ de la nouvelle hégémonie saoudienne, plusieurs de ces mouvements allaient – suite à la révolution iranienne, à la crise pétrolière de 1985 et à la Guerre du Golfe de 1990 – se retourner contre leurs « bailleurs de fonds ».

Le retour en force de l’islamisme radical apparût ainsi comme une « conséquence mécanique » de la défaite de ‘67. Une défaite qui sanctionna l’échec des modèles « socialistes » et laissa à vif des traumatismes sur lesquels l’évolution des régimes arabes – de Camp David à Oslo – fit l’impasse. Comme en témoigne l’embarras du régime Moubarak fasse aux révélations, en août 1995, du massacre de centaines de prisonniers égyptiens par l’armée israélienne[32]. Un « regain d’islam » qui peut apparaître aussi comme une « contamination » de l’évolution idéologique israélienne: l’image d’Israël, telle que renvoyée par la droite et l’extrême‑droite sionistes, renforça en quelque sorte un discours islamiste qui percevait dans le « modèle ethnico‑confes­sionnel » la clé de la suprématie « juive ». Une radicalisation qui est, enfin, le produit de la « tyrannie pétrolière » que juin 1967 permit de mettre en place.

Paul Delmotte

Professeur retraité de Politique internationale à l’IHECS, Bruxelles

*  Cet article ‑ hormis divers ajouts et modi­fications ‑ a paru dans le de juin 1997 des revues belges Avancées ainsi que dans Points Critiques, n°60, août-septembre 1997


[1] Le Proche‑Orient éclaté, Gallimard, coll. Folio-Histoire, 1999, p.244

[2] Sans se deman­der, note Lotfallah Soli­man (Pour une histoire profane de la Palestine, La Découverte, 1989, p.165), « s’il était possi­ble, au mois de juin, de courir pieds nus dans le désert du Sinaï ». En fait, les prisonniers égyptiens furent forcés de se dé­chausser de façon à les immobiliser

[3] Dirigeant de la SFIO et président du Conseil français, Guy Mollet fut l’une des chevilles ouvriè­res de l’alliance franco‑israélienne et d’une politi­que de force en Algérie. Remarquons que ses slo­gans de 1956 – Nasser=Hitler, Suez, « nou­veau Munich » – resservi­ront contre Saddam Hussein lors de la Guerre du Golfe

[4] Suivi, d’ailleurs, dans cette voie par sa fille, Mme Nourit Peled-Elhanan…

[5] Pour les propos de Rabin, cf. Alain Gresh & Dominique Vidal, Pro­che‑Orient, une guerre de cent ans, Éditions So­ciales, 1984, p.37 ‑ L’in­terview de Dayan, accor­dée au Yediot Aharonot en 1976, n’a été publiée que tout récemment, cf. Libération, 28 avril 1997. Enfin, Jacques Coubard (La guerre des six jours, Éditions sociales, 1973) cite une série d’« aveux » similaires des généraux Weizman, Bar‑Lev et Herzog

[6] Le 5 juin, France-­Soir, par ex., titrait en une: «L’Égypte attaque»...

[7] Avec la victoire élec­torale du Likoud, en 1977

[8] E. a. Mitchell Co­hen, Du rêve sioniste à la réalité israélienne, La Découverte, 1990 & Zeev Sternhell, Aux origi­nes d’Israël. Entre natio­nalisme et socialisme, Fayard, 1996

[9] Israël et le refus arabe, Le Seuil, 1968

[10] Interview de Aryeh Dayan, How the “accidental empire” was born, in Haaretz, 9 mars 2006

[11] Que ces mêmes « acti­vistes » avaient créé en 1964 après avoir fait défection du Parti travailliste

[12] Une politique de provocations également at­testée par Moshe Dayan, cf. Le Monde, 1‑2 juin 1997

[13] En 1964, une première Organisation de libération de la Palestine avait vu le jour sous l’égide des régimes arabes soucieux de brandir, chacun pour ses propres intérêts, la « carte palestinienne ». Diplomate au service de l’Arabie saoudite, Ahmed Choukeiry avait été placé à la tête de cette première OLP

[14] Si seulement 5% du commerce israélien transitait par le golfe d’Akaba, l’approvisionne­ment pétrolier en dépen­dait cependant à 90%

[15] La thèse d’une ma­nipulation soviétique ayant fart croire à des concentra­tions de troupes israélien­nes menaçant la Syrie est aussi régulièrement réité­rée. Outre qu’elle n’a pas été sérieusement confir­mée, elle semble avoir pour fonctions essentielles d’im­puter – via l’URSS, dont les conseils d’apaisement à ses alliés arabes sont pourtant connus – la cause de l’esca­lade aux Syriens, ce que dément au demeurant M. Dayan.

[16] Pour rappel, le Sinaï égyptien, le Golan syrien et le reste des territoires de la Pales­tine mandataire. À la suite de la guerre d’octo­bre 1973, une portion du Golan sera restituée à la Syrie en 1974. Le reste, vidé des 2/3 de sa population, sera annexé unilatéralement en 1980. Le Sinaï sera rendu à l’Égypte, par­tiellement en 1974‑75, totalement avec les ac­cords de Camp David (1978)

[17] Cf. Amnon Ru­binstein, Le rêve et l’histoire, Calmann ‑Lévy, 1985

[18] C’est en 1961 qu’eut lieu le procès Eichmann

[19] Jacques Derogy & Hesi Car­mel, Israël ultra‑se­cret, Laffont, 1989

[20] Les organisations issues de la radicalisa­tion du Mouvement nationaliste arabe (MNA) nassérien se firent les porte‑paro­le, de ce « gauchisme » arabe: le FPLP et le FDLP palestiniens, le FNL sud-­yéménite, les guérillas du Dhofar, l’OACL liba­naise...

[21] Coups d’État en Irak (1968), en Libye, au Soudan et jusqu’en Somalie (1969)

[22] La conviction que les bases US de Libye avaient apporté une aide logistique aux Israéliens fut une des raisons du renversement de la mo­narchie par le colonel Kadhafi en 1969

[23] Entamé à partir de 1964 (en réponse au déploiement des fusées Polaris de la Vie flotte US), ce renforcement brisait le monopole na­val américano‑occiden­tal en Méditerranée orientale – cf. Charles Rizk, Les Arabes ou l’histoire à contresens, Albin Michel, 1992, p.166 & Jacques Thobie, Ali et les 40 voleurs. Impérialismes et Moyen ‑ Orient de 1914 à nos jours, Mes­sidor, 1985, p.199

[24] Nouveaux regards sur la question de Palestine, entretien avec la Revue d’études palestiniennes, n°104, été 2007, pp. 23 et 26-27

[25] Septembre noir verra quelque 235.000 Palestiniens fuir la Jordanie vers le Liban (Cécile Cabour, L’histoire de l’implication américaine, in Cahiers de l’Orient, n°73, 2004, p.16

[26] Charles Rizk, op.cit., p.182‑183

[27] En 1971, le gé­néral Hafez Al‑ Assad évinçait définitivement la « gauche baathiste » en Syrie

[28] Cf. Georges Corm, op.cit. et L’Eu­rope et l’Orient, La Découverte, 1991

[29] Cf. Pascal Fenaux & Paul Delmotte, L’après­-guerres, in La Revue Nou­velle (Bruxelles), mars 1994

[30] Cf. Georges Corm, Le Proche-­Orient... – Outre les con­séquences immédiates de la guerre (la ferme­ture du canal de Suez), 1967 développa une prise de conscience crois­sante de la spoliation pétrolière, qui s’exprime­rait dans les années sui­vantes

[31] Selon Corm, le Monde arabe, qui pro­duisait dans les années ‘50, 80% de sa consom­mation alimentaire, en importait 50% au début des années ‘80

[32] Cf. Libération, 6 juin 1997


[1] Cf. Libération, 6 juin 1997

02 juin 2017

La poutre ou la paille

«Un terroriste palestinien ayant tué 6 Juifs a été élu maire de Hébron», titre ce 15 mai The Times of Israel. Le site est loin d’être le seul organe de presse favorable à Israël
à s’insurger contre les résultats des élections municipales dans la première ville de Cisjordanie. Le 14 mai, celles-ci en ont en effet confié la mairie à Taysir Abou Shneineh, tête de liste du Fatah. Or, le nouveau maire avait été condamné à perpétuité par les autorités israéliennes (avant d’être relâché lors d’un échange de prisonniers) suite à une attaque qui, le 2 mai 1980, avait entraîné, toujours à Hébron, la mort de six étudiants en religion juifs.

Pour le citoyen israélien lambda, voir un ancien « terroriste », un « tueur de Juifs » accéder à la direction de la première ville de Cisjordanie[1] peut, certes, être ressenti comme scandaleux, mais aussi inquiétant. Un ministre du Likoud, le parti du 1er ministre Benyamin Netanyahu, s’est d’ailleurs empressé de considérer cette élection comme « un message clair des Palestiniens pour développer les attaques terroristes contre Israël ». Pour bon nombre de Palestiniens, par contre, Taysir Abou Shneineh est un « héros » parmi d’autres de la lutte contre l’occupation.


[1] Environ 200.000 habitants, devant Naplouse (127 000) et Ramallah (42 000), le siège de l’Autorité nationale palestinienne

Opération Al-Daboya

Le 2 mai 1980 en soirée, un commando de quatre fedayin du Fatah posté sur les toits avoisinants tire et lance des grenades sur un groupe d’étudiants en religion au sortir de leur yeshiva. Six d’entre eux seront tués: deux Israéliens, deux Américains, un Canadien[2].

L’on apprendra plus tard que ces dévotions étaient aussi éminemment politiques. Au moment de l’attaque, le groupe des victimes parcourait en dansant le parcours menant du Caveau des patriarches à la Beït Hadassah, bâtiment devenu un emblème de la colonisation.

Le gouvernement israélien mit alors en œuvre « une réponse sioniste adéquate » [3] : les colons juifs furent autorisés à s’installer dans la ville et les autorités financèrent la réhabilitation des anciens bâtiments de la communauté juive d’avant 1929. Le maire de Hébron, Fahed Al-Qawasmeh, fut déporté au Liban pour « incitation au crime »[4] et l’armée israélienne dynamita les maisons palestiniennes proches de Kyriat Arba.

J’ai écrit combien les haines réciproques entre Palestiniens et Israéliens se nourrissent d’histoire. D’une histoire très souvent mythifiée. Particulièrement à Hébron/Al-Khalil[5]. Certes, une danse religieuse n’est pas un crime méritant la mort, mais il convient de replacer les choses dans leur contexte.

Un peu plus d’un an auparavant, en avril 1979, un groupe de femmes de la colonie voisine de Kiryat Arba avait fait irruption dans un hôpital désaffecté, l’ancienne clinique Shesed l'Avraham (« La Bonté d’Abraham »), la squattant avec leurs enfants.

[1] Environ 200.000 habitants, devant Naplouse (127 000) et Ramallah (42 000), le siège de l’Autorité nationale palestinienne

[2] Depuis 1968, le gouvernement israélien avait autorisé les fidèles l’accès pour les fêtes juives au Caveau des Patriarches, devenu une mosquée au XIIIe siècle. Suscitant le mécontentements de musulmans: en octobre, un jet de grenade avait blessé des Israéliens. L’autorisation avait alors été suspendue

[3] Amnon Kapeliouk, 1994, p. 118., cité in A. Abou Eisheh, in Confluences Méditerranée, n° 86, 2013/3

[4] F. Al-Qawasmeh, à qui fut confié le département en charge des Territoires occupés de l’OLP, fut assassiné le 29 décembre 1984 par un commando « non-identifié »

[5] La Haine, Courrier du Maghreb et de l’Orient, n° 33, avril 2017

Il faut savoir qu’un demi-siècle plus tôt, en 1929 – avant donc la création de l’Etat d’Israël - la puissance mandataire britannique avait fait évacuer les Juifs de Hébron. Suite au massacre de 133 d’entre eux par des émeutiers arabes. Il convient toutefois de rappeler – l’on en parle beaucoup moins - que 116 Palestiniens avaient été tués lors des mêmes affrontements. Et que, comme le rappelle le "nouvel historien" israélien Tom Segev[6], 435 juifs hébronites (plus de la moitié de la communauté) furent secourus par des amis arabes. La plupart des juifs de Hébron, d’origine sépharade et descendant des Juifs chassés d’Espagne par les Rois catholiques au XVe siècle, étaient d’ailleurs étrangers au projet sioniste. Ce sont d’ailleurs des donateurs juifs irakiens et maghrébins qui, à la fin du XIXe siècle, avait permis la construction du centre de santé Shesed L’Avraham, le seul établissement moderne à Hébron. En 1909, la clinique avait été reprise et équipée par l’American Zionist Hadassah, d’où son nom. Elle fut détruite par les émeutiers de 1929 et 67 de ses malheureux pensionnaires tués.

Il reste que les Anglais mirent ainsi fin, pour cinquante ans, à une présence juive millénaire dans la ville. Les mêmes Anglais allaient aussi se livrer à un tour de passe-passe lourd de méprises: en amalgamant dans les statistiques du Mandat les juifs palestiniens « de souche » aux immigrants juifs d’Europe centrale et de l’Est, ils s’inscrivaient non seulement en plein dans la vision sioniste, mais ils contribuaient fortement à en faire des « étrangers » à la société palestinienne traditionnelle.

L’hôpital Beït Hadassah fut converti en fromagerie, d’ailleurs tenue par un Juif… associé à un Palestinien. Puis, après 1948, en école de l’UNWRA[7]. Pour les habitants arabes de Hébron, c’était la maison Al-Daboya. Dans la perspective juive sioniste toutefois, Hébron était, un symbole du "retour" en Terre sainte.

Un « fou de Dieu »

Après la conquête de la Cisjordanie en juin 1967, le rabbin Moshe Levinger (1935-2015), du mouvement messianique Gush Emounim (« Le bloc de la Foi ») s’employa à forcer la main du gouvernement israélien en louant en 1968, avec des amis présentés comme des « touristes suisses », un hôtel de Hébron - le Park Hôtel - qu’il refusa ensuite de quitter.

Pour Levinger, nous dit Edward Platt, « aucun gouvernement [n’avait] l’autorité ou le droit de dire à un juif qu’il ne peut pas s’installer sur n’importe quel morceau de la terre d’Israël ». Plus: l’objectif déclaré du rabbin ultra était « le transfert des ismaélites de la Terre d’Israël »[8]. En clair, l’expulsion des Arabes palestiniens.

Suite au remue-ménage de l’Hôtel Park, le gouvernement israélien autorisa le rabbin Levinger et ses partisans à s’installer à 750 m du Caveau des Patriarches, le Sanctuaire d’Ibrahim (Abraham) pour les musulmans: la colonie de Kyriat Arba était née. C’est de celle-ci que partirent les squatteuses d’avril 1979. Pour Levinger et ses adeptes, Beit Hadassah/Al-Daboya, était indiscutablement une propriété juive qu’il s’agissait de restituer à Israël. Au mois de mai 1980, celui de l’attaque du Fatah, une autorisation gouvernementale fit officiellement de l’ancien hôpital un point d’implantation juif, autorisé à être restauré et agrandi. Deux appels des Palestiniens devant la Cour suprême israélienne

s’étaient avérés vains. Outre Beit Hadassah, six autres « points d’implantation » allaient par la suite s’implanter à Hébron.

Le maire de Hébron, Fahed Al-Qawasmeh, au demeurant propriétaire du Park Hotel, devait bien résumer la polémique: « je suis d’accord pour que les juifs reviennent à Hébron et qu’il récupèrent toutes leurs propriétés à une seule condition: que les réfugiés palestiniens puissent retourner chez eux et récupérer leurs propriétés ».

Par la suite, le rabbin Levinger allait devenir un habitué des cours et des prisons israéliennes pour voies de fait répétées contre des civils palestiniens, destructions de biens, provocation d’émeutes dans le soukh de Hébron, perturbation des prières musulmanes au Caveau des Patriarche, usage d’arme à feu et même le meurtre d’un boutiquier palestinien.

Les juges israéliens se montrèrent apparemment cléments: les peines de prison de Levinger furent à chaque fois écourtées et des témoignages défavorables – y compris israéliens – récusés. Levinger pourtant s’estimait au-dessus des lois israéliennes. En 1989, il se permit un esclandre en plein tribunal. En 1990, il déclara à la radio, après nonante-deux d’emprisonnement effectués sur une condamnation de cinq mois : « la prochaine fois, je ne manquerai pas ma cible ». En 1991, il fera quatre mois de prison pour avoir agressé un officier israélien. En 1997, il empêchera un autre officier d’entrer à Kyriat Arba…

« Terrorisme »

Si l’on s’en tient à une définition minimaliste, mais potentiellement consensuelle du terrorisme, à savoir le meurtre de civils, l’action de Taysir Abou Shneineh en 1980 peut en effet être qualifiée de « terroriste ». Quiconque a séjourné dans les Territoires occupés comprendra toutefois que les Palestiniens peuvent difficilement considérer les colons – surarmés et qui commettent, surtout à Hébron, des actes d’agression permanents contre les Palestiniens - comme des civils.

L’on sait aussi, depuis Ronald Reagan et sa Contra nicaraguayenne, que « le terroriste de l’un est le combattant de la liberté de l’autre ».

Qui ne se souvient du massacre, le 25 février 1994, de vingt-neuf Palestiniens en prière au Caveau des Patriarches par l'ex-médecin militaire Baruch Goldstein, résident de Kiryat Arba et membre du parti d'extrême-droite israélien Kach? Goldstein est pourtant, aujourd’hui encore, révéré à Kyriat Arba.

Plus: qui se souvient que Yitzhak Shamir, commanditaire d’attentats à la bombe contre des marchés palestiniens et de l’assassinat, en septembre 1948, du comte Folke Bernadotte, envoyé spécial des Nations-Unies, fut premier ministre d’Israël de 1983 à 1984 et de 1986 à 1992?

Enfin, en 1993, Yitzhak Rabin et Shimon Peres ne se résolurent-ils pas à serrer la main de Yasser Arafat, que la veille encore, ils qualifiaient de « terroriste » ?

Depuis Crimes et châtiments de Dostoïevski, l’on sait que la différence entre terrorisme d’un groupe ou d’un individu et terrorisme d’Etat est difficile à établir. Et que le terrorisme « d’en bas », répond souvent au terrorisme « d’en haut ».

Il me semble que l’un des effets les plus pervers du 11-Septembre a été d’effacer dans les esprits et les consciences la distinction entre « lutte armée » - contre une oppression et une occupation, légitime même aux yeux de la Charte de l’ONU - et « terrorisme ». Le terme est devenu une arme de choix des pouvoirs pour rendre inaudible toute revendication s’exprimant par la violence, quelle que soit sa légitimité. Quels qu’aient été auparavant les efforts pour se faire entendre. Un glissement, pas seulement sémantique, que l’on a vu s’épanouir avec la bénédiction des détenteurs de pouvoirs autoritaires, nationaux ou étrangers. Et cela de l’Algérie à l’Israël-Palestine, du Caucase au Xinjiang. Et aujourd’hui en Syrie. Ce qui permet  aujourd’hui aux dirigeants israéliens, comme algériens, de se poser en victimes précocement éprouvées du « terrorisme » et de proposer leur « expertise » en matière de sa répression.

L’histoire est ironique, on le sait. Mais ce n’est pas toujours amusant.

Paul Delmotte
Professeur retraité de l’IHECS, Bruxelles
17 mai 2017


[1] Environ 200.000 habitants, devant Naplouse (127 000) et Ramallah (42 000), le siège de l’Autorité nationale palestinienne

[2] Depuis 1968, le gouvernement israélien avait autorisé les fidèles l’accès pour les fêtes juives au Caveau des Patriarches, devenu une mosquée au XIIIe siècle. Suscitant le mécontentements de musulmans: en octobre, un jet de grenade avait blessé des Israéliens. L’autorisation avait alors été suspendue

[3] Amnon Kapeliouk, 1994, p. 118., cité in A. Abou Eisheh, in Confluences Méditerranée, n° 86, 2013/3

[4] F. Al-Qawasmeh, à qui fut confié le département en charge des Territoires occupés de l’OLP, fut assassiné le 29 décembre 1984 par un commando « non-identifié »

[5] La Haine, Courrier du Maghreb et de l’Orient, n° 33, avril 2017

[6] Haaretz/Courrier international, 27.8-2.9.2009

[7] L’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine

[8] The City of Abraham: History, Myth and Memory: A Journey Through Hebron, cité in A. Abou Eisheh, art. cit.

entreleslignes.be ®2018 design by TWINN