semaine 42

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

12 octobre 2018

L’offre et la demande

Le capitalisme lui allait comme un gant. Toute sa vie, il avait respecté scrupuleusement la loi de l’offre et de la demande ainsi que les règles du libéralisme et du libre- échange. La loi du marché était la seule loi qu’il respectait dans son travail, vendeur de voiture de luxe, dans sa vie privée et dans sa vie de citoyen. Tout avait un prix, les choses comme les gens. Il avait pris l’habitude d’évaluer les individus qu’il croisait. Plus que lui ou moins que lui en fonction de leur origine, de leur âge, de leur physique et de leur emploi. Ce n’était pas sa faute si la plupart des gens possédait une valeur moindre que la sienne.Quand sa femme le quitta pour un type sans valeur, une rupture qu’il vécut comme un échec personnel car cette femme était une vraie bonne affaire, il se retrouva sur le marché de la séduction. Un homme mûr qui n’est pas au chômage, un gars bien foutu, capable de bander vigoureusement, un homme musclé pas chauve et pas bedonnant, cela vaut son prix. Il se mit à la recherche d’une femme qui accepterait un échange sexuel car elle vaudrait approximativement le même prix que lui sur le marché. Aux yeux de cet homme, sa démarche ne posait aucun problème. D’ailleurs, se disait-il, au Moyen âge, les nobles, hommes et femmes ne signaient leur contrat de mariage que s’ils possédaient un titre ou un territoire équivalent. Il se mit à la recherche de la bonne affaire même s’il connaissait le danger qu’il risquait en fréquentant des femmes : l’Amour. L’amour est l’ennemi du capitaliste. En amour, on investit beaucoup, tout le temps, sans jamais voir la couleur des bénéfices. Il croisa une femme d’un prix équivalent au sien qui refusa des rapports sexuels parce qu’elle avait une trop haute opinion de sa valeur.  Ses hormones le tourmentaient. Depuis combien de temps n’avait-il plus baisé ? Les besoins sexuels de notre homme l’obligèrent à chercher la bonne occasion. Une femme laide ou malade qui serait heureuse de s’offrir un type d’une telle valeur. Il fit l’amour avec des femmes qui, à ses yeux, ne valaient pas grand-chose et qu’en temps normal, il n’aurait même pas regardé. Le problème, c’est qu’il se lassa rapidement des femmes qui ne le valaient pas parce qu’il avait l’impression de gaspiller son capital. Rien ne pouvait plus apaiser ses besoins sexuels. Il pensait au sexe jour et nuit ou plus précisément, son sexe pensait à sa place. Heureusement qu’il reste les prostituées. Au moins, les professionnelles qui font commerce de leur corps affichent leur prix. Tout est plus simple et plus honnête quand on affiche le prix des choses, se dit-il. L’homme se rendit alors dans la galerie marchande où les femmes sont en vitrine.  Dans la galerie des Vitrines, chaque client est scanné et doit se soumettre à une analyse de sang et d’urine pour éviter les maladies sexuellement transmissibles. La mafia n’organise pas les tests pour éradiquer les maladies, elle s’en fiche, mais une travailleuse malade coûte si cher.

Le taux de testostérone anormalement élevé chez ce client interpelle le mafieux laborantin qui alerte ses supérieurs. Après avoir observé toutes les vitrines, le choix de notre homme se porte finalement sur une brune pulpeuse que la mafia qui en espérait une bonne rentabilité avait arraché à son pays et à sa famille. La femme expose une partie de ses charmes en vitrine. Sa bouche, ses cuisses et sa magnifique poitrine… Cette femme qui a beaucoup de valeur, notre homme la désire dès qu’il la voit. Plusieurs hommes semblent intéressés par la prostituée. On fait la file. Quand, enfin, arrive le tour de notre homme, il pénètre dans le magasin. Un parfum féminin éveille ses narines et ses sens. Il n’en peut plus débander. Ivre de désir, il se cogne aux murs des salles minuscules La femme ne se trouve pas dans la première pièce, il pénètre dans la seconde. Personne. Où est-elle ? Il avance encore. La troisième pièce est un boudoir décoré d’estampes suggestives mais vide. Où est la femme ? Il se sent mal tellement il la désire. Au moment où il sort du boudoir, deux hommes le frappent violemment à l’arrière du crâne. Il s’écroule, inanimé. Une aiguille cherche ses testicules. On lui ponctionne un peu de sperme. Sa substance est si riche en testostérone que ce stéroïde naturel sera vendu par la maffia à un laboratoire pharmaceutique, fabricant de petites pilules bleues. A la mafia, le capitalisme va aussi comme un gant. Sous sa capsule de plastique, il rayonne de bonheur parce qu’il est frénétiquement touché, choisi et emporté pour quelques euros par des dizaines de femmes désireuses de booster le désir de leur mari défaillant.

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© Serge Goldwicht

27 septembre 2018

Dans la forêt sans homme

Elle avait suivi ses parents dans un couffin. A son âge, trois ans,c’est le moins que l’on puisse faire. Ils avaient traversé le désert et puis la mer. Partout où ils allaient, elle posait ses yeux immenses sur le monde pour l’observer et le comprendre. Le désert n’a pas besoin d’hommes pour être dangereux. La mer, non plus.Pour embarquer son père a donné au capitaine tout ce qu’ils possédaient.

- Tu t’es fait arnaquer, a dit la mère

- J’ai payé le même prix que les autres, s’est défendu le père, pas fier. Dans le bateau, en pleine mer, ses parents se réchauffaient à l’espoir en répétant : « Tu verras, tu verras. » Sa mère a chanté une chanson pour faire fuir la peur. Le vent emporta les paroles au loin.

Ils ont accosté dans un port où les attendaient des hommes en uniforme qui sont montés à bord. Elle a observé intensément les policiers mais eux, non. Trop de travail. Une armée était sur le point d’envahir l’Europe dont ils étaient les gardiens.Ils voulaient voir leurs papiers. Pourquoi des papiers ? Qu’est-ce que c’est ?

Arrivés dans une grande ville, ils se sont réfugiés dans un parc où ils ont eu froid, faim et soif. Toutes les nuits, les policiers du secrétaire d’état à la migration les traquaient pour avoir des papiers. Personne n’en possédait, tout le monde le savait. Aux yeux de la petite, le spectacle ressemblait à Guignol en pas drôle. Encore des papiers ? qu’est-ce que c’est ?

Le secrétaire d’état désirait appliquer strictement la loi du pays dont son parti voulait la mort.

Le bébé ne comprenait pas mais, à sa décharge, personne ne comprenait.

Ensuite, on leur a dit : on va vous loger dans un centre fermé près d’une forêt et d’un aéroport, ce sera plus simple. Son Papa a dit ce que disait déjà son père : « Là où il n’y a plus d’hommes, pousse une forêt. »

Les mots ont leur importance. Il s’agit d’un centre fermé, pas d’une prison même si le centre est gardé par des hommes armés, entouré de barbelés et surveillé par des miradors

Dans le village où avait été construit le centre fermé, les habitants ne voulaient pas des nouveaux arrivants. Ils craignaient le bruit, la violence, la saleté, le vol et la drogue. La drogue ? C’est quoi la drogue ?

Après deux semaines d’enfermement, un matin, très tôt, elle a quitté le centre par un trou dans le grillage creusé par les renards, un peu sur ses pieds, beaucoup sur ses genoux car elle est trop petite pour marcher.Elle a traversé la route et s’est engagée dans la forêt.

Dans le centre, tout le monde s’inquiéta pour elle. Dans le village, on a dit : quand on ne sait pas tenir ses gosses, on n’en fait pas.

Trois semaines passèrent sans nouvelle de l’enfant. C’est long trois semaines quand on est parent.Un jour, un chasseur revint de la forêt, les larmes aux yeux. C’est rare un chasseur qui pleure. Il avait découvert un enfant africain en pleine forêt flamande couché sur un lit de feuilles.  Ce n’était pas un lit mais plutôt un autel formé de feuilles arrachées et empilées. De la fougère, du liseron et du chèvrefeuille. L’ensemble n’avait rien de design mais était plutôt confortable Auteurs du berceau improvisé, des sangliers montaient la garde et un cerf surveillait tout le plus grand cerf et le plus triomphant jamais vu dans cette forêt loin des Ardennes. Dans le berceau de l’enfant, le chasseur découvrit des glands, des fèves, des noisettes et de l’ail des ours.

- On dirait qu’ils l’ont nourri, affirma le chasseur.

- Ce n’est pas possible, répondirent les villageois.

Quinze jours après cette découverte, disparurent les premiers enfants du village.  On accusa les migrants, mangeurs d’enfants, mais l’enquête de la police conclut que les enfants du village s’étaient réfugiés dans la forêt de leur plein gré avec l’intention de rejoindre les bêtes.

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© Serge Goldwicht

31 août 2018

L’Europe

Le vendredi vers 18heures, dans les locaux de la commission européenne à Bruxelles prendre l’ascenseur est un enfer. Tout le monde veut rentrer chez soi, partir en week-end ou rejoindre des amis pour dîner. L’ascenseur, plein à ras bord de fonctionnaires en costume cravate des dossiers plein les brasne s’arrête pas à l’étage demandé et quand il s’arrête, on ne peut pas en sortir à cause de la foule qui piétine devant les portes. Depuis plus de deux heures, je tente de rejoindre mon bureau où un problème urgent m’attend. Je passe du douzième étage au quatrième sans parvenir à mettre le pied au troisième où se trouve mon bureau qu’il faut absolument que j’atteigne. J’ai du travail par-dessus la tête : Un bateau avec 432 somaliens à bord attend l’autorisation d’accoster dans un port européen. Ma secrétaire, Elsa, est sur le coup. Elle tente de trouver un accord avec les pays et les ports de la région. C’est une femme volontaire et efficace qui,en général, arriveà ses fins.

Il est déjà dix- huit heures trente et je suis toujours dans l’ascenseur qui parcourt le bâtiment de haut en bas sans me permettre d’atteindre mon bureau. Si je ne trouve pas une solution, je vais manquer Elsa qui sera partie sans parler du dîner de ce soir programmé chez mes beaux-parents. Ma femme va râler. Heureusement, l’ascenseur s’arrête enfin au troisième étage. Dès l’ouverture des portes, je me précipite à l’extérieur en bousculant les femmes de ménage d’origine africaine, les mains pleines de seaux.

- Pardon, pardon, excusez-moi !Sorry !  Quand j’atteins enfin mon département, il est désert. Les lumières du couloir sont éteintes et les portes des bureaux closes

Je cours jusqu’à mon bureau qui est plongé dans le noir. Elsa est absente. Je l’appelle.

- Désolé Elsa, comme d’habitude, je suis resté bloqué plusieurs heures dans les ascenseurs. Vous êtes déjà partie ?

- oui, je devais partir tôt aujourd’hui. Mon mari et moi, avons programmé un week-end à Rome. Notre avion décolle dans un quart d’heure de Charleroi.

- Je vous comprends. Vous avez pu trouver une solution pour ce bateau de somaliens ?

- Non, Monsieur, je n’ai pas eu l’occasion de le faire car le bateau a disparu des radars. Personne ne sait où il se trouve à l’heure actuelle. Des garde-côtes patrouillent sans succès le secteur depuis plusieurs heures.

- Il aurait coulé ?

- Oui. 432 personnes sont portées disparus. Des familles et des enfants.

- Des survivants ?

- Aucun, à ma connaissance.

Le téléphone en main, on est resté silencieux une bonne minute. On ne pouvait pas faire moins. Ni plus.

En raccrochant, je me rends compte qu’il est presque dix-neuf heures. Le moment où les vigiles verrouillent les accès du bâtiment. Plus question de prendre l’ascenseur cette fois. Je descends les escaliers quatre à quatre et je me précipite vers les portes en verre, les portes principales.

- Merde ! Elles sont fermées. Je suis bon pour passer le week-end dans les fauteuils du hall d’entrée.

Je suis à peine assis qu’un vigile veut voir mon accréditation et mes papiers. Il vérifie tout avec attention. Tout va bien, je suis en ordre. Au moment où le vigile s’éloigne, jetente de me positionner confortablement dans le fauteuil et je ferme les yeux

-  Vous comptez passer la nuit, là ? me demande le vigile en me réveillant. Il est debout devant moi, les bras croisés. A sa ceinture pend une matraque.

- Oui, je vous gêne ?

- Moi, pas du tout mais le règlement interdit de rester dans le hall d’entrée quand le bâtiment est fermé.

Son ton est ferme mais pas agressif. Il me fait comprendre qu’il n’a rien de personnel contre moi mais qu’il doit appliquer le règlement.

- Je comprends, je comprends très bien, dis-je en me levant. Je vais rejoindre mon bureau.

- Le plus vite sera le mieux.

Je me relève et me dirige vers les ascenseurs. Le vigile ne me quitte pas des yeux.

A cette heure-ci, plus de problème avec les ascenseurs. J’arrive sans encombre au troisième étage plongé dans l’obscurité. Je sais que mon bureau est fermé mais j’espère trouver une collègue ou une secrétaire qui travaillerait tard ce vendredi. Tous les bureaux sont fermés. Je tente ma chance en frappant à toutes les portes du couloir, une fois, deux fois, trois fois mais personne ne donne signe de vie. Résigné, fatigué, affamé je me couche sur la moquette devant mon bureau pour tenter de trouver le sommeil. Ce ne sera pas simple, la moquette est trop fine et la dalle de béton trop dure Le week-end s’annonce pénible. Nous sommes vendredi, fin d’après-midi et je prie déjà pour voir arriver Elsa qui commence à neuf heures précises lundi matin.  Je me prépare à vivre deux jours sans manger, sans boire et sans dormir sauf siapparait miraculeusementune employée du service de nettoyage qui travaillerait le week-end.

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© Serge Goldwicht

02 août 2018

Chagrin d'amour

Plus de vingt ans qu’ils vivaient ensemble soudés l’un à l’autre. Vingt ans qu’ils occupaient la même place à table et dans le lit conjugal. Peut-être en avait-elle marre d’être toujours à sa gauche dans le lit et en face de lui pendant les repas ? Peut-être qu’elle en avait marre de savoir à l’avance ce qu’il allait dire et ce qu’il était en train de penser. Il ’ignore pourquoi elle est partie car elle n’a donné aucune explication. Elle ne sait pas vraiment pourquoi elle vécut vingt ans avec lui ni pourquoi elle est partie. Il le fallait probablement.

Elle est partie si brutalement qu’elle lui a arraché le bras et une partie du flanc du côté où elle dormait soudée à lui. Dans le miroir, il n’est pas beau à voir. A la place de la chair arrachée, son flanc saigne abondement. Ses côtes,son cœur et son poumon gauche sont visibles. Son cœur bat trop vite mais il ignore Si l’organe s’emporte parce qu’elle est partie ou parce qu’il est terrorisé par la lumière aveuglante de la salle de bain alors que depuis toujours, il battait dans le noir. Peut-il sortir comme çà pour se rendre au bureau ? Oui s’il dissimule son flanc blessé sous une veste. Ses collègues qui ne s’intéressent pas beaucoup à lui n’y voient que du feu

- Tu as une petite mine aujourd’hui

- Sabine m’a quitté hier soir.

- Mon pauvre Thomas ! J’imagine que c’est dur mais tu verras, tu vas souffrir pendant quelques semaines et puis, tu n’y penseras plus.

- Tu crois ?

- J’en suis certain. Dans un mois, cette rupture ne sera plus qu’un mauvais souvenir, crois-moi.

Il se mit au travail avec l’espoir de reprendre le cours de sa vie même si, plusieurs fois, il faillit s’évanouir à cause de l’intensité de la douleur mais il tint bon. Il n’était pas du genre à étaler ses blessures en public.. Il comprend aussi qu’il sera délicat de faire une nouvelle rencontre amoureuse. En amour, tôt ou tard, on se dévoile physiquement ou mentalement. Son corps mutilé ne peut qu’horrifier la femme dont il pourrait faire la connaissance.

A la fin de la journée, son flanc gauche le fait tellement souffrir qu’il décide de consulter un médecin.

Le généraliste examine la plaie avec attention. En trente ans de carrière, il n’a jamais vu pareille blessure.

- Je pourrais vous donner des analgésiques pour atténuer la douleur mais le problème est ailleurs, cher Monsieur. La chair a pour fonction principale de protéger le corps contre les infections et les parasites. J’ai peur que très vite, votre plaie soit infectée par des larves de vers à viande et par des champignons.

- Quel est le remède ?

- Voici un spray, cher Monsieur. Je vous conseille, d’asperger votre plaie deux fois par jour avec ce produit.

- C’est une espèce d’insecticide, remarque le patient en souriant.

- On peut dire çà, reconnait le médecin, un insecticide doublé d’un fongicide.

Le lendemain matin, dans le miroir, plus de doute. Des vers infectent bien la plaie. Il les voit se tortiller à l’intérieur de son corps. Bizarrement, il ne se sent ni dégouté ni horrifié par ce qu’il découvre. Qu’il reste de la vie après vingt ans d’amour le rassure. Il renonce même à s’asperger d’insecticide. Il se refuse à tout détruire et puis qui sait ? Avec le temps, de sa plaie, s’envoleront peut- être des papillons.

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© Serge Goldwicht

27 juin 2018

La fin des formules

Elle pleura beaucoup en rentrant du travail ce soir- là. Son patron l’avait traitée comme une merde et ses collègues ne s’étaient pas montrés solidaires. Pire, ils s’étaient tous opposés à elle en prenant le parti du plus fort. Elle en avait gros sur le cœur mais ce soir-là, son chagrin tombait très mal car il espérait visionner une émission intéressante à la télé. Il fit semblant d’écouter sa femme en hochant la tête aux moments opportuns et en ponctuant le discours de son épouse de « Oui, bien sûr » ou de « Evidemment ! » opportunistes. Elle pleura de plus belle. Il se dit que cette crise prendrait des heures s’il ne frappait pas un grand coup. Il lui caressa le bras dans l’espoir qu’elle se calme et comme son geste restait sans effet, il ajouta sans le penser : « Tu sais que je t’aime. Je suis à tes côtés, tu pourras toujours compter sur moi

- Même quand je serai vieille et malade ? demanda-t-elle.

- Surtout quand tu seras vieille et malade, répondit-il. La formule était clairement creuse et mensongère mais elle se montra satisfaite. Ce mensonge lui convenait.

Après cet échange de formules creuses, toutes les communications entre les êtres humains connurent un bug étrange et jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Certains accusèrent ce couple d’être à l’origine du mal il est fort probable que d’autres êtres humains s’échangeaient des formules creuses au même moment.Le virus s’attaqua d’abord aux communications humaines. Il ne fut plus possible de dire « Je t’aime » si on n’éprouvait pas ce sentiment. Personne ne parvint plus à émettre des formules creuses et mensongères. Quand on ouvrait la bouche pour ne rien dire, on n’émettait plus aucun son. Les premiers humains atteints par le mal furent les présentateurs d’émission télé, journaux télévisés et émissions de divertissement qui ouvraient la bouche sans rien dire comme les poissons. Les hommes et femmes politiques furent aussi touchés par le mal.Le monde ressembla à un grand aquarium. Il ne fut plus possible d’échanger des formules vides de sens comme si la capacité de communiquer au moyen de formules toutes faites avait disparu.Ce fut une période étrange où il n’était pas rare de découvrir des couples faisant l’amour dans les lieux publics. Sur un banc en pleine rue ou dans une rame de métro. Quand on ne peut plus parler d’amour, il vaut mieux le faire.

- Tu vois, c’est çà l’amour disait la mère de famille assise sur la banquette juste en face des amants.

- Ah d’accord, maintenant je comprends, répondait le fils de six ans.

- On assiste à une mutation importante de l’être humain, annoncèrent les scientifiques.

Quand les humains désiraient s’échanger des formules telles que « Tu m’as horriblement manqué, je pensais encore à toi ce matin » Il faut absolument qu’on se voie, je ne peux pas vivre sans toi. ». Les bouches s’ouvraient comme les gueules des poissons mais aucun son n’en sortait. Quand la population se rendit compte qu’il n’était plus possible d’échanger des formules creuses par voie orale, le génie humain se tourna vers le langage des signes. Les écoles qui enseignaient ce langage furent prises d’assaut. Les gens qui connaissaient déjà le langage des signes étaient avantagés. On signait des phrases étranges à cette époque : « Vous êtes sourde depuis la naissance ? Vous en avez de la chance ! » Changer de mode de communication ne mit pas fin au mal. On s’échangea des mots creux dans le langage des signes qui connut des pannes à son tour. Des petites malins tentèrent de communiquer par télépathie mais il ne fut jamais formellement établi que ce mode de communication fonctionnait vraiment même si quelques illuminés hurlaient parfois en rue : « J’ai reçu un message ! J’ai reçu un message ! Boutons l’anglais hors de France ! »

On revint à l’utilisation de la parole en espérant que tout reprendrait comme avant. Hélas, très vite, les vendeurs de voiture et les agents immobiliers furent atteints par le mal et connurent des blancs dans leur communication. Même les prétentieux auteurs de nouvelles, persuadés de ne ja

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22 juin 2018

Saurien

On ne l’avait plus caressé depuis tant d’années que sa peau s’était modifiée. Avec le temps, elle s’était progressivement asséchée et morcelée. Le manque de tendresse fait muer l’espèce. Lentement les cellules de l’épiderme s’étaient transformées et sa peau s’était mise à ressembler à la terre sèche et aride du désert d’Atacama. Plus grave, une espèce d’épaisse croute protectrice enveloppa complètement son corps comme une carapace. Un matin, en se réveillant, il découvrit que ses jambes étaient soudées et ne formaient plus qu’un seul et nouveau membre. Son réveil sonna. En voulant l’éteindre avec la main droite, il sortit de sous les couvertures une énorme patte pleine de griffes qui explosa l’appareil en mille morceaux. Couché dans son lit, il espéra le retour du sommeil mais trop de questions se bousculaient dans sa tête. Il valait mieux se lever. Il repoussa les couvertures et se glissa hors du lit. Ses jambes n’étaient pas du tout soudées. Elles s’étaient transformées en une énorme queue de reptile. Il rampa jusqu’à la salle de bain mais évita de se regarder dans le miroir. Quand on sait, il vaut mieux ne pas voir. De toutes façons, le miroir était impossible à atteindre, accroché au mur, bien trop haut alors que lui, il était plaqué au sol. Il était tôt ce matin -là, quatre heures environ. Peu de monde dans les rues. Le bon moment pour tenter une sortie discrète. Impossible d’atteindre le bouton de l’ascenseur mais il fut très simple de ramper dans la cage d’escalier déserte à cette heure-là. Ensuite pousser la porte de rue avec sa gueule et attendre le bon moment pour traverser. En face, les étangs d’Ixelles l’attirent irrésistiblement. Il descend sur le trottoir et se cache sous une voiture. Il attend. Aucun bruit à gauche ni à droite. Il tente sa chance et traverse la rue. Un automobiliste a bien vu quelque chose d’énorme traverser la rue dans la lumière de ses phares mais il préfère oublier cette vision et surtout n’en parler à personne. On le prendrait pour un dingue. Déjà qu’on le prendre régulièrement pour un imbécile.

Dans l’ombre des fourrés qui poussent autour des étangs d’Ixelles, il est à l’abri. Il se glisse dans l’eau mais brrr, qu'elle est froide ! C’est plus fort que lui, il dévore trois canards gonflés par les croutons de pain que leur jettent les passants et le seul cygne des étangs d’Ixelles, un animal prétentieux qu’il a détesté tout de suite. Plus tard, des habitants du quartier accuseront les migrants d’avoir mangé le cygne parce qu’ils avaient faim. Un vrai scandale ! Ces gens ne respectent rien !

Trois canards et un cygne ne suffisent pas à un animal de son calibre. Il a encore faim. Une femme et un enfant se promènent au bord de l’étang main dans la main. D’un bond, il sort de l’eau, ses mâchoires s’emparent de la femme, l’arrachent à l’enfant et l’entraînent vers le fond pour la dévorer. Tiens ! Il y a des noyés. La femme a quelque peu apaisé sa faim mais pas sa soif de tendresse. Il se sent seul, tellement seul. Il fait le tour de l’étang dans l’espoir de croiser un proche, quelqu’un de sa famille, la famille des crocodilidés mais l’étang n’est habité que par des canards imbéciles et des cygnes qui ne daignent pas lui adresser la parole. La solitude lui pèse, il décide de rentrer chez lui. A nouveau, il faut traverser la rue mais il est dix heures du matin. Il fait clair à présent et les véhicules sont plus nombreux. Il se dissimule sous une voiture garée près des étangs et il attend. Pas d’automobile en vue. Il tente sa chance. En quelques secondes, en s’appuyant sur ses quatre pattes il a traversé la rue. Il est stupéfait par la puissance de ses pattes, lui qui n’en a jamais eu. Il est déjà devant sa porte. La sonnette est trop haute mais il donne quelques coups de queue sur le battant de bois. Sa femme ouvre. Elle est tellement horrifiée par la présence du saurien qu’elle s’écarte. Il en profite pour entrer.  Ses enfants sont en train de jouer au salon. En l’apercevant, ils paniquent et se juchent l’un sur une chaise, l’autre sur le canapé pour échapper à ses crocs. Ils sont effrayés et ce n’est pas le but de sa visite. Son instinct lui dicte de rester immobile pour qu’ils aient moins peur et çà marche. Ils se détendent même s’ils restent à bonne distance de l’animal.Il aimerait que sa femme le caresse et que ses enfants lui parlent. Mais qui caresse et parle à un gros reptile qui s’introduit dans un salon ? Personne, il s’en rend compte. Ses enfants, il rêve de les prendre dans ses pattes mais il sait qu’en les touchant, il les ferait mourir de terreur. Le mieux est encore de faire le mort. Sur une étagère, en haut à gauche, il avise un exemplaire d’Alcools d’Apollinaire, son poète préféré. Il aimerait tant le relire. Il sait que c’est sa dernière possibilité de s’y plonger car la chance de trouver un recueil d’Apollinaire dans les fourrés des étangs d’Ixelles est très mince. Il sait aussi que se déplacer dans le salon sèmera la panique chez ses enfants. Il vaut mieux rester immobile en se remémorant son texte préféré.

« Je suis soumis au chef du signe de l’automne

Partant j’aime les fruits, je déteste les fleurs

Je regrette chacun des baisers que je donne

Tel un noyer gaulé dit au vent ses malheurs

Et je vis anxieux dans un concert d’odeurs »

Sa place n’est plus dans cette maison, c’est une certitude. Il décide de rentrer chez lui. Au moment où il quitte le salon, une voix derrière lui crie : « Papa ! Papa, tu vas revenir, hein, tu vas revenir ? Ainsi, ils savent qui il est mais revenir en arrière ne leur posera que des problèmes, à eux et à lui.Il le sent. Impossible de communiquer entre deux espèces si différentes. Il sort de la maison, traverse la rue et plonge dans l’eau froide de l’étang qu’il n’aurait jamais dû quitter.

Le lendemain, il flotte tranquillement entre deux eaux sans savoir que des voisins l’ont repéré la veille au moyen d’une paire de jumelles.

- Un crocodile dans les étangs d’Ixelles ! La nouvelle s’est répandue en ville comme une traînée de poudre.

Il est environ 19heures quand ses pattes et sa gueule se prennent dans un filet de pêche. Il tente bien de se défendre à coups de gueule et de queue mais les pêcheurs sont trop nombreux et trop bien organisés. Certains d’entre eux ont de l'expérience car ils ont déjà chassé le crocodile à l’époque où le Congo était belge. On le sort de l’eau, on lui attache les pattes et la gueule et on le jette à l’arrière d’une camionnette. Direction, le maroquinier clandestin le plus proche.

De la peau du crocodile, l’artisan fit une pochette, un portefeuille et un sac.

- Mais tu as dû dépenser une fortune pour ces merveilles, mon chéri ! s’exclama la femme en découvrant son cadeau

- Quand on aime, on ne compte pas, répondit le chéri qui s’abstint d’expliquer comment il s’est procuré la peau du saurien.

La peau de son sac, la femme la caressa tous les jours qu’elle vécut mais on ne revient jamais en arrière.

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© Serge Goldwicht

29 mai 2018

Derrière le mur

L’inconnu contourna l’immeuble en voiture et puis, à pied. Au premier coup d’œil, le quartier n’avait pas vraiment changé. Dans les détails, peut-être, dans les parfums. A la fenêtre du living, une affiche annonçait que l’appartement était bien à louer comme l’annonçait le journal « Le Soir » à la rubrique « Petites Annonces »
L’affiche annonçait que pour tous renseignements, il suffisait de sonner au premier étage. Le propriétaire habitait juste au-dessus. C’était une mauvaise nouvelle qui fit grimacer l’inconnu. Le propriétaire était un petit homme rond et affable.
- Bien sûr qu’il est possible de visiter ! Aujourd’hui ? Maintenant ?
- Oui, maintenant.
- Veuillez me suivre, cher Monsieur.
L’inconnu suivit le propriétaire dans l’appartement du rez - de- chaussée. Il savait que tout se jouerait dans les secondes à venir. Une seule erreur et tout serait fichu. Quand ils pénétrèrent dans l’appartement, l’inconnu se sentit mal parce que tout avait changé. Non seulement les meubles avaient disparu mais même les murs n’étaient plus à leur place. Il fit un effort terrible pour ne pas défaillir et, pendant quelques secondes, il prit appui contre le chambranle de la porte. Rien n’était resté comme dans son souvenir. Un mur récemment construit barrait à présent l’entrée de l’ancienne cuisine. Une nouvelle cuisine flambant neuve à l’américaine avait été montée devant le mur. L’inconnu fit semblant de s’intéresser aux longues explications du propriétaire sur le loyer, la garantie, les charges et sur le matériel tout récent de la cuisine. C’est alors qu’il commit sa première erreur.- Vous avez construit un mur là.
Le propriétaire le foudroya du regard :  "Comment le savez-vous ?"
L’inconnu s’en sortit en parlant de l’état quasiment neuf du mur aux briques apparentes en comparaison avec la vétusté des autres. Apparemment le propriétaire n’y vit que du feu. Il sortit le contrat de bail que l’inconnu prit le temps de lire pour donner le change.
- Vous signez ici, ici, là et là, cher Monsieur.
- Très bien.
Les deux hommes décidèrent de se revoir dans un mois. Le temps de réfléchir.
- Vous recevrez les clefs dès le paiement du premier loyer.
- C’est tout naturel.
Satisfaits, le bailleur et le futur locataire se séparèrent sur le seuil de l’immeuble.
L’inconnu reprit sa voiture et rentra chez lui, se reposer.
Il était 23h30 quand il gara sa voiture devant l’immeuble. L’appartement du premier étage était encore éclairé. Il patienta en écoutant la radio. Il patienta longtemps. Soudain, les lumières du premier étage s’éteignirent. Il descendit de la voiture sans claquer la portière, sortit de son coffre un sac en cuir et se dirigea lentement vers l’immeuble. Tout à l’heure, il avait remarqué que la serrure de la porte d’entrée de l’immeuble n’avait pas été changée. Il sortit les clefs de sa poche, ses clefs, et pénétra dans l’immeuble. Il n’alluma pas la lumière dans le hall d’entrée ni dans le couloir. Pas nécessaire et trop dangereux.

La serrure de la porte de l’appartement avait été changée. Il l’avait remarqué tout à l’heure mais il avait emporté avec lui du matériel pour crocheter la serrure. Il fallait travailler vite et en silence. Si le propriétaire le surprenait là, devant cette porte, c’était la catastrophe. Il parvint à ouvrir la porte en quelques minutes, presque sans bruit. Ces serrures modernes sont simples à crocheter. Il pénétra dans l’appartement silencieux. Et s’avança jusqu’au mur qui barrait l’accès à l’ancienne cuisine. A présent commençait son travail le plus délicat. Il sortit des outils de son sac en cuir et s’attaqua au mur. Après une bonne heure de travail, il était parvenu à libérer le périmètre d’une brique à hauteur des yeux d’un homme en grattant le ciment. A l’étage, aucun bruit. Il donna un coup sur la brique à l’aide de son marteau dont la tête était protégée par un morceau de caoutchouc pour étouffer le choc. Il avait tout prévu. Il travaillait silencieusement. Toujours aucun mouvement à l’étage. Au troisième coup de marteau la brique frissonna. Au quatrième, elle était descellée. Il aurait pu la pousser dans l’ancienne cuisine mais il craignait que la chute de la brique sur le carrelage ne réveille le propriétaire. Au lieu de pousser la brique dans le vide, il entreprit de la retirer. Cette opération lui prit du temps. A l’étage, rien. Après plusieurs heures de travail, il parvint enfin à faire pivoter la brique et la prendre en main. Quand il l’ôta du mur, un flot de lumière l’éblouit. On aurait dit un écran de cinéma. Elle était là, sa mère, assise dans la cuisine, comme toujours, en train de préparer à manger pour ses enfants. Nourrir ses gosses, les protéger, c’était son combat, son obsession. Il la voyait de dos. Ses longs cheveux noirs attachés comme dans son souvenir. Dans ses bras, un enfant de trois ans, pas plus, dont il aperçut le visage. C’était lui sans aucun doute. Il reconnut sa grosse tête et sa bavette bleue avec un lapin brodé. Elle donnait à
manger à l’enfant et ne se rendait compte de rien. Il aurait bien voulu crier mais la peur de réveiller le propriétaire était trop forte.
- Maman, dit-il d’une voix étouffée à travers l’espace laissé par la brique.
- Maman !
Elle n’entendait rien. Pour qu’elle se retourne vers lui, il songea un moment à faire tomber la brique sur le carrelage mais il ne voulait pas l’effrayer, surtout pas.
- Maman ! cria- t- il.
Elle ne réagit pas mais l’enfant se redressa un peu et l’observa avec attention. Sur son visage apparut un étrange sourire, un sourire plein de condescendance et de mépris. L’homme comprit alors que sa mère appartenait pour toujours à l’enfant à la bavette bleue et que, pour lui, il était trop tard. Il avait laissé passer sa chance il y a longtemps.

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