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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart par Richard Tassart

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06 septembre 2018

Gérard Zlotykamien, les Ephémères.

Si Lagardère ira-t-à-toi, il en est tout autrement avec les œuvres de street art: il faut aller les chercher. Chercher dans les galeries (certains galeristes font un remarquable travail de découverte des artistes et de promotion de leurs œuvres), dans les musées (en fait, en France ce sont des collections privées plus ou moins ouvertes au public), dans la rue (il serait temps de rendre au street art son sens premier, ce sont des œuvres (d’art) qui sont dans la rue). J’ai la faiblesse de penser que les œuvres des street artists qui sont dans des lieux dédiés au commerce de l’art sont des œuvres d’art contemporain urbain. Gardons l’expression consacrée aujourd’hui par l’usage de « street art » aux œuvres situées dans la rue et ayant comme public potentiel les badauds, les piétons…et non les amateurs d’art ou les collectionneurs.

Débat d’experts me direz-vous, chicanerie…voire ! La question du public, du destinataire des œuvres est un élément central dans l’art. Sans faire long sur le sujet, pensons aux peintres de la Renaissance italienne. Les œuvres (tableaux, fresques etc.) étaient des commandes. Pour en saisir le sens, il est primordial de savoir qui était le commanditaire, quelle était le lieu initial de l’exposition de l’œuvre choisie par le commanditaire, c’est-à-dire, indirectement, qui est sensé voir l’œuvre.

Cette notion de destinateur/destinataire est particulièrement intéressante dans l’œuvre que j’ai découverte récemment peinte sur le mur Karcher. Je rappelle que l’expression « le mur » désigne un lieu d’exposition d’œuvres de street art, lieu géré par une association en partenariat avec les communes (par exemple : le mur Oberkampf, le mur 12, le mur Orléans etc.) Le mur Karcher est donc…un mur géré par l’association Art Azoï situé en contrebas du square du même nom, dans la rue des Pyrénées, dans le XXème arrondissement de Paris,

Or donc, lors d’une de mes promenades street art (en fait, régulièrement, je fais le tour des spots de street art), je découvre peinte sur le mur Karcher une œuvre déroutante. L’artiste a peint à la bombe aérosol un fond avec des couleurs douces. Sur le mur blanc, des lacis de courbes tracées en rose et bleu. Le rose est un peu fané et le bleu, ciel. Sur ce fond, en noir, des formes dont les contours évoquent des corps humains. Plutôt des ectoplasmes tant les formes s’éloignent du réalisme. Pourtant, « celui qui voit » parvient à identifier les traits de visages, des formes oblongues semblent être des bustes, de longs prolongements des membres. Nulle composition si ce n’est une longue théorie de ces formes étranges se détachant du mur et nous questionnant. Formes « droites », peut-être, « à l’envers », sûrement. Des entretoises du mur sont soulignées en jaune et en rouge.

Les passants de la rue des Pyrénées passent, jettent un œil et …passent leur chemin. Faute de saisir immédiatement le sens du mur (qui est une œuvre en soi), déçus de ne pas comprendre ; le mur n’est pas l’objet d’une observation. Il fait partie du décor.

J’ai la sale manie de chercher à comprendre les traces. J’ai voulu en savoir davantage sur cette œuvre qui rompt avec le réalisme et pourtant qui n’est pas abstraite.

J’apprends que son auteur s’appelle Gérard Zlotykamien. Il est né en 1940. Il a commencé à peindre en 1955 et ses premières interventions dans la rue sont de 1963. C’est, en toute modestie, un des deux créateurs du street art ( le second est Ernest Pignon-Ernest).

Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître ! Dans les années 1970, le « trou des halles » était entouré d’une palissade. Gérard Zlotykamien, alias Zloty, peintre de chevalet jusqu’alors, à l’aide de bombes aérosols, sur cette fameuse palissade qui a été un lieu d’expression dirons-nous, a dessiné des Ephémères.

 Ce sont pour Zloty des ombres humaines qui sont restées imprimées sur les murs après l’explosion de la bombe d’Hiroshima. Ombres, fantômes, traces laissées par les vivants dans leur mort tragique. Cibles civiles massacrées et aussi pour ce petit-fils de déportés, victimes de la Shoa.

Il nomme ces formes projetées sur le mur des Ephémères comme ces insectes qui ne dure que 24 ou 48 heures. Ses œuvres sont aussi destinées à être détruites. Comme nous ! Les éphémères représentent symboliquement la destinée humaine et les œuvres de Zloty sont une parabole de notre sort tragique.

Les dessins sont mortels (et s’ils ne sont pas détruits par d’autres, Zloty les détruit lui-même), et les fameux moins de 20 ans que j’évoquais plus haut ont certainement du mal à comprendre le terrible choc qu’ont provoqué la première utilisation de l’arme atomique et le massacre de 6 millions de Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Un choc universel des consciences. Après la « boucherie héroïque » de 14-18, l’organisation industrielle de l’anéantissement programmée de millions d’Hommes au regard de leur religion. Pour en parler, il fallut inventer, après-guerre le mot « génocide ». Le Japon d’aujourd’hui n’a pas oublié Hiroshima et Nagasaki. Le monde non plus.

Le travail actuel de Zloty n’est pas un regard vers le passé mais une invitation à penser notre futur. Dans une interview de 2017, il déclare : « En réalité je ne regarde pas en arrière. Quand vous donnez rendez-vous à quelqu’un c’est dans le futur. Quand je pense à une toile, c’est pour ce qu’elle sera demain et non pour ce qu’elle aurait pu être hier. Je ne suis pas historien. Je ne prétends pas lire l’avenir dans une tasse de café, mais je me base sur une émotion que je ressens à un moment donné par rapport à une époque ».

Son œuvre qui semble « minimaliste » porte une profonde interrogation sur nos sociétés. Une question sur l’effacement de la mémoire collective, une question également sur l’absurde qui semble gouverner le monde.

J’aime cette phrase écrite par Gérard Zlotykamien : « Il a fallu des milliers de doctrines religieuses, de civilisations avec les sages, des prophètes, des penseurs, des philosophes et des hommes de bonne volonté pour qu’aujourd’hui, nous puissions avoir des chambres de torture, des camps de concentration, des frontières et des hommes chewing-gum ».

Les « modestes » dessins de Zloty n’ont rien à voir avec la « déco » des courants main stream actuels. S’il fallait les qualifier (mais le faut-il ?), je dirais plutôt que son art est conceptuel dans ce sens où la représentation est le tremplin d’un questionnement.

Une dernière info pour la route ! Zloty a 78 ans et peint toujours les murs avec des bombes.

Image: 

Détail des Ephémères.

Le mur Karcher et la longue fresque de Zolty (40m de long sur 3 de haut)

Détail.

Détail.

Détail.

Détail.

Détail.

Détail.

Détail.

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03 septembre 2018

Okuda : de l’exercice de style à la création surréaliste.

Okuda est apparu sur les écrans radars des amateurs de street art en réalisant la décoration intérieure et extérieure d’une église. Cette œuvre peut être considérée comme un chef d’œuvre, c’est-à-dire un manifeste de l’art de son créateur.

Son créateur est Oscar San Miguel Erice, aka Okuda. Il est né à Santander en 1980 et vit depuis 2000 à Madrid. Il étudie les Beaux-Arts à l’université Complutence, certainement la plus prestigieuse université madrilène. L’église s’appelle Santa Barbara de Llanera. Elle est située dans la zone industrielle d’Asipo dans la commune de Llanera dans les Asturies, au nord de l’Espagne.

L’histoire de cette métamorphose mérite d’être racontée. L’église avait plus d’un siècle. Elle a été construite en 1912 par l’architecte Manuel del Busto. Elle eut de riches heures mais l’absence de fidèles provoqua sa fermeture et le monument tomba en ruines. Son état était tel qu’elle était vouée à la destruction. Pour sauver l’édifice un groupe de passionnés s’est formé ; groupe qui prit le nom de la « Brigade église ». Pour préserver son architecture, la Brigade leva des fonds, s’attacha le partenariat de Red Bull et décida d’en faire un skatepark.

Le madrilène Okuda se vit alors confier la décoration de cette église, devenue un haut lieu de la pratique du skateboard. Okuda a peint des animaux, des visages, des têtes de mort, des scènes représentant des personnages, des éléments végétaux. De l’ensemble se dégage une grande cohérence formelle : animaux et personnages sont traités graphiquement de la même manière. Seuls sont gardés par l’artiste les traits forts des sujets traités en deux dimensions. Cette géométrisation des espaces se traduit par une fragmentation des aplats peints de couleurs différentes.

La peinture d’Okuda est éloignée du réalisme. Il conserve les traits de ses sujets, fragmente les surfaces, ne rend pas compte du volume par des ombres, recherche des harmonies colorées de couleurs n’ayant que de lointains rapports avec la couleur « réelle » du sujet.

Ce qui surprend et étonne, ce sont en premier lieu les couleurs, et en second lieu, dans le cas de l’église, le manque de cohérence thématique. Entre l’intérieur et l’extérieur, entre les murs et les plafonds, alternent des thèmes qui ne semblent pas avoir de rapports de signification. A moins que le fil rouge entre les sujets soit l’opposition entre la vie et la mort. La vie évoquée à travers visages et formes animales et la mort toujours présente dans la récurrence de « skulls », figure « classique » de la contre-culture, mais figures inattendues dans un lieu de loisirs fréquenté par des jeunes gens. Le thème vie/mort est renforcé par une scène récurrente : d’un crâne émerge un arbre et un personnage stylisé. Cette occurrence peut avoir un sens : de la mort des animaux et des Hommes naît la vie symbolisée par l’arbre (de vie ?) et d’autres êtres qui ne peuvent exister que grâce à la longue chaîne de la vie faite de naissance, mort, renaissance.

Ces scènes sans s’opposer aux autres représentations introduisent un élément qui dépasse la décoration. Elles se réfèrent au surréalisme.

La décoration de cette église n’a pas fait scandale comme elle aurait pu le faire en d’autres temps. Elle a étonné ; la communion entre l’architecture et le style très coloré des motifs qui rompent avec la traditionnelle obscurité des intérieurs d’église et la relative austérité des murs extérieurs des églises du siècle précédent.

La décoration de l’église Santa Barbara fut un coup de tonnerre dans le Landernau de l’art. Nous avons découvert alors l’ensemble de la production d’Okuda. Elle est singulièrement riche. Okuda a peint des camions, des trains, des réceptions d’hôtes de luxe, des toiles, des « murs » tel ce pignon d’immeuble qu’il a peint récemment dans le 13ème arrondissement de Paris.

Le maire de l’arrondissement et la galerie Itinérrance l’ont sollicité pour peindre un mur pignon d’immeuble de 50 m de haut sur 30 de large. Okuda a peint sa Mona Lisa avec au bras un sac Vuitton et un oiseau sur l’épaule. Dans un entretien, il justifie la présence de ce sac en disant que Paris est la capitale de la mode. Sa Joconde est un jeu subtil de motifs décoratifs et d’une géométrisation des espaces qui est une des marques de l’artiste. Tous les motifs utilisés par Okuda ont déjà été utilisés dans des œuvres différentes (les pois, les bandes, les étoiles etc.). A sa manière, la Mona Lisa d’Okuda est également un manifeste de son art.

Revenons sur ce qu’il est convenu d’appeler le style d’Okuda. La décomposition d’une surface en lignes géométriques nous renvoie à la fin du 19ème siècle, au cubisme du début du 20ème et à l’abstraction. Le fait de peindre des espaces qui devraient être des aplats de couleurs différentes n’est guère nouveau. Difficile de ne pas penser au Brésilien Kobra. « Techniquement » dirons-nous, Okuda n’apporte pas d’innovation plastique. Son apport est davantage dans sa déclinaison des couleurs, couleurs qui s’affranchissent totalement des couleurs de la réalité.

Il faut pour apprécier son art regarder ses fresques plutôt que ses « grandes » réalisations. Ce qui était présent dans la décoration de Santa Barbara, est, dans ses fresques, l’objet même de l’œuvre. Ses fresques sont des merveilles de composition et prolonge le mouvement surréaliste. Elles donnent à voir non des motifs décoratifs mais des scènes avec des personnages entretenant entre eux et des objets des relations mystérieuses. Leur sens n’est pas donnée par un titre ; c’est à « celui qui voit » de le construire. La beauté, la signification cachée des œuvres, la qualité de leur exécution, en font des œuvres remarquables de mon point de vue, comparables voire dignes, des grandes toiles d’un Chirico ou d’un Dali.

Okuda s’est imposé sur la scène internationale par ses talents de coloriste. A ses œuvres phares, je préfère ses « murs » et ses toiles dont l’audience est plus confidentielle.

Le Chilien Inti déplorait que les œuvres de street art aujourd’hui étaient de la « déco ». C’est très excessif, ce qui signifie que c’est vrai en partie. Décorer un lieu, le rendre beau, est en soi un bel objectif et la peinture a à voir avec la décoration. Par excès d’intellectualisme certainement, j’aime les œuvres qui conjuguent beauté formelle et signification, convaincu que la peinture est un objet et un medium. Laissons le temps au temps, Okuda est un jeune peintre qui ne manque pas de talents. Sous la « déco », cet artiste a des choses à nous dire sur sa vie, ses espoirs, notre monde. Alors, accordons notre attention à cet artiste, déjà célèbre, peut-être pas encore accompli.

Image: 

Eglise Santa Barbara de Llanera (Asturies)

Détail de l'intérieur.

Tour du 13ème arrondissement de Paris. Mona Lisa.

Fresque.

Fresque.

Fresque.

Fresque.

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25 août 2018

Vhils, dernières séances.

Comment aborder le travail d’Alexandre Farto aka Vhils ? L’angle biographique, toujours tentant, fournit quelque éclairage sur un projet artistique qui ne se laisse pas lire aisément.

Alexandre Farto, né en 1987, dès le début des années 2000, fait son apprentissage de street artist en herbe dans la banlieue sud de Lisbonne, à Seixal, en taguant les murs en déshérence. Il passe par la case « graffiti » avant de faire des études de graphisme et d’animation. En 2007, il s’installe à Londres et étudie les Beaux-Arts à la Central Saint Martins College of Art and Design.

Bref, l’itinéraire d’un gamin qui découvre avec ses potes le street art sur les murs pourris de sa banlieue et qui apprend le métier d’artiste de manière conventionnelle. Gardons en mémoire le militantisme de son père, son engagement politique, dans le contexte d’un Portugal enfin débarrassé du joug de Salazar par la Révolution des Œillets de 1974.

Signalons aux exégètes de l’œuvre de Vhils, mes frères en écriture, que le Lisbonne d’après le coup d’Etat des militaires n’a que peu de choses à voir avec le Berlin de la chute du 3ème Reich. Les murs ruinés de la capitale portugaise au début du 21ème sont la conséquence des transformations urbaines de la conurbation, en particulier, la gentrification des quartiers populaires qui a provoqué la destruction des immeubles anciens habités par des classes populaires, rejetées comme ailleurs, vers les périphéries.

Ces murs, vestiges provisoires d’un libéralisme triomphant, ont été l’environnement dans lequel s’est développée l’expérience plastique de Vhils. Un contexte traversé par la compréhension des forces qui étaient à l’œuvre.

Bien que le travail de création de Vhils soit pluriel, des constantes existent. Si les supports sont différents, le béton des murs, le cuivre, le polystyrène, Vhils, contrairement aux street artists qui apportent de la matière, des couches de peinture, « supprime » de la matière. Ce qu’il apporte, c’est le manque, la lacune.

Les techniques qu’ils utilisent dépendent des supports à « creuser ». Le premier temps est une peinture au pochoir sur le support. Un pochoir simplissime réalisé avec un logiciel de traitement d’image ne gardant de la photographe originelle que deux couleurs. Le pochoir n’est formé que d’une « couche », un « layer ». Vhils peint sur le support choisi en s’aidant de son layer. Au lieu d’apporter de la couleur dans les vides, il creuse des lacunes, plus ou moins profondes, avec des outils divers (burin, cutter, marteau-piqueur etc.)

 

Ses choix techniques sont partie prenante de sa démarche : il crée du vide. C’est la lumière, qui en fonction de son intensité, de sa direction, de sa couleur, va donner « vie » à son œuvre. On serait tenté de dire, et d’écrire, qu’il sculpte le mur. Résistons à la tentation car son travail est différent ; il ne crée pas du volume, il troue les matériaux d’une surface pour générer grâce à la lumière des zones d’ombre et des zones éclairées. L’ensemble de ces zones crée une image. S’il fallait absolument trouver un élément de comparaison, nous pourrions dire que son travail s’apparente à celui du graveur.

Que représentent ces œuvres ? Toujours la même chose : des portraits. Mais des portraits particuliers. D’abord, ce sont le plus souvent des portraits d’inconnus, d’anonymes, saisis en gros plan (le plan se réduit à un focus sur le visage excluant tout autre élément -le cou, les épaules, le décor-) Des portraits de très grandes dimensions, « sculptés » sur des murs ruinés.

Quelle signification donner à ses œuvres ? Vhils nous donne une clé. Dans une interview filmée, il cite cette phrase de l’écrivain portugais José Saramago : « Le chaos est un ordre à déchiffrer ». Le chaos de la matière du support est illisible sans l’intervention de l’artiste. C’est lui qui fait apparaitre ce qui était caché, comme en gestation. L’artiste comme les photographes de la pellicule révèle l’image. Le parallèle avec le photographe est parlant. Vhils comme lui, avec ses produits chimiques, enlève de la matière pour donner naissance à une image, à une œuvre d’art. De l’inorganisation nait l’ordre. L’image est l’ordonnancement du chaos.

Difficile de ne pas penser aux cosmogonies qui apportent des réponses à cette éternelle et universelle question : comment le monde a-t-il pu naitre du chaos des origines ? Il est certain que Vhils ne se prend pas pour le Créateur. Sa conception n’est pas une doxa religieuse mais une réflexion philosophique qu’il poursuit d’où il est : de son statut d’artiste.

Je trouve poétique, sinon philosophique, de penser que l’être d’une création est le résultat d’une soustraction au Réel. Autrement dit, c’est en réduisant la matière que l’Homme vainc le chaos.

Reste à rassembler les membres disloqués d’Osiris ! Vhils sur des murs lépreux donne une existence à des hommes et des femmes qui ont habité ces maisons aujourd’hui détruites. La lumière éclaire et ressuscite les images de ceux qui ont été chassés de ces lieux mais qui continuent à les hanter. Les murs, comme une pellicule photographique, gardent secrètement le souvenir de ceux qui les ont aimés. Les visages semblent suinter des murs voués à la disparition avant de disparaître dans un nouveau chaos qui détruit l’ordre ancien. Vhils sort du chaos des pierres, pour un bref moment dans le long terme du temps qui passe, des visages, avant de disparaitre pour l’éternité.

L’œuvre est un nouvel ordre issu du chaos (chaos des pierres, chaos de la société qui brise les faibles etc.), un ordre provisoire. Avant un autre chaos. Ainsi, va la vie. Selon Vhils.

L’œuvre de Vhils, unique, est la confluence d’une réflexion sur la Création, le temps qui passe, le pouvoir qui provoque le chaos. Vhils n’est pas un pur esprit ; il inscrit sa réflexion d’artiste plasticien dans un contexte social et politique. Une œuvre forte et unique.

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12 août 2018

Levalet raconte des histoires!

Jules Ferrand sort sa montre de son gousset. Dix heures viennent de sonner au clocher de Saint-Eustache annonçant la fermeture du marché des B.O.F. Les beurre-œuf-fromage ont acheté leur marchandise, fait le tour des caisses des mandataires pour payer, ramasser les achats, chargé les camions place Beaubourg. Il a un petit sourire aux bords des lèvres : c'est une bonne journée qui s'annonce. Il a trouvé une belle meule de gruyère extra, un vieux Salers et tout ça sans facture. C'est toujours ça que le percepteur n'aura pas. Et puis, avec ses copains, les crémiers de la rue Montorgueil, ils ont cassé la croûte dans leur resto attitré. Germaine, la patronne, elle avait fait griller des andouillettes de Vire. Une andouille bien dorée avec un Bourgueil 47, une bonne année. Un régal. Pour se rassurer, il met la main dans la poche intérieure de sa veste de velours ; son portefeuille est là, bien gonflé par les billets. Il a le temps d'aller voir la Simone.

Simone, il l'aime bien. Ce n’est peut-être pas la plus belle mais elle fait bien son boulot. "Content ou remboursé" qu'elle dit pour plaisanter avec les clients. Il l'a à la bonne, la Simone. Pour ainsi dire, il a le béguin pour elle. Elle sourit tout le temps, elle. C'est pas comme Yvonne, sa femme. Bonne commerçante, elle sert bien le client. Elle sait écouler les rogatons et met un peu coup de pouce sur la balance. C'est pour payer le papier, qu'elle dit. Comme toutes les semaines, bras dessus, bras de dessous, avec la Simone au bras, il va chez Lucien, un pays. Il tient un hôtel de passe au coin de la rue Rambuteau.

Le Lucien, il prend l'air devant sa porte. Il voit son pays au coin de la rue de la Grande Truanderie. Faut pas lui faire prendre son temps. Il lui tient la porte. Il prendra sa serviette en passant et mettra un petit billet pour la chambre, dans le tiroir du bureau, au premier étage. En patois, avec un sourire en coin, il lui dit qu'il s'est encore trompé de porte : l'église est juste à côté. Alors Jules et son pays rient, comme toutes les semaines à la même plaisanterie.

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30 juillet 2018

S7TH VIXI, vaincre ses démons.

Prendre pour blaze, pour nom d’artiste, S7TH VIXI, avouons-le n’est pas banal. Au-delà de l’originalité, Aurélien Ramboz est trop cultivé pour avoir laissé le hasard jouer aux dés. S7TH se prononce comme le chiffre 7 mais son orthographe le distingue d’un autre street artist auquel j’ai déjà consacré un billet : SETH, comme le dieu égyptien du désert, de l’orage, des oasis, des étrangers et protecteur de la barque solaire.

Confondre sa personne avec le chiffre 7, chiffre sacré s’il en est, a une signification. L’homme qui « est » 7 est « le chercheur de vérité. Il a une idée claire et convaincante de lui-même en tant qu’être spirituel. En conséquence, son objectif est consacré aux enquêtes dans l’inconnu, et à trouver des réponses aux mystères de la vie. »

La seconde partie du blaze pose également question. On s’attendait à « vici », mais c’est bien de « vixi » qu’il s’agit. Tout bien considéré, je crois que ce « vixi » -là, n’a rien à voir avec le « Veni,vidi, vici » de César  et tout à voir avec le poème d’Hugo publié dans « Les contemplations ». La première strophe donne le sujet et le ton :

« J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleur

Je marche sans trouver de bras qui me secourent,

Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,

Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ; »

Alors qu’un autre poème d’Hugo, « Demain, dès l’aube… » était un pèlerinage sur la tombe de sa fille Léopoldine, « Veni, vidi, vixi » traduit le désespoir profond du père qui, jamais ne se consolera de la noyade de sa fille préférée.

Vixi est la troisième personne au parfait du verbe vivre qu’on pourrait traduire par « J’ai vécu », dans le sens, ma vie est terminée. Une vie de joie et d’amour ; mon existence est une vallée de larmes. Pas gai certes mais je crains que ce soit ce sentiment qui anime S7TH et les images qu’il crée en sont une traduction.

Le parcours de S7TH commence par des études au lycée, par une école d’art en Belgique, par un boulot de peintre de décor de théâtre. Sa culture picturale s’est enrichie des apports de la littérature de science-fiction, d’un amour immodéré pour les films noirs de la Hammer, des super-héros de Marvel et de DC Comics. Un mix de références classiques, d’images de polars des années cinquante et de films de série B post apocalyptiques. Un univers plastique singulier dans lequel évoluent hommes et machines.

Lors de la rencontre avec l’artiste, j’ai d’abord été frappé par le soin qu’il apportait à sa réalisation. Il s’est montré très attentif à la matière du mur, au grain de son crépi, il apporte beaucoup de soin à ses fonds. Il les peint « savamment », ne laissant rien au hasard ; une complémentarité subtile entre les couleurs du sujet principal et le chromatisme du décor, des dégradés, des coulures, des superpositions de couches qui laissent apparaître, comme filtrée, la couleur des couches inférieures.

 La même attention est apportée aux personnages. Les formes sont cernées par de forts traits noirs et la recherche chromatique étonne par son raffinement. Des motifs géométriques réguliers sont peints au pochoir (en fait, un textile tissé comme une résille). Le trait est puissant. La palette surprend par sa complexité. Les noirs, les gris, les terre de Sienne, les ocres, les bruns forment une harmonie sombre et riche. Seul un signe de couleur vive, le plus souvent rouge, tranche en ajoutant au mystère de la représentation.Lors de ma rencontre avec S7TH dans son atelier, à Montreuil, j’ai été frappé par non pas la ressemblance entre les travaux dans la rue et ceux d’atelier, mais par leur similarité. Même sujet, même traitement plastique, même mélange des techniques.

 En fait, j’ai compris que S7TH n’est pas un street artist mais un artiste-peintre qui peint les murs comme des toiles.

Plus surprenant encore est l’extrême importance accordée par l’artiste au support. Ce que j’avais observé dans la rue se retrouve à l’atelier. Le choix du support est associé aux thématiques développées par S7TH VIXI. Les improbables créatures technologiques sont peintes sur des supports métalliques. Les portraits qui expriment la force brute, quasi animale (ou technologique, comme d’étranges cyborgs, sont peints sur du carton brut de « décoffrage »,  soulignant la brutalité d’un monde post apocalyptique. Pas de toiles tendues sur des châssis, mais des matériaux de récupération vestiges oubliés du monde d’avant. S7TH VIXI , historien du futur, donne naissance aux traces d’un univers né de la folie des Hommes ;  un univers dans lequel cyborgs, robots, machines ont réussi leur fusion avec le vivant, un univers dans lequel des hommes qui ont dépassé les limites de l’humanité survivent. Un nouveau monde de bruit et de fureur. Un monde à la Mad Max régit par la force. Une force brute qui, seule, peut assurer la survie.

Les influences de S7TH VIXI sont à trouver dans la bande dessinée (on pense à Druillet) et également dans la littérature (Cormac McCarthy, Stephen King, Robert Kirkman, Richard Mateson, Hugh Howey, Margaret Atwood etc.) Contrairement à ces écrivains, l’artiste plasticien n’a pas le projet d’imaginer de nouvelles sociétés, de nouvelles civilisations, régies par d’autres règles et confrontées à la survie, il en extrait des personnages.

Ce point mérite un détour. Les personnages de S7TH VIXI sont des hommes. Pas de femmes, d’enfants, d’animaux. Pas de décor de villes, d’infrastructures ruinées, d’incendies meurtriers. En fait, ce sont des portraits d’hommes, limités à leur visage.

Les visages d’hommes peints par S7TH depuis plusieurs années se ressemblent. Des hommes chauves, aux traits coupés à coups de serpe, à la posture hiératique. Ils nous regardent le plus souvent yeux dans les yeux et leurs regards traduisent la distance entre eux et nous. Ce sont des hommes en dehors de tout contexte social ou géographique. Dans leurs regards n’affleurent nul sentiment. Pas de sourire, de signes d’empathie, de joie, de souffrance. Des visages d’hommes déshumanisés.

Examinant les productions anciennes et les plus récentes de S7TH VIXI, je me suis interrogé sur l’identité de cet homme, décliné si souvent et si longtemps. N’est-il pas déshumanisé, au-delà de l’humaine condition, parce qu’il a été frappé d’un grand malheur. Comme Victor Hugo par la mort de sa fille. La déshumanisation, l’hiératisme, ne sont-ils pas des réponses au malheur ? Pour ne plus souffrir, excluons de notre vie tout sentiment. Un homme sans émotions, sans affects, ressemble à un androïde. Se transformer en machine, se métamorphoser, sont alors des nécessités pour continuer à exister quand vivre est devenu impossible.

Je ne suis pas le seul à penser que le sujet de l’artiste est d’abord lui-même. Non une banale représentation de son corps et de ses drames. Un jeu des apparences dans lequel l’artiste se cache, sans toujours savoir qu’il est présent et constamment présent dans son œuvre.

La peinture mais également tous les arts, et c’est peut-être leur fonction première, sont des subterfuges de l’imaginaire pour se présenter aux autres. « Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre » écrivait mon maître et très cher Michel Eyquem de Montaigne dans son « Avis aux lecteurs ». Le portrait d’un homme est (presque) le sujet unique de S7TH VIXI. Trop présent, trop récurrent, depuis trop de temps pour être le fruit d’un heureux hasard. De plus, en creux, il « manque » des choses dans le travail de l’artiste : des visages de femmes, d’enfants, de vieillards, de Blancs, de Noirs etc., des animaux, la nature, des constructions humaines etc. Sous la plume, façon de dire, de S7TH, le visage d’homme, s’impose de lui-même. Décliné à l’envi, ce visage masque quelque chose d’extrêmement douloureux, un quelque chose qui ressemble à la mort.

Foin des spéculations psychologisantes qui alourdissent le commentaire des œuvres sans les expliquer, je garde en mémoire le beau talent de dessinateur d’Aurélien Ramboz, son souci d’associer support et représentation, l’authenticité de sa démarche.
Demeure une interrogation. D’où vient cette fascination pour les super-héros sans âme ? Pour les robots humanoïdes ? Pour les cyborgs ? Les androïdes ? Sommes-nous attirés, comme les papillons par la lumière, par un futur sans sensibilité, sans émotion ? En supprimant l’âme, la conscience, supprimerons-nous la douleur ? Au risque d’être un homme-machine ?

Image: 

S7TH VIXI devant sa fresque peinte lors de Black lines 2, rue d'Aubervilliers à Paris, juillet 2018.

Un personnage marqué du chiffre 7.

Homme/machine

Robot humanoïde, beau et terrifiant.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Travail d'atelier.

Oeuvre ancienne.

Oeuvre ancienne.

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05 juillet 2018

Banksy à Paris : ça fait du bien de rire !

Le monde va mal, comme d’habitude (un lecteur attentif et sympa pourrait-il me dire quand notre monde allait bien !) Le grand mystère qui agite toutes les rédactions est de savoir si les pochoirs trouvés par quelques badauds curieux sont de Banksy, mais où sont donc les pochoirs ? Qui se cache derrière le nom de Banksy ? Que signifie les pochoirs de l’artiste anglais ? Est-ce vraiment Banksy qui les a faits ? etc.

Voilà un florilège de quelques titres de presse/

« Banksy à Paris, les adresses des œuvres ! »

« Banksy revendique des œuvres réalisées à Paris. »

« Que faire des pochoirs de Banksy à Paris ? »

« Banksy prend Paris pour cible et comme terrain de jeu.

Depuis le 20 juin, des pochoirs apparus dans la capitale semblent être l’œuvre du street artiste britannique. »

« La délirante traque des pochoirs de Banksy à Paris

Depuis mercredi 20 juin, une véritable frénésie a envahi la capitale française : Banksy est chez nous ! En tout sept pochoirs dont l’auteur serait l’un des anonymes les plus recherchés de la planète ont surgi… En l’espace de quelques heures deux œuvres ont déjà été vandalisées. Quadrillons la ville à la recherche de ce qu’il reste du street artist de Bristol. »

Je me permets de rappeler aux lecteurs, heureusement peu nombreux, qui ne liraient pas régulièrement mes chroniques, qu’un pochoir est constitué le plus souvent de plusieurs « slices » (une par couleur) et qu’après avoir découpé dans un carton un peu fort le sujet en évidant les parties à peindre, il suffit d’un geste de haut en bas sur la buse d’une bombe aérosol pour projeter un « spray » qui colore le support en « épargnant » les parties pleines.

De la susdite description de la technique du pochoir découle la savante conclusion que quiconque peut, muni des « layers » d’un pochoir, appuyer sur la buse. Ajoutons que la création des « layers » est facilitée par les logiciels de traitement de l’image qui réduisent le nombre des couleurs formant des aplats et qu’il suffit d’un peu d’adresse et de temps pour découper des slices simples (comme des rats par exemple). La conclusion de ces prolégomènes conduit à penser que nombreux sont les artistes qui pourraient faire des pochoirs « à la Banksy » et que rien ne garantit que ce soit Banksy qui ait appuyé sur la buse.

Ce serait drôle si nous apprenions que l’auteur des « œuvres » était un très jeune artiste émergent ayant monté un canular pour faire parler de lui !

Les pochoirs ne sont pas signés et le seraient-ils que cela ne changerait rien. D’abord Banksy ne signe jamais ses œuvres. Si une œuvre était signée, à coup sûr, ce serait un faux. Mais que signifie un « faux » quand l’artiste utilise une technique qui permet la reproduction des œuvres ? C’est même pour cela qu’on l’a inventée !

Et si, soyons fous, Banksy demandait aux petites mains qui travaillent dans son atelier de faire un pochoir et si (et seulement si) ces petites mains bombaient des pochoirs un peu partout ? Seraient-ils tous des Banksy ?

Et si, soyons iconoclaste, Banksy n’était pas le nom de l’artiste mais qu’on découvre que c’est le nom d’un collectif d’artistes ou le nom d’un atelier dont les patrons Mr Smith et Wesson faisaient « exécuter » par des artisans payés à la tâche en Chine des layers dont la simplicité est directement proportionnelle à la qualification d’une main d’œuvre sous-qualifiée ? Un peu comme Koons, vous voyez ? Dans ce cas de figure, les Banksy auraient-ils la cote ?

Pourquoi faut-il toujours parler gros sous alors qu’on parle Art ? Pour une raison qui n’a pas échappé à Banksy, c’est que ces cadeaux offerts aux Parisiens ne sont pas vraiment gratuits. Le très sérieux et très à droite Figaro dans un récent article s’en fait l’écho : « Une collection d'œuvres de l'énigmatique roi du graffiti, Banksy, va être mise en vente le mois prochain à Los Angeles et pourrait rapporter plus de 500.000 dollars, a affirmé mercredi 30 mars la maison de vente Julien's.

 

Parmi plusieurs œuvres reproduisent sur papier des peintures murales réalisées dans la rue, avec notamment Happy Choppers, une image réalisée en 2002 d'hélicoptères militaires enrobés d'un nœud rose taguée au pochoir sur un mur d'un marché de Londres, et qui selon les organisateurs pourrait s'adjuger à 150.000 dollars. »

Je reconnais à Banksy (si un homme de ce nom, ou d’un autre, existe !) un certain talent à poser une problématique grave avec un simple dessin. Dans le genre, je préfère Plantu. question d'opinion. Mais il n’en demeure pas moins vrai que l’artiste est intégré dans un marché de l’art et que ses œuvres « politiques » lui rapportent, aussi, beaucoup d’argent. C’est du dernier chic d’avoir dans son salon de la rue de la Pompe, entre un Picasso de la période bleue et un Rothko, une œuvre non signée (c’est une garantie a dit le galériste !) de Banksy représentant des migrants s’échouant sur les côtes d’Angleterre, avec en guise de décor, les blanches falaises de Douvres.

Pour ne rien vous cacher le « mystère » Banksy et les sommes folles atteintes par les enchères, esquissent sur mon visage innocent comme l’amorce d’un sourire.

Là où je suis mort de rire, c’est de voir mes compatriotes pianoter sur leur clavier d’ordinateur pour connaître la localisation des « œuvres ». Que cherchent-ils ? Faire une photo. Oui, la photo qu’on voit partout, à la télé, dans tous les magazines, le couple de rats, Napoléon empêtré dans sa cape etc. La photo sera leur photo. Genre ménagère apportant à la fin du repas un clafoutis aux cerises et l’accompagnant d’un « C’est moi qui l’ai fait ». Revenons à nos œuvres banksiennes, les happy few qui les auront trouvées, montrant sur l’écran de leur smartphone, un cliché de médiocre qualité, ajouteront sur le ton de la confidence : « J’ai toute la série des Banksy à Paris, C’est dingue, non ? »

 

A vrai dire, j’ai vu encore plus dingue. Des gens, comme vous et moi avec un putain de matos, boitier 24x36, téléobjectif de 1300mn F/8-16, partir en voyage dans un pays (très) lointain (genre Nouvelle-Zélande, Chine etc.) pour photographier exactement la même chose que le cliché qui illustre la rubrique « tourisme » du Guide du Routard. Les photos sont prises du même endroit, l’angle est le même, la lumière…tout pareil ! J’ai même vu en vacances des touristes qui regardaient des cartes postales sur un tourniquet devant la devanture d’un libraire et se proposaient d’aller sur les lieux pour prendre la photo. Même syndrome du « C’est moi qui l’ai fait !

Vous parlerai-je des bons moments que j’ai passés sur l’esplanade du Trocadéro à regarder les touristes qui se photographient (ou plutôt qui se selfisent) devant la Tour Eiffel, histoire de prouver aux autres, ceux qui n’ont pas les moyens de voyager aussi loin, qu’ils étaient là et que cette photo en est l’indiscutable preuve !

Des histoires comme ça, j’en ai cent, j’en ai mille ! Et vous-aussi, surement. C’est drôle et réconfortant de penser qu’il y a plus bête que soit. A moins d’avoir un sourire en coin et se régaler de la quête des Banksy, moderne quête du Graal, des moutons de Panurge du tourisme de masse, des Hommes tels qu’ils sont.

Image: 

Pochoir peint devant un centre d'accueil des migrants à Paris.

Pochoir "attribué" à Banksy.

Le rat de Banksy fait florès.

Après l'humiliation de Waterloo, la perfide Albion, se moque de notre Napoléon national.

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28 juin 2018

Mahn Kloix, le dessin arme fatale ?

Il y a toutes sortes de rencontres, certaines fortuites changent votre vie. D’autres sont dispensables. D’autres sont inespérées et savoureuses comme un demi de bière bu à l’ombre à la terrasse d’un café. Ma rencontre avec Mahn Kloix est du troisième type. Lui le marseillais, moi le parisien, nous nous sommes rencontrés rue Ordener. A l’invitation d’Itvan Kebadian, Mahn Kloix était venu participer à Black lines 1. Le crew TWE, Itvan K. et Lask, dans sa version parisienne, a décidé de poursuivre la réalisation de fresques politiques, dans Paris intramuros, dans des lieux très fréquentés, au vu et au su de tous. La peinture de chaque fresque Black lines est un événement. Les artistes ayant une sensibilité voisine de celle de TWE s’associent pour porter un message fort, un message d’adhésion à des luttes sociales et politiques.

Black lines 1, rue Ordener, dans le 18ème arrondissement de Paris, au nord de la Goutte d’Or, était un « hommage » à Mai 68 et un soutien aux luttes anticapitalistes et anti-impérialistes. Mahn Kloix a peint un Anonymus reconnaissable à son masque et une pancarte sur laquelle était écrit « Rêve général ». Le slogan en démarque un autre, « Grève générale », utilisé lors des manifestations sous forme de stickers et de banderoles. J’ai d’abord été étonné par le soin apporté à la fresque. Mahn Kloix avait dessiné très précisément son Anonymus et, avant de peindre, traçait au crayon des lignes de construction et des repères pour le transfert de son croquis sur le mur. De la même manière, la mise en peinture faite à la bombe aérosol, était faite avec une grande attention. Autant d’éléments qui m’ont invité à entamer une conversation avec un artiste, grand dessinateur devant l’Eternel, et militant, serviteur de causes qui honorent ceux qui les mènent.

La liste de ces causes interpelle. Qu’on en juge.

-Lutte contre l’homophobie (portrait de Shaza et Jimena, deux amoureuses de Dubaï, victimes de la répression et contraintes à l’exil)

-Lutte pour l’accueil des migrants.

-Lutte pour les droits de femmes.

-Soutien des zadistes du Plateau à Marseille.

-Soutien de Julian Assange, fondateur de Wikileaks.

-Soutien d’Edward Snowden, lanceur d’alertes.

-Hommage à Hamada B.A., chanteur tunisien ayant milité en 2011 pour le départ du président-dictateur Ben Ali.

-Soutien aux Grecs victimes des contraintes budgétaires imposées par le FMI et L’Union européenne.

-Soutien au Printemps arabe de Tunisie.

-Soutien aux Indignés de Madrid.

-Soutien à Occupy Oakland et Occupy Wall Street.

Une liste non exhaustive qui nous renvoie aux drames absolus que sont « la crise des migrants », les « printemps arabes », les revendications pour des droits à l’égalité, aux luttes anticapitalistes.

« Droits-de-l’hommiste », gauchiste égaré dans le street art, me direz-vous ! La prudence commande d’approfondir la démarche.

Mahn Kloix identifie une origine à son engagement : « Istanbul, juillet 2014… Gaz lacrymogènes étouffants, groupes de jeunes qui détalent dans les rues. Le besoin de protestation passe de bouche en bouche. Une jeunesse en ébullition, portée par un large pan de la société refuse de se laisser dominer par un conservatisme rétrograde qui contamine la classe politique, l’espace public ainsi que la sphère médiatique. Le courage et la détermination de ces femmes et de ces hommes à faire valoir leurs droits me touche et m’inspire. À leur contact, l’envie me prend de dessiner leurs contours, les liens qui les unissent, leurs visages. Observer, rencontrer, témoigner et rendre hommage à ces résistants ordinaires, engagés dans des luttes extraordinaires. » Au départ donc, une situation et une émotion. Un projet artistique aussi.

Les engagements de Mahn Kloix prennent leur origine dans l’émotion mais ses positions ne doivent rien au sentiment. Spectateur attentif de l’actualité, ému par une situation, il fait un très remarquable travail de documentation comparable au travail d’investigation du journaliste. Il lit des ouvrages consacrés à la problématique qu’il étudie, entre en contact avec les acteurs, les rencontrant à plusieurs reprises. Après cette phase d’information, les acteurs et lui élaborent une « campagne ». J’entends par « campagne », comme « campagne électorale », une démarche participative dans laquelle les productions plastiques de Mahn Kloix vont jouer un rôle. Les collages sont un des moyens de lutte, coordonnés à d’autres moyens. Au cours de ces rencontres sont définis l’ensemble des initiatives, les lieux, les dates, les acteurs etc. En fonction des « sujets », la campagne peut être locale, nationale ou internationale. Les interventions dans le champ public doivent être médiatisées pour être efficace : il s’agit de participer à la prise de conscience des spectateurs de l’importance de la cause défendue et d’inviter à l’action.

L’artiste dans ces conditions, devient non seulement le témoin des luttes (ce que nous sommes tous), mais un acteur, un « compagnon de route ». Encore faut-il bien choisir ses combats !

Si Mahn Kloix « creuse » ses dossiers, s’il rencontre le plus souvent les protagonistes, il intervient certes comme un militant, mais surtout comme un artiste. Les images qu’ils créent sont des « œuvres ». D’abord. Il utilise plusieurs techniques : la bombe aérosol, le collage, le « paper cut ». Leur dénominateur commun est le dessin.

Revenons sur les aspects techniques de sa création. Supra, j’ai décrit comment Mahn Kloix a peint son Anonymus. Un dessin réalisé à l’atelier, un report au crayon sur le mur, une mise en peinture à la bombe. Les collages ont la même origine : le dessin. Le dessin est imprimé sur des « affiches » dont les dimensions varient en fonction des objectifs. Le « paper cut » est chez cet artiste un découpage des traits de son dessin imprimé. Avec une infinie patience l’artiste découpe le « fond », ne gardant que les traits du dessin. Le « paper cut » ressemble alors à une immense toile d’araignée. Contrairement au pochoir dont les lacunes laissent passer la peinture, le paper cut laisse apparaître la couleur et la matière du mur dans les lacunes des traits découpés. Cette technique originale a l’avantage d’être adaptée à des formats divers ; de l’affiche à l’œuvre ayant des formats comparables à ceux des toiles.

Mahn Kloix est intrinsèquement un dessinateur. Son dessin va à l’essentiel ne retenant que les « traits pertinents » du sujet. Son trait, avec force, saisit un geste, une posture, avec dirais-je une grande économie. C’est certainement ce caractère, un trait puissant éliminant le « superflu », c’est-à-dire ce qui n’est pas significatif, qui l’apparente au meilleur de la ligne claire belge. Ce choix fondamental (quels traits reproduire ?) sert l’objectif à atteindre. Il ne s’agit pas de faire de la « déco », de faire beau, mais de faire passer par le dessin un message.

Le dessin dont la polysémie a été réduite, le plus souvent, se suffit à lui-même. Dans la « campagne » des FEMEN, il est écrit sur le ventre des femmes en lutte pour leurs droits parce qu’elles utilisent ce moyen pour médiatiser leurs actions. Elles « portent » leur message. Mahn Kloix reprend cette idée en la déclinant.

Le travail de Mahn Kloix est, pour l’heure, un travail de combat. Il s’inscrit dans une tradition du street art qui perdure. Je me dis que cet art est peut-être, aujourd’hui l’arme des Opprimés. Les Autres disposent en France (c’est pire dans d’autres pays !) de pratiquement toute la presse écrite et audiovisuelle. Force est de constater que les fortes mobilisations populaires qui s’expriment par la grève et la manifestation ont des effets relativement peu importants sur un exécutif globalement soutenu par une « majorité silencieuse.

Une arme qui ne touche que certaines catégories de la population. Essentiellement des jeunes. Des jeunes possédant les références suffisantes pour décoder les messages.

Il est réconfortant de penser que les jeunes gens de notre pays ont, encore, des espaces d’expression. Pour les ainés, les œuvres des jeunes pour les jeunes sont des clés pour comprendre leur désarroi, leurs revendications, leurs espoirs.

Image: 

Black lines 1, rue Ordener.

Black lines, ensemble des artistes ayant été associé à l'événement.

L'Anonymus de M.Kloix.

Collages en soutien aux FEMEN.

Collage soutien aux FEMEN.

Collage soutien aux FEMEN (près de la mosquée de Paris).

Collage soutien à la lutte contre l'homophobie.

Mur Oberkampf, Paris.

Collage soutien aux zadistes du Plateau à Marseille

Paper cut

Travail d'atelier.

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22 juin 2018

Que du bonheur ! Le village aux 100 fresques.

La pratique du street art, dans sa version « in the street », est une activité saisonnière. Comme la cueillette des cerises, le ramassage des betteraves ou la récolte du raisin. Dans nos pays de froid et de pluie, il y a des jours, et ils sont nombreux, où on ne peut pas décemment mettre un street artist au pied du mur. Le retour des hirondelles, l’allongement des jours, sont autant de signes annonciateurs d’une nouvelle saison. Les graffs, les fresques partent à la conquête des murs. Les places sont chères ; certaines œuvres ont des durées bien courtes. Certaines ne passent pas la nuit ! A croire que les villes manquent de murs ! Les murs « autorisés » sont pris littéralement d’assaut. On se bat pour avoir sa place au soleil (printanier). Les fresques vandales poussent toujours plus loin le bouchon. Pas vus, pas pris. Bref, les beaux jours annoncent chaque année une nouvelle conquête de l’espace.

Loin de moi l’idée que seul le beau temps explique le succès grandissant du street art. Nombreux sont les édiles qui ont compris l’intérêt bien compris de leurs villes d’accueillir les murs de leurs villes des œuvres d’art qui rencontrent un public de plus en plus large. Ceux qui pendant des décennies ont fait la chasse aux actes de vandalisme et traduit devant des tribunaux leurs auteurs, organisent des festivals dédiés à cet « art », accueillent en résidence ces « artistes », exposent les œuvres, voire font du street art un atout touristique qui peut rapporter gros.

Je prédis que bientôt la concurrence sera rude entre les grandes villes riches du monde globalisé pour avoir un musée du street art. Surtout ne pas rater le coche. Au risque d’apparaître comme une ville tournée vers son passé, la conservation du patrimoine et pire que tout une ville vieille dans sa tête, enkystée, endormie, engoncée, ayant ratée le train de la modernité. Même l’Education nationale saute dans le wagon de queue. Dans les écoles, les collèges, les lycées fleurissent les ateliers de street art. Ajoutons les ateliers périscolaires qui ont au moins la vertu de donner du travail à bon nombre de street artists.

Les galeries éclosent comme de précoces crocus et le « marché » se porte bien (ce qui signifie en langage codé que les cotes des artistes déjà célèbres explosent les compteurs, que les enchères chez Art Curial, chez Sotheby’s, chez Christie’s atteignent des sommets aiguillonnés par la spéculation).

Résumons-nous, en moins de 30 ans, l’expression d’une contre-culture, d’une culture underground, d’une culture hip-hop est devenue un produit de luxe, comme un autre, inscrite dans un marché régi par les mécanismes financiers des économies libérales. Etonnant non !

Parallèlement à cette résistible ascension, dans nos campagnes, dans nos villages, des traductions modestes de ces courants puissants voient le jour. Je prendrais l’exemple d’un village que je connais bien puisque j’y passe mes étés depuis une vingtaine d’années. Il s’agit du village d’Err, situé sur le plateau de Cerdagne, étagé entre 1100 mètres d’altitude et 1300, au pied d’une montagne, le Puigmal, à 3 heures de marche de la frontière espagnole. Un vieux village occupé depuis des millénaires construit dans une vallée creusé par un torrent de montagne. Il comptait en 2014, 638 habitants. Trois commerces survivent : le café-restaurant, le boucher-charcutier-traiteur, le boulanger-pâtissier. Le village est pauvre ; seules 5 fermes poursuivent leurs activités d’élevage. Et dans ce bout du monde, connu seulement de quelques barcelonais, 100 fresques murales peintes par une artiste locale, Mme Cathy Lemaire ! Impossible d’y échapper, elles sont partout ; sur tous les espaces appartenant à la commune (les abris qui protègent des intempéries les poubelles, les transformateurs électriques, les murs des fontaines, etc.). Pour vous donner une petite idée, 100 fresques pour environ 200 maisons !

Certes, me direz-vous, rien à voir avec le street art. Quoique. Ces peintures sont récentes et ne doivent rien aux traditions catalanes. C’est la mairie qui a commandé ces œuvres qui ont été bien reçues par la population, les Catalans du nord et ceux du sud. Ce qu’elles montrent ne manquent pas d’intérêt.

Les petites surfaces représentent la faune sauvage. On y trouve tout un bestiaire montagnard : la truite, l’aigle, la buse, le renard, l’isard, la marmotte, l’écureuil etc. Les grandes surfaces évoquent des scènes de la vie quotidienne : la récolte des poires, le berger conduisant ses moutons vers la bergerie, le paysan fauchant son blé, la lessive au bassin municipal. Un reflet des activités du village au tournant du siècle. Un village de montagne vivant d’une agriculture de subsistance, autosuffisant, où chaque famille avait un cochon, quelques moutons, un jardin, un verger. Un village où les hommes allaient à la pêche dans la rivière, à la chasse dans la montagne, chassant le faisan, le chamois, l’écureuil, le sanglier. Une vie traditionnelle illustrée par de bons moments : la rencontre des femmes pour laver le linge, les sardanes dansées sur la place, la cueillette « collective » des poires, une des très rares sources de revenus des familles, cueillette faite par les femmes qui se réunissaient pour cueillir plus vite les fruits mûrs, avec leurs enfants jouant dans les vergers. Un art de vivre décliné en 100 tableaux.

Tableaux rêvés d’un passé dont on ne conserve que les bons moments. Rien bien sûr concernant la saignée de la guerre de 14-18, de la grippe espagnole, du froid de l’hiver dans des maisons chauffées par la cheminée de la pièce servant de cuisine, salle à manger, salon etc., des femmes mortes en couches, des Républicains espagnols passés par la montagne pour échapper au massacre des franquistes, de l’extrême pauvreté des habitants.

« Du passé, faisons table rase », eh bah non camarade ! Réécrivons plutôt l’Histoire. Pour enchanter le présent, réenchantons le passé.

Ceux qui ont connu Err au début du 20ème siècle ne sont plus là pour témoigner de ces heurs et malheurs. La municipalité se comporte assez naturellement comme un syndicat d’initiatives. La fonction des peintures murales est de donner aux habitants et aux résidents une image souriante du village. Un village où il fait bon vivre et ancrer cette image dans un passé recomposé.

La mémoire est « oublieuse » comme disait Supervielle, elle est surtout sélective. Sous les belles couleurs d’une mythologie rassurante se cache des réalités occultées : la misère a chassé les forces vives du village et continue à le faire. L’exode rural se poursuit inexorablement et les Pyrénées-Orientales sont le département de France comptant le plus grand nombre de chômeurs. Les riches barcelonais en Porsche Cayenne compensent les départs des jeunes vers les villes-métropoles et les bassins d’emploi. Ils achètent tout, font grimper les prix des maisons, rajoutant une couche, une grosse couche, aux difficultés des jeunes qui veulent rester au pays. Au pays où il fait si bon vivre !

Je sais qu’on ne décore pas des murs avec des scènes de misère. Le malheur et la misère, passé et présente, ont un lieu dédié, sous le tapis.

Les 100 peintures murales participent, innocemment, d’une « dysneylandisation » du village. Quitte à renoncer à la vérité de l’Histoire. Quitte à essayer de trouver un hypothétique salut en « montant en gamme ». Le village et son passé sont des produits comme les autres. A vendre.

Image: 

Bestiaire de la chasse : les perdrix.

Isard (chamois dans les Alpes)

Renard et renardeau.

Aigle (cette variété est américaine)

Chouette.

Colvert. Le paysage est bien davantage un paysage d'étangs que de montagne.

Truite. Un paysage apparaît; il s'inspire de la réalité du village aujourd'hui.

Un faisan (bestiaire de la chasse)

Marmotte. Elle était chassée au début du XXème siècle. C'est un animal facile à observer et sympathique.

Évocation du retour du troupeau.

Évocation de la récolte des poires.

Évocation de la lessive au lavoir municipal.

Évocation de la moisson.

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15 juin 2018

Yola, mettre en scène notre culture picturale.

Pour la troisième année, la galerie The Wall 51, l’association DAM et la mairie du 19ème arrondissement de Paris ont organisé, en juin, le Festiwall. Le « line-in » était impressionnant, qu’on en juge ! Basto, Crey 132, Daco, JBC, Jérôme Mesnager, Jo Di Bona, Joachim Romain, Justin Person, Kashink, Madame Moustache, Philippe Hérard, Stew, Tea, Ymas.

Heureux coup du sort, j’habite depuis plus de 45 ans sur les bords du canal de l’Ourcq, dans un quartier qui en deux décennies est devenu un spot de street art. Deux festivals y sont organisés en juin tous les ans : le plus ancien est Ourcq Living Colors et le petit nouveau, Festiwall. Ainsi, en juin, ce sont plus de 35 artistes qui interviennent et proposent le plus souvent des œuvres de qualité et d’intéressantes collaborations. Le cru 2018 de Festiwall a apporté des confirmations (Kashink, JBC, J.Romain, P. Hérard, Jo Di Bona) et une surprise Yola.

L’œuvre de Yola est, en effet, surprenante. C’est un collage de photographies représentant un groupe de personnes manifestant une grande frayeur. Au centre de la composition, une femme au pull rouge, semble crier en voyant ce que nous ne voyons pas. En effet, les regards de nombreux personnages convergent vers un point situé en dehors de la scène. De part et d’autre de la femme au pull rouge, des hommes, des femmes, des jeunes, des Anciens traduisent par leurs postures et les traits de leur visage une peur violente. Les manifestations d’effroi prennent des formes différentes mais tous les personnages fuient un danger qui les terrifie. Une scène de terreur en somme.

Tout dans les personnages attestent leur modernité : leur vêtement, leur coiffure etc. Résumons-nous le collage de Yola représente un groupe important d’hommes et de femmes qui, saisis de panique, cherchent le salut dans la fuite. Si les collages sont des œuvres assez courantes dans la production actuelle, la représentation de scènes composées de photographies est, à ma connaissance, originale. De plus, la technique utilisée par l’artiste est innovante : des photocopieuses spéciales impriment les photographies sur des lais qui se collent comme du papier peint. Cette technique offre au collage de nouvelles possibilités : rien (ou pas grand-chose) ne peut limiter la surface des fresques.

Mon entretien avec Yole a été l’occasion d’établir le lien entre cette œuvre et celle, immense, qu’elle a réalisée sur la façade d’un immeuble en déshérence donnant sur le boulevard de Rochechouard. Du métro aérien, j’ai entraperçu l’œuvre de Yole sans savoir que c’était un collage.

Confusément, ces scènes titillaient mes cellules grises encore en activité et, contre toute apparence, elles me rappelaient quelque chose. Intrigué, je pris contact avec Yole et suivis les liens qu’elle m’avait envoyés. Je regardai toutes ses œuvres et lu ses interviews. Dans une entrevue, Yole donne des clés pour comprendre non seulement ses images mais sa démarche. « C’est la Renaissance qui a déclenché ma réflexion sur la peinture et je ne crois pas que c’était un accident. Je pense que beaucoup de jeunes artistes sont tombés amoureux de la Renaissance. C’est là qu’ils ont découvert la perspective, appris la composition. La seconde période qui a été pour moi la plus importante est l’Art Nouveau, Schiele, et la peinture au tournant du 21ème siècle. En peinture, peindre des icônes et des symboles dans un contexte contemporain n’est pas une chose nouvelle. » « J’ai choisi de peindre des œuvres de telle manière que les personnes qui ont une connaissance moyenne de l’histoire de l’art puissent identifier l’original et comprendre le dialogue entre mon travail et l’original. »

Bon sang, mais c’est bien sûr ! Dans ma bibliothèque d’images, coincées entre quelques axones moribonds et des cellules gliales pas fraîches, des images de tableaux de la Renaissance étaient restées stockées dans un petit coin de ma mémoire à long terme. Les images de Yole ont activé mes vieux neurones qui, tout en se sentant en terrain connu, sont toujours incapables de dire quels sont précisément les œuvres originales dont les collages de Yola sont l’écho contemporain. Mes connaissances en histoire de l’art s’avèrent insuffisantes pour identifier l’oeuvre-source. Bien sûr, je pense aux scènes de guerre d’un Rubens mais ma préférence va aux tableaux du Tintoret représentant des foules effrayées par une lumière émanant des cieux ; une figure classique de la divinité. Classique également l’idée que la vue de Dieu provoque la terreur ; elle marque la différence de nature entre la divinité et sa création.

Restent de ma recherche des questions sans réponses. Yola a t-elle voulu illustrer la modernité des regards que les peintres de la Renaissance ont porté sur les relations entre l’Homme et son Dieu ? Au contraire de ma première impression, la « foule » fuit-elle ou se dirige-t-elle vers le point, non de fuite, mais vers l’appel d’un mystère qui effraie et attire en même temps ? Yola, jeune artiste polonaise, aurait-elle le culot de donner à voir une scène religieuse, dans la rue, dans le cadre d’un festival de street art ?

Lors de notre conversation, Yola n’a pas répondu à ma question sur la signification de son œuvre. Elle m’a dit que c’était à chacun d’en fabriquer une. Elle a sans doute raison. Elle aurait pu titrer son collage et, de cette manière, semer de petits cailloux blancs dans notre construction du sens. Pourquoi le ferait-elle ? Pour nous imposer sa « vision » des choses, ses idées, voire sa foi.

J’aime les œuvres qui ne mâchent pas le travail de « celui qui voit », qui laissent ouvertes les interprétations, qui nous prennent pour des Grands capables grâce à leur culture de fabriquer du sens.

Yola explore les images avec intelligence et talent. Les images qui sont dans nos têtes et celles que nous voyons. Les images du passé et celles du présent qui se raboutent et/se télescopent. Les images que nous avons créés et celles créées par les autres. Son travail sur l’image séduit par sa profondeur et son audace.

Jola Kudela aka Yola grâce à des mises en scène interrogent les grands mythes fondateurs de notre culture. Dans ce va-et-vient entre présent et passé, elle questionne en tant que plasticienne la permanence et les ruptures.

 

 

 

Image: 

Fresque de Yola, quai de la Loire, Festiwall, Paris, juin 2018.

La femme au pull rouge, une figure de la terreur.

Une scène dynamique.

Des expressions différentes de l'horreur.

Une figure du chaos.

Mur de La Chapelle

Détail du mur de La Chapelle

Les références religieuses sont, ici, évidentes.

Une grande scène à la Michel-Ange.

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07 juin 2018

Le graffiti politique, Mickaël Péronard.

TWE crew à sa façon a voulu fêter,à Paris, Mai 68. Itvan Kebadiann et Lask, deux membres actifs du crew, amis et complices, ont invité les street artists qui le voulaient à s’associer à leur événement, la réalisation de 3 grandes fresques politiques à Paris.

La première a été peinte rue Ordener dans le 18ème arrondissement. La rue qui relie la mairie de l’arrondissement à la rue Marx Dormy est une rue très passante. Des milliers de personnes, en voiture, en bus, à pied, passent quotidiennement devant le mur nord de l’ancien dépôt SNCF aujourd’hui désaffecté. Le mur est un mur « autorisé » et c’est depuis plusieurs années un des spots de street art de Paris. Nombreux sont les artistes du nord de la capitale et des banlieues proches a y avoir peint des œuvres au demeurant de qualité et de nature très diverses. Des graffs d’apprentis artistes côtoient des fresques peintes par des artistes dont la réputation a dépassé le cadre de l’hexagone. Les crews assez sereinement se répartissent le mur long de plusieurs centaines de mètres ; autrement dit, il y en a pour tout le monde !

TWE, a peint , l’année dernière, une très grande fresque politique sur ce mur. Longue de plusieurs dizaines de mètres et haute de plus de 3 mètres, Itlan K. et Lask dénonçaient,en noir et blanc pour Itvan, et en couleurs pour Lask, les rapports de consanguinité entre les guerres et le capitalisme globalisé. Elle s’inscrivait dans ce qui ressemble à un cycle : une fresque quai de Jemmapes faisait un procès sans complaisance de la violence policière, deux autres rue Noguères prolongeaient ce procès et invitaient à l’insurrection populaire.

Le projet de TWE n’est pas une commémoration, un énième dépôt de gerbes sur la tombe d’une révolution avortée mais un appel à la révolte prenant appui sur l’actualité la plus brûlante. Itvan K. l’a appelé Black lines. Lines, comme lignes, traits. Black comme black blocs. C’est, en quelque sorte, la traduction plastique de la lutte des blacks blocs qui lors d’une grande manifestation à Paris en soutien aux mouvements sociaux (SNCF., EPAD, hôpitaux, Air France etc.) ont fait une démonstration de force remarquée.

La première fresque a eu pour thème la répression policière, la seconde, la convergence des luttes et la troisième ( à l’heure où j’écris encore en projet), le soutien à Adama Traoré, un jeune black de 24 ans mort lors de son interpellation par la police.

A l’invitation sur Internet de TWE, Mickaël Péronard s’est associé à Black lines 1 et 2. Sa fresque peinte en noir et en gris sur fond blanc répondant au code couleur de Black lines ( au sens littéral : les lignes noires) est d’une grande violence. Des personnages sont dominés par une immense vague, un tsunami de colère. Des soldats israéliens dans un char d’assaut vise un Palestinien désarmé. Sur un panneau, le sigle ZAD a été peint.

Les références avec l’actualité sont explicites : la répression de Tsahal des Vendredis de la colère secouent l’opinion publique et l’évacuation des zadistes de Notre-Dame des Landes est encore dans tous les esprits. L’artiste établit un parallèle entre le conflit entre Israël et les Palestiniens et l’éradication par l’État d’une alternative sociétale. Pour lui, les Pouvoirs des états sont responsables des guerres et agissent pour empêcher tout changement. Sa fresque porte deux messages forts : la colère des peuples va emporter le capitalisme triomphant et ses traductions politiques ; l’objet des luttes est la destruction des Pouvoirs. S’ancrant dans une actualité brûlante, Mickaël Péronard, porte une parole anticapitaliste et anarchiste. Black lines 2 véhicule dans une forme différente une critique assez semblable du capitalisme.

Pour dire vrai, il est rare que le street art véhicule une critique aussi acerbe du libéralisme et invite « ceux qui voient » à l’insurrection : la guerre des exploités contre les nantis et les politiques complices.

J’ai souhaité rencontrer l’artiste dans son atelier pour deux raisons : la première est la forme originale de la fresque qui tient davantage du dessin de presse et la seconde est l’actualité des thèmes politiques dans le street art français, en prenant Mickaël Péronard comme exemple.

Michaël Péronard avec beaucoup de gentillesse et de courtoisie m’a reçu à deux reprises. Lors de ma première visite dans son atelier de Montreuil, il m’a montré ses travaux. Tout d’abord de très remarquables paysages urbains dessinés (peints) à l’encre de Chine. Les lieux choisis sont des immeubles récents et déjà vétustes, des chantiers, des ateliers, des terrains vagues, des tours de grande hauteur émergeant du chaos de la ville. L’artiste « peint sur le motif ». Contrairement à une pratique ancienne et courante, il ne part de photographies mais après avoir repéré un endroit qui « l’intéresse » (l’espace choisi ne le séduit pas, mais capte son attention), dessine à l’encre de Chine sur des feuilles de carton. A l’atelier, Mickaël Péronard, peaufine son dessin et découpe le paysage en bandes, soit en bandes horizontales, soit en bandes verticales. Les bandes, peu nombreuses, de trois à cinq, sont dans un deuxième temps disposées l’une à côté de l’autre mais dans un ordre qui ne correspond pas à l’ordre « naturel ».

Le choix des sujets étonne. Ce n’est pas la « beauté » des paysages qui est recherchée mais leur intérêt graphique. Ils sont en rupture avec les paysages traditionnels, soleils couchants sur la mer, marines, champs de blé et coquelicots etc. Mickaël dessine, peint (difficile de trancher car si le dessin domine, des aplats et des ombres sont peintes au pinceau) l’environnement dans lequel il vit et est sensible, parfois à son ordre, son ordonnance, parfois l’inverse, le désordre, l’impression de chaos. De la même manière, il est sensible à ces objets cyclopéens qui dépassent l’Homme : les tours et les barres, les machines. Il élargit la notion de paysage aux quais et aux couloirs du métro. Là aussi, il y trouve matière (non à réflexion!), mais matière à construction graphique.

Le découpage en bandes introduit une notion de jeu. L’artiste joue avec le Réel qu’il dessine, respectant ses formes et ses volumes, mais en découpant l’espace en rompant les cohérences et les continuités. « Celui qui voit » doit alors reconstruire des espaces tronqués pour, mentalement, « voir » l’espace dessiné. Un double jeu, de l’artiste et de « celui qui voit », de déconstruction/reconstruction. Un jeu qui donne au « spectateur » la coresponsabilité de la création de l’œuvre.

Le travail en peinture a des points communs avec ses œuvres dessinées. Les sujets sont pour le moins originaux : engins de chantier dans des environnements techniques. Au-delà de l’opposition entre la faiblesse de l’Homme face aux forces mécaniques qu’il a créées, c’est la géométrie qui suscite l’intérêt, bien davantage que la couleur.

Entre Torpe, son blaze quand il peint dans la rue, et Mickaël Péronard, artiste peintre, quels rapports ? Fort peu. On notera certes dans certaines gravures des ressemblances formelles avec sa peinture dans la rue. A part ça...rien à voir. La rue est le lieu où il milite et l’atelier est son laboratoire. Le changement de nom symbolise cette rupture.

Mickaël Péronard est fils d’un réfugié chilien chassé par la répression de Pinochet. Arrivé en France encore gamin, il y a fréquenté nos écoles et sa culture est française. Son engagement politique n’est pas la conséquence de son origine chilienne mais, clairement, cela a à voir. Une profonde culture historique et politique renforce et structure son action. Il n’a pas la faiblesse de penser que seul le dessin dans la rue peut participer à la conscientisation et à l’engagement militant. Plus modestement, il considère que ses œuvres dans la rue peuvent renforcer une opinion déjà présente en montrant que le badaud qui regarde n’est pas le seul à penser qu’il faut en finir avec l’oppression des Pouvoirs et les injustices sociales.

Une vie coupée en deux parties distinctes, le temps du militantisme et celui des expériences graphiques. En effet, bien que sollicité pour ses talents de dessinateur, Mickaël Péronard ne vit pas de son travail à l’atelier. Il vend son savoir en donnant des cours de dessin et ses œuvres, belles, stimulantes pour l’esprit, restent confidentielles. Pourtant, qui mieux que lui est capable en observant un paysage d’en faire émerger les lignes de forces, les structures cachées, les formes secrètes. Il renouvelle un art du paysage qui est apparu assez tard dans l’histoire de la peinture. Nous savons que la Renaissance italienne en faisait un élément de décor contrairement aux Flamands qui en faisaient le sujet de leurs toiles.

Sous le street artist anar sur les bords se cache un artiste de grand talent, un dessinateur qui ne se satisfait pas des commodités modernes de la représentation mais fouille de ses yeux et de sa vive intelligence nos lieux délaissés par l’Art.

Je ressens après mes heures d’entretien avec Mickaël un malaise : comment une production plastique de cette qualité peut-elle être le violon d’Ingres d’un tel artiste ? Qui reconnaîtra son talent ? Qui lui permettra de vivre dignement de son travail ? Somme toute, je comprends et partage la colère de Mickaël, exclu de facto du marché de l’Art, repoussé dans ses limbes ne lui laissant que les petites miettes d’un (très) gros gâteau.

Image: 

Black lines 1, rue Ordener, mai 2018.

Black lines 1, détail.

Torpe peignant sa fresque (Black lines 1.)

Fresque Black lines 2, rue D'aubervilliers, Paris, mai 2018.

Dessin de M.Péronard.

Dessin, paysage urbain.

Gravure de M.Péronard peinte à l'atelier. Le "trait" rappelle la peinture de Torpe, dans la rue.

Portrait de Mickaël Péronard. Photographie R.Tassart.

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