semaine 25

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

Tous les billets

21 septembre 2016

La magie de la vente

Les yeux fixés sur le mur de sa cuisine, Frank touille son café. Le sucre s’est dissous depuis longtemps, mais la petite cuillère continue à tourner en rond dans le café noir. Frank ne sait qu’une chose : nous sommes le 30 juillet, dernier jour avant les vacances. Frank déteste les vacances. C’est pire : elles l’angoissent. Il tente de se convaincre qu’il s’agit d’une journée ordinaire. Allez Frank, reprends-toi ! Il boit son café d’une traite, il est froid, et part à son premier rendez-vous. Frank est agent commercial dans une société qui fabrique et commercialise des fontaines d’eau. Il préfère dire qu’il est vendeur, le meilleur de la firme, chiffres à l’appui. Vendre tient de la magie. Personne ne sait pourquoi une vente se fait. Les mécanismes d’une bonne vente sont inconnus. Il n’a qu’une seule certitude : la magie de la vente disparaît quand on arrête de vendre. Il le sait. Il l’a vécu. Il s’inquiète. Au printemps dernier, ses résultats étaient si bons qu’il avait pris deux jours de congé. Deux jours de détente dans un hôtel au bord de la mer. Une erreur. A son retour, la magie de la vente l’avait quitté. On ne devrait jamais se détendre. A son retour, Frank ne parvint plus à ensorceler ses victimes. Son argumentation tombait à plat. Et quand il parvenait enfin à hypnotiser le client, il gaffait. Un mot de trop dans la fragile formule magique et son interlocuteur reprenait ses esprits en disant : « Votre produit est intéressant, mais je vais réfléchir ! » Réfléchir c’est l’horreur ! La réflexion est l’ennemi du vendeur comme du magicien. Les bons de commande de Frank restaient vierges. Trois semaines sans rien vendre, il commença à paniquer. Avril fut désastreux. Au bureau, il évitait son patron. Devant ses collègues, il simulait des conversations avec des clients au téléphone et puis, il éloignait le combiné de sa bouche pour murmurer : « Il mord à l’hameçon, je le tiens ! ». L’angoisse de ne rien vendre lui donnait de douloureuses crampes à l’estomac. La nuit, il rêvait que son patron le congédiait et qu’il errait en ville sans un sou. Des huissiers noirs volaient au-dessus de sa tête pour s’emparer de sa mallette, de ses bons de commande, de ses costumes et de sa grosse voiture de fonction. Un soir de mai qu’il déprimait dans un bar, Frank rencontra un vague copain, un vendeur de voiture. Au premier coup d’œil, Frank et Jérôme comprirent que les affaires roulaient pour l’un et pas pour l’autre. - Ca va pas fort, hein, Frank, remarqua le vendeur de voiture. Frank lui expliqua que la magie de la vente l’avait quitté. L’autre se fendit d’un sourire méprisant: « C’est bizarre ! Ca ne m’est jamais arrivé ! ». - Tu as peut-être trouvé la formule magique, répondit Frank. - La seule formule qui fonctionne, déclara Jérôme, se résume en trois mots : BOUFFER L’AUTRE. Frank déposa son verre. Mais oui, c’est évident ! Il avait oublié le principe premier de la vente : la cruauté. Jérôme continuait sa démonstration: "Bouffer l’autre dans le cadre du boulot mais aussi en dehors. La vente est une philosophie de vie. Il faut se comporter en permanence en prédateur. En requin ! Ne jamais desserrer l’étreinte ! Jamais!" Frank opinait sans rien dire. Jérôme vida son verre et appela la serveuse. - Mon ami Frank va payer nos verres et mon ardoise. Devant l’air étonné de Frank, Jérôme ajouta : « Tu me dois bien ça ! Pour la leçon ! » - Heu … Evidemment ! La note était salée. Frank paya sans sourciller une somme exorbitante, le crédit de plusieurs semaines mais estima que la leçon en valait la peine. Frank suivit les conseils de Jérôme et la fréquence de ses crises d’angoisse diminua. Les ventes remontèrent lentement. Il ressentit à nouveau ce bonheur intense, la sensation de pouvoir absolu au moment précis où son interlocuteur signait le bon de commande. Mai fut meilleur, juin excellent. Frank vit arriver les vacances avec anxiété : Et s’il perdait à nouveau la magie de la vente ? Au bureau régnait la joyeuse animation qui précède les départs en vacances. Quand Frank croisa son patron, il lui parla de ses bons de commande. : « Excellent Frank, vous êtes notre meilleur élément, répondit le patron, la tête déjà à la Côte d’azur. Et, plus tard, devant le personnel de la boîte, il ajouta : « Cette année, vous êtes celui qui mérite le plus de prendre des vacances ! ». Cette remarque ne procura aucun plaisir à Frank. Toute la matinée, il encoda ses commandes et donna des coups de téléphone afin d’organiser les rendez-vous de la rentrée. Au bureau, tout le monde avait filé. Finalement, le concierge, qui partait aussi en vacances, supplia Frank de quitter la firme. Il devait fermer l’immeuble pour la quinzaine. Sa femme et ses gosses l’attendaient. Frank rentra chez lui. La nuit avant les vacances, il ne réussit pas à fermer l’œil. Le matin, l’angoisse était à son comble. Il envisagea même, un instant, d’aller visiter des clients, mais il y renonça. La plupart des responsables étaient absents et les entreprises fermées. Finalement, il prit une décision : il partirait lui aussi en vacances. - Pourquoi les autres et pas moi ? C’est une bonne manière d’évacuer mon stress ! Il fit sa valise, monta dans sa voiture et prit la direction du Sud. Après trois heures de route, il s’arrêta pour faire le plein. Un auto-stoppeur l’aborda. Ils allaient dans la même direction et Frank accepta la compagnie du jeune homme. L’auto-stoppeur parlait sans arrêt. De tout, de rien, de ses projets. Frank avait l’impression de n’avoir rien à dire. C’est vrai qu’il n’avait rien à dire. En dehors de son métier, rien ne l’intéresse. Il fallait réagir et vite. L’angoisse le prenait déjà à la gorge. Il se mit en tête de persuader l’auto-stoppeur de payer son voyage. Pourquoi ne participerait-il pas aux frais d’essence ? L’autostoppeur refusa tout net : « Ce n’est pas la coutume ! ». Frank se redressa alors sur son siège et mit sa brillante machine de vendeur en marche. Plus Frank développait son argumentation, plus le jeune homme perdait pied. Au moment où Frank arrêta la voiture pour débarquer le jeune homme, celui-ci, de mauvaise humeur, paya exactement la somme proposée par Frank. Il était aux anges. Cet argent avait été royalement gagné. De plus, Frank avait roulé l’auto-stoppeur de dix pour cent environ sur la consommation réelle d’une voiture de fonction dont il ne payait même pas l’essence. Quelle satisfaction ! Ses sensations étaient identiques à celles qu’il ressentait devant un bon de commande dûment rempli et signé. Frank s’installa dans une petite station balnéaire. Il négocia longuement le prix de la chambre avec l’hôtelière qui finit par lui accorder une ristourne. Les premiers jours, Frank se sentit apaisé. Il se comporta en simple touriste et fit la connaissance de Betty, une jeune femme seule, qui logeait dans le même hôtel. Betty le dragua ouvertement. Elle était blonde, blanche, grasse et appétissante. Elle plongeait ses grands yeux bleus dans ceux de Frank et riait délicieusement. Frank se laissa prendre au jeu. Après tout, il était célibataire ! Pourquoi ne connaîtrait-il pas lui aussi la joie des amours de vacances ? Ils se promenèrent sur la plage. Betty riait à toutes les phrases de Frank. Il se dit qu’un type normal emmènerait Betty dans sa chambre. Ils restèrent silencieux quelques minutes après avoir fait l’amour. Frank aurait voulu briser le silence et son malaise grandissant par une phrase banale, mais il ne trouvait rien à dire et Betty ne riait plus. La jeune femme prononça quelques mots sur la difficulté de l’existence en général et celle des jolies blondes grasses en particulier. Sa bonne humeur s’en était allée avec le désir. Frank se sentait à mal à l’aise. Il commençait à souffrir de crampes. Il ressentait très précisément qu’il n’existait pas quand il ne vendait pas Pris de panique, il se leva d’un bond et arpenta la chambre. Ses yeux tombèrent sur les prix affichés par l’hôtel. Il se rendit compte qu’il avait obtenu une réduction très importante en négociant avec l’hôtelière. Son corps se redressa un peu et une terrible envie de vendre l’envahit. Il lutta quelques secondes contre la pitié que lui inspirait la jeune femme et puis, il lança son attaque : « Betty, tu bois de l’eau minérale ? ». - Oui, évidemment. Il lui vanta la qualité de son eau, rappela le prix élevé des bouteilles plastiques et leur poids. Il se sentait fort et sûr de lui. Il se dit qu’il n’avait jamais été aussi bon. Chaque mot était judicieusement choisi, les silences calculés et surtout, il donnait l’impression à la jeune femme que cette vente ne l’intéressait absolument pas. Seuls, le confort et la soif de Betty avaient de la valeur à ses yeux. Par un heureux hasard, dans sa valise, il avait, pensait-il (il en avait la certitude), un ou deux bons de commande pour des fontaines d’eau de cinquante litres. Elle se défendit encore : « Cinquante litres ? Ce n’est pas trop pour une femme seule ? ». - Le pouvoir amaigrissant de l’eau de source est prouvé scientifiquement. Il avait frappé juste. La jeune femme était tourmentée par son poids.

Elle était prête pour le coup de grâce.

- Les gobelets en plastique sont offerts à l’achat de cent litres d’eau ! Il lui tendit son stylo. Betty, assise, nue, devant la petite table de l’hôtel, signa là, là, et encore ici. Elle se dit que le plaisir de Frank était plus grand au moment de la signature que celui qu’il avait éprouvé un peu plus tôt dans ses bras et puis, elle chassa cette idée ridicule. Frank vendit encore six fontaines pendant ses vacances. Il ensorcela deux couples de retraités, une famille, une autre femme seule, et l’hôtelière. Il gérait bien son stress. Dès les premières atteintes du mal, il trouvait une victime susceptible de satisfaire son besoin de vendre. Sur la route du retour, Frank planait au-dessus des hommes. Ses vacances avaient été un succès. Il avait jugulé ses angoisses et se sentait capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui. La radio déversait des nouvelles économiques et Frank sentait combien il était un rouage du monde. Aujourd’hui, Frank reprend le travail. A 8h 30, il se rend chez son premier client quand une mauvaise pensée lui traverse l’esprit : « Et si, malgré tous mes efforts, j’avais perdu la magie de la vente pendant les vacances ? ». Le feu vire au rouge. La voiture s’arrête. Il fait déjà chaud. La vitre de la voiture est baissée. Chacun est à l’abri dans son véhicule. Personne à qui vendre quoi que ce soit. Un garçon de huit ans s’est planté devant la voiture. Colombien ? Syrien ? Gitan ? Sans prononcer un mot, le gosse lui montre une éponge. Il désire visiblement nettoyer le pare-brise en échange d’un peu d’argent. Frank qui lutte contre un début d’angoisse n’a pas la force de dire non. D’un mouvement de la tête, il marque son accord et le gamin se met au travail. Il passe rapidement une éponge sur la vitre et racle l’eau. - C’est mal fait, se dit Frank. L’enfant se présente à lui la main tendue. Pendant une seconde, Frank se demande s’il ne pourrait pas le rouler. Démarrer, argumenter, jouer celui qui n’a pas de fric en poche. Son angoisse s’évanouirait et tout serait réglé. Mais c’est un gosse. Frank veut lui donner une pièce. Zut ! Pas de monnaie. Le feu vient de passer au vert. Il sort maladroitement son portefeuille de sa veste et prend un billet. -Non, c’est trop ! se dit-il. Il veut le replacer dans son portefeuille, mais le gamin décide que ce billet lui convient. Il le prend dans la main de Frank et s’éclipse. Frank est effaré. - Quel culot ! Le feu est rouge. Frank retire précipitamment sa ceinture et sort de son véhicule. Il veut poursuivre le gosse mais il est déjà loin.

- Le salaud ! Le feu est vert. Autour de lui, les voitures klaxonnent. Des types lui montrent le poing et l’insultent. Des hommes en cravate avec des mallettes bourrées de bons de commande. Frank, en sueur, sent qu’il est passé de l’autre côté de la barrière. Trop fragile pour ce monde, il est exclu.

26 juillet 2016

D'occasion

Quoi de plus énergisant pour un auteur que d’acquérir un nouvel ordinateur ? Bon, je l’avoue, il est loin d’être neuf. C’est un ordinateur portable d’occasion mais il s’agit d’une machine superpuissante que je n’ai pas pu m’acheter quand elle est sortie faute de liquidité mais que je peux m’offrir, aujourd’hui, pour quelques centaines d’euros parce que sa technologie et son design sont largement dépassés et parce qu’il a déjà été utilisé par un précédent propriétaire. Qu’importe ! Il est très enthousiasmant d’acheter un nouvel ordinateur même d’occasion. D’abord parce que j’ai vraiment eu l’impression, en sortant de la boutique, de porter mon œuvre future et tellement talentueuse sous le bras. Et puis, un nouvel outil crée l’émulation et l’envie comme, quand gamin, je recevais un nouveau stylo à la rentrée des classes. Cet ordinateur a déclenché une nouvelle et puissante envie d’écrire. Des phrases se bousculent dans ma tête comme des clients dans un magasin le premier jour des soldes. En pensée, je possède déjà le premier chapitre que, modestement, je trouve très réussi. J’ai l’impression que cet ordinateur va enfin me sortir de l’impasse dans laquelle je perds mon temps depuis plusieurs années déjà. A la maison, j’ai voulu me mettre immédiatement au travail. Le vendeur m’avait bien précisé que l’ordinateur était équipé d’un excellent logiciel de traitement de texte et sur ce point-là, il ne m’avait pas menti. J’ai pu facilement créer un nouveau dossier et à l’écran, s’est affichée une magnifique page blanche et lumineuse. Je pouvais me mettre au travail, j’étais prêt. Je le croyais. C’est alors que je me suis rendu compte que certaines lettres sur les touches du clavier étaient presque complètement effacées. L’ancien utilisateur avait dû les utiliser beaucoup plus que les autres. L’impact régulier des doigts avait presque eu raison de ces signes. Pourquoi ces lettres-là en particulier ? Pendant quelques minutes, je suis resté devant l’écran sans rien entreprendre. Toutes les pages que je comptais écrire s’étaient envolées mystérieusement. Bizarrement, mon enthousiasme m’avait quitté. Ces touches effacées me perturbaient. Qu’avait écrit l’ancien propriétaire de l’ordinateur ? Je pensais à son texte et plus du tout au mien. Quelque chose d’important avait été écrit sur ce clavier mais quoi ? Les phrases magnifiques que je me répétais comme on suce un bonbon, s’étaient effacées de mon cerveau. Je ne voyais plus du tout comment débuter mon œuvre. J’ai bien tenté de rassembler mes idées, mais la page restait blanche à l’écran. Qu’avait-il écrit si régulièrement que ses doigts avaient effacés les lettres ? Ma concentration s’était évanouie comme les lettres sur ces touches dégradées. L’obsession avec laquelle l’ancien propriétaire de cet ordinateur avait utilisé certaines lettres me perturbait. Qu’avait-il écrit de si fondamental ? Le N, le A, le I et le E avaient complètement disparu. Rien d’anormal. Ces lettres sont beaucoup utilisées en français. J’ai remarqué le même phénomène pour les signes T, S, E, O et U. En y regardant de plus près, je me suis rendu compte que le N et le V étaient aussi en passe de disparaître. L’ancien propriétaire avait probablement tapé les mêmes mots et seulement ces mots-là pendant des années d’autant que les autres signes paraissaient flambants neufs pour un clavier d’occasion. Qu’avait-il écrit et répété cet obsédé ? J’ai tenté de reconstituer ce qui avait été écrit avec tant de régularité en rassemblant les lettres effacées. Un véritable anagramme. NTSIEUOVA Du slovaque ? Du moldave ? une langue extra-terrestre ? VATNSIEUO Le langage crypté de la C.I.A ? NTIESAVUO Aucun résultat. J’ai eu l’idée de doubler certaines lettres. Le T par exemple qui était presque invisible. ANUOTTVIES Incompréhensible. NIOTTAVSEU Rien. C’est ma fille, fan de scrabble, qui a, finalement, découvert ce que je ne voulais pas voir. TOUT EST VAIN

25 juillet 2016

Contre Djokovic

- Le vin est bon, tu ne trouves pas ?

- Pas du tout, il est dégueulasse et plein de sulfites.

Elle lui a mis l’étiquette de la bouteille sous les yeux et du doigt, elle a souligné deux fois « …contient des sulfites… » Il reconnait volontiers que sa balle était molle. Entamer un échange sur le vin dans un restaurant, rien que de très commun mais bon, elle aurait pu enchaîner sur les les écrits de Jean -Claude Pirotte, Rabelais et pourquoi pas Omar Khayyam et de là sur les interdictions religieuses. Mais non, elle a préféré lui renvoyer une balle impossible à remettre, une balle impossible à jouer. Depuis quelques temps, il trouvait que les conversations avec elle ressemblait de plus en plus à un match de tennis contre Djokovic. Il était incapable de renvoyer ses balles parce qu’elles étaient trop puissantes et trop rapides. En un mot, elles étaient terminales. Coup droit ou revers le laissaient à plusieurs mètres de la balle. Ils ne jouaient plus vraiment ensemble car il était un joueur de tennis médiocre alors qu’elle faisait partie du top. Ses balles flirtaient plus souvent avec les lignes qu’avec lui. - Tu vois, on va passer là, là et là. C’est direct, dit-elle, la carte étalée sur la table. De son côté, il trouvait que l’itinéraire proposé était un détour et le lui dit. - Tu te trompes encore. D’ailleurs, tu n’as jamais été capable de lire une carte ! A nouveau, il ne renvoya rien. Parfois, ses balles étaient limites. Dehors ou dedans ? Impossible de l’affirmer. Ils avaient bien consulté un psychothérapeute de couple, une espèce d’arbitre de chaise qui condescendait parfois à descendre sur le terrain mais qui ne trouvait jamais aucune trace de balles sur la terre battue et qui donnait systématiquement le point à Djokovic. N’est-il pas numéro un mondial ? Malgré le score largement en sa défaveur, il continuait à jouer parce qu’il aimait le jeu. Courir, espérer, sentir battre son cœur et même rater : C’est la vie ! Les coups ratés sont parfois les plus beaux. De temps en temps, il réussissait un coup correct qui le remplissait de fierté même si, au final, le point était encore perdu. Rien à faire quand on joue contre Djokovic. Pendant un match où le score était particulièrement sévère et les échanges impossibles, il abandonna la partie. Il suivit sa carrière de loin. On ne joue pas au tennis pendant vingt ans sans tisser des liens très intimes avec l’adversaire. Elle gagna encore des matches ? Certainement. Par abandon ? Le plus souvent. Et des tournois ? Evidemment. Les tournois du grand Chelem et les autres. Longtemps, elle est restée numéro 1 mondial.

29 mai 2018

Derrière le mur

L’inconnu contourna l’immeuble en voiture et puis, à pied. Au premier coup d’œil, le quartier n’avait pas vraiment changé. Dans les détails, peut-être, dans les parfums. A la fenêtre du living, une affiche annonçait que l’appartement était bien à louer comme l’annonçait le journal « Le Soir » à la rubrique « Petites Annonces »
L’affiche annonçait que pour tous renseignements, il suffisait de sonner au premier étage. Le propriétaire habitait juste au-dessus. C’était une mauvaise nouvelle qui fit grimacer l’inconnu. Le propriétaire était un petit homme rond et affable.
- Bien sûr qu’il est possible de visiter ! Aujourd’hui ? Maintenant ?
- Oui, maintenant.
- Veuillez me suivre, cher Monsieur.
L’inconnu suivit le propriétaire dans l’appartement du rez - de- chaussée. Il savait que tout se jouerait dans les secondes à venir. Une seule erreur et tout serait fichu. Quand ils pénétrèrent dans l’appartement, l’inconnu se sentit mal parce que tout avait changé. Non seulement les meubles avaient disparu mais même les murs n’étaient plus à leur place. Il fit un effort terrible pour ne pas défaillir et, pendant quelques secondes, il prit appui contre le chambranle de la porte. Rien n’était resté comme dans son souvenir. Un mur récemment construit barrait à présent l’entrée de l’ancienne cuisine. Une nouvelle cuisine flambant neuve à l’américaine avait été montée devant le mur. L’inconnu fit semblant de s’intéresser aux longues explications du propriétaire sur le loyer, la garantie, les charges et sur le matériel tout récent de la cuisine. C’est alors qu’il commit sa première erreur.- Vous avez construit un mur là.
Le propriétaire le foudroya du regard :  "Comment le savez-vous ?"
L’inconnu s’en sortit en parlant de l’état quasiment neuf du mur aux briques apparentes en comparaison avec la vétusté des autres. Apparemment le propriétaire n’y vit que du feu. Il sortit le contrat de bail que l’inconnu prit le temps de lire pour donner le change.
- Vous signez ici, ici, là et là, cher Monsieur.
- Très bien.
Les deux hommes décidèrent de se revoir dans un mois. Le temps de réfléchir.
- Vous recevrez les clefs dès le paiement du premier loyer.
- C’est tout naturel.
Satisfaits, le bailleur et le futur locataire se séparèrent sur le seuil de l’immeuble.
L’inconnu reprit sa voiture et rentra chez lui, se reposer.
Il était 23h30 quand il gara sa voiture devant l’immeuble. L’appartement du premier étage était encore éclairé. Il patienta en écoutant la radio. Il patienta longtemps. Soudain, les lumières du premier étage s’éteignirent. Il descendit de la voiture sans claquer la portière, sortit de son coffre un sac en cuir et se dirigea lentement vers l’immeuble. Tout à l’heure, il avait remarqué que la serrure de la porte d’entrée de l’immeuble n’avait pas été changée. Il sortit les clefs de sa poche, ses clefs, et pénétra dans l’immeuble. Il n’alluma pas la lumière dans le hall d’entrée ni dans le couloir. Pas nécessaire et trop dangereux.

La serrure de la porte de l’appartement avait été changée. Il l’avait remarqué tout à l’heure mais il avait emporté avec lui du matériel pour crocheter la serrure. Il fallait travailler vite et en silence. Si le propriétaire le surprenait là, devant cette porte, c’était la catastrophe. Il parvint à ouvrir la porte en quelques minutes, presque sans bruit. Ces serrures modernes sont simples à crocheter. Il pénétra dans l’appartement silencieux. Et s’avança jusqu’au mur qui barrait l’accès à l’ancienne cuisine. A présent commençait son travail le plus délicat. Il sortit des outils de son sac en cuir et s’attaqua au mur. Après une bonne heure de travail, il était parvenu à libérer le périmètre d’une brique à hauteur des yeux d’un homme en grattant le ciment. A l’étage, aucun bruit. Il donna un coup sur la brique à l’aide de son marteau dont la tête était protégée par un morceau de caoutchouc pour étouffer le choc. Il avait tout prévu. Il travaillait silencieusement. Toujours aucun mouvement à l’étage. Au troisième coup de marteau la brique frissonna. Au quatrième, elle était descellée. Il aurait pu la pousser dans l’ancienne cuisine mais il craignait que la chute de la brique sur le carrelage ne réveille le propriétaire. Au lieu de pousser la brique dans le vide, il entreprit de la retirer. Cette opération lui prit du temps. A l’étage, rien. Après plusieurs heures de travail, il parvint enfin à faire pivoter la brique et la prendre en main. Quand il l’ôta du mur, un flot de lumière l’éblouit. On aurait dit un écran de cinéma. Elle était là, sa mère, assise dans la cuisine, comme toujours, en train de préparer à manger pour ses enfants. Nourrir ses gosses, les protéger, c’était son combat, son obsession. Il la voyait de dos. Ses longs cheveux noirs attachés comme dans son souvenir. Dans ses bras, un enfant de trois ans, pas plus, dont il aperçut le visage. C’était lui sans aucun doute. Il reconnut sa grosse tête et sa bavette bleue avec un lapin brodé. Elle donnait à
manger à l’enfant et ne se rendait compte de rien. Il aurait bien voulu crier mais la peur de réveiller le propriétaire était trop forte.
- Maman, dit-il d’une voix étouffée à travers l’espace laissé par la brique.
- Maman !
Elle n’entendait rien. Pour qu’elle se retourne vers lui, il songea un moment à faire tomber la brique sur le carrelage mais il ne voulait pas l’effrayer, surtout pas.
- Maman ! cria- t- il.
Elle ne réagit pas mais l’enfant se redressa un peu et l’observa avec attention. Sur son visage apparut un étrange sourire, un sourire plein de condescendance et de mépris. L’homme comprit alors que sa mère appartenait pour toujours à l’enfant à la bavette bleue et que, pour lui, il était trop tard. Il avait laissé passer sa chance il y a longtemps.

Image: 

© Serge Goldwicht

Mots-clés

19 mai 2018

Dans la tour

Au pied de la tour, les derniers survivants de la ville nous envient et nous haïssent. A travers mes jumelles, je vois la haine dans leur regard quand ils ont l’audace de lever les yeux vers nous. La tour a été construite quand l’air de la ville est devenu toxique et que les morts dans les rues se comptaient par milliers. Elle est censée abriter les retraités qui possèdent assez d’argent pour y loger, les familles de quelques politiciens et les CEO des principales entreprises du pays.  Au- dessus de nos têtes, d’immenses turbines filtrent l’air pollué de la ville pour le rendre respirable et l’injecter dans les systèmes d’air conditionné de la tour. Sur le toit, poussent les légumes et les fruits que nous consommons.  Tout ce qui est récolté ailleurs est toxique pour l’homme et est détruit.

- Bizarre que Louis ne soit pas encore là. D’habitude, à sept heures du matin, il vient longuement m’embrasser, une bonne habitude commencée au début de notre mariage, au vingtième étage de la tour, il y a six ans.

Entre Emile et moi, ce ne fut pas le coup de foudre. On s’est longtemps reniflé, jaugé, évalué. A quatre-vingts ans, on ne s’embarque plus sur un coup de cœur. On a connu trop de naufrages, trop d’hommes et de femmes à la mer.« Trop d’hommes et de femmes à l’amertume », dit Louis.  En chaise roulante, je parcours les couloirs de l’étage à sa recherche. Je peux vivre sans le reste du monde mais pas sans lui. Dans sa chambre, Ernest est à son poste. Armé de ses jumelles, il compte les citadins qui meurent au pied de la tour pour avoir respiré trop de pollution. Quand il en compte quinze, sa journée est gagnée.

Comme d’habitude, Louise, nonante ans, se terre dans sa chambre. Elle est persuadée que ses trois maris décédés planent devant ses fenêtres. Elle prétend reconnaître leur visage fixé sur un corps de rapace. Les infirmiers qui s’occupent de nous ne rentrent jamais chez eux et ont perdu tout contact avec leur famille. Sortir de la tour, c’est risquer la mort.  Dehors, l’air tue. Moi, je me sens bien ici. Les repas sont servis à l’heure, la nourriture est saine et nous sommes en sécurité. Louis regrette de ne plus voir ses enfants. A moi, personne ne manque et c’est bon.

Soudain, je reprends espoir car je pense savoir où se trouve mon mari.  Il a probablement rejoint Norbert dans sa chambre pour parler du bon vieux temps.  Norbert passe son temps à compter les humains vivants autour de la tour. Il est ornithologue de formation. Son métier consistait à comptabiliser les moineaux. En ville. Compter les espèces en voie de disparition, c’est son truc.

Norbert n’a pas vu Louis de la matinée.

- Demande aux infirmiers, me dit-il.

Je parcours le restant de l’étage à toute vitesse. Louis n’est nulle part.

 Je pose des questions aux infirmiers que je rencontre

- Louis, je l’ai croisé ce matin, me dit l’un d’eux. Il comptait sortir de la tour pour embrasser ses enfants

- Sortir dehors ? je demande.

- oui, sortir dehors, Madame.

Je comprends enfin que le temps presse. Rouler vite jusqu’aux ascenseurs. Ils prennent toujours leur temps les ascenseurs. Enfin, le voilà !

Presser le zéro en vitesse. Espérer qu’il ne soit pas déjà sorti, que les portes automatiques du rez de chaussée soient tomber en panne. Cà arrive, des portes automatiques en panne, merde ! Espérer.

Sortir de l’ascenseur et rouler jusqu’aux portes vitrées. Il n’est pas là. Derrière les portes vitrées dort un SDF dans la position du fœtus. Il est vêtu d’un manteau que je connais. Le manteau de Louis, Louis qui voulait revoir ses enfants. Je déteste les enfants. Je les hais.

Image: 

© Serge Goldwicht

24 avril 2018

Le tapis roulant

Elles ont repris leur place derrière leur caisse, les caissières. Le magasin ouvre dans cinq minutes. Elles ont vérifié leur fond de caisse, elles portent leur uniforme avec le logo de la chaîne, leur badge. Tout est en place sauf le cœur qui n’y est pas.

Ce matin, au cours d’une assemblée extraordinaire, le directeur du supermarché a annoncé au personnel que la chaîne cessait ses activités. Il n’y est pour rien, le directeur. La décision vient d’en haut. Astrid n’a pas compris tout de suite qu’elle perdait son emploi. Les mots du directeur étaient emballés comme des pralines. Un beau ruban et du papier doré. Ce n’est qu’en voyant pleurer Liliane, sa plus ancienne collègue, trente- six ans de caisse, qu’Astrid comprit qu’elle n’avait rien compris.

Trente ans qu’elle travaille dans ce supermarché, Astrid. Combien d’articles pointés en trente ans? Elle l’ignore mais sa caisse était toujours juste. C’est sa fierté. Pendant le discours du directeur, Astrid a tenté de croiser son regard mais pas moyen. On dirait que les yeux de cet homme ne veulent voir personne. Il y a trente ans, au moment de l’engager, il lui avait dit qu’elle portait un prénom de Reine. Elle l’avait trouvée très chic, cette remarque.

Au moment de regagner leur poste, les employés ne cachent plus leur colère.

- Ils font pourtant des bénéfices, je ne comprends pas dit Antoine

- Ce sont les actionnaires qui décident. Ils aimeraient gagner encore plus sans rien foutre, lui répond quelqu’un.

Seule derrière sa caisse, Astrid comprend enfin toute l’étendue du drame. Des larmes lui viennent aux yeux. Comment annoncer la nouvelle à Willy ? Et aux enfants ? Astrid est un peu sonnée. A sa gauche, le tapis roulant s’est mis en route. Le premier article scanné est sa maison. Piip ! Un prix s’affiche automatiquement sur l’écran de sa caisse. Ils ne pourront jamais rembourser l’emprunt. Jamais. Ensuite, défilent ses enfants. Piip ! Piip ! Piip ! Elle avait rêvé de les envoyer à l’université mais ce ne sera pas possible. Voilà son mari qui rêvait d’une nouvelle voiture. Piip ! Il va être déçu et puis les projets de vacances qu’il faudra annuler. Piip ! Un prix s’affiche sur la caisse chaque fois que quelqu’un ou quelque chose passe devant le scan. La maison, les études des enfants, la voiture, les vacances : tout est si cher. La vie d’Astrid défile sur le tapis roulant et se perd du côté des sacs en plastique, loin derrière elle. Parce qu’elle a perdu son travail, sa vie s’éloigne d’elle et tous ses projets s’évanouissent, tout s’en va. Paniquée, elle grimpe sur le tapis roulant pour tenter de récupérer quelque chose : ses enfants, son mari sa maison, un bout de sa vie, quelque chose. Un genou, puis l’autre. C’est haut. Enfin, elle atteint enfin le tapis roulant. Piip ! Machinalement, comme elle le fait depuis trente ans, elle regarde le prix affiché sur la caisse : 0,000000 euro. Moins chère que les articles en promotion, moins chère que les têtes de gondole, moins chère que les produits en vente rapide parce que la date de fraîcheur est dépassée. Dans ce magasin, elle ne vaut rien.

Image: 

© Serge Goldwicht

16 avril 2018

Docteur Wang

La fin d’une relation amoureuse l’avait laissé désespéré. Il avait été fou amoureux. A présent, il était fou. Il ne riait plus, ne parlait plus, n’écoutait plus et fixait pendant des heures le mur du salon. Le souvenir de cette femme l’avait transformé en légume. Inquiets, ses amis lui conseillèrent d’aller voir le docteur Wang qui, grâce à une méthode chinoise toute récente parvenait à amputer les cerveaux de tous les souvenirs. Les bons comme les mauvais. On lui prit même un rendez-vous : le jeudi de la semaine suivante à 9 heures du matin. L’assistante du docteur Wang le reçut très aimablement. Il expliqua son cas, elle l’écouta avec beaucoup d’attention.

  • Nous allons commencer la séance par un scanner du cerveau afin de localiser le souvenir douloureux que le docteur Wang vous enlèvera lors d’une petite opération, lui dit-elle.

Après le scanner, l’assistante lui annonça que la séance était terminée. Rendez-vous fut pris la semaine suivante pour l’opération au cerveau. La perspective d’être très débarrassé très rapidement du souvenir de cette femme l’apaisa un peu. Il retrouva le sommeil.

Le jour de l’opération, le docteur Wang le reçut personnellement. Le bloc opératoire était prêt. A moment où le médecin injectait un puissant sédatif à son patient, il lui expliqua sa méthode : « Dès que vous serez profondément endormi, j’ouvrirai votre boîte crânienne et j’enlèverai le souvenir localisé par le scanner. L’opération est sans douleur et prendra moins de dix minutes. »

Quand le patient reprit conscience, le chirurgien était en train de ranger son souvenir dans une petite boîte en verre, une sorte de boule à neige. La femme perdue était là, sous le dôme de la boule à neige. Furieuse, elle frappait des poings les parois de verre. Rien à faire, elle était prisonnière.

Le docteur Wang annonça au patient qu’il allait ajouter le souvenir de la femme perdue à sa propre collection de souvenirs

  • Désirez-vous jeter un œil à ma collection ? demanda le docteur Wang ,je l’ai considérablement agrandie la semaine dernière grâce à un patient de 95 ans qui désirait se débarrasser de tous ses souvenirs. Toute une vie.
  • - Avec plaisir, répondit le patient.

Les deux hommes quittèrent le bloc opératoire et pénétrèrent dans une petite salle située juste à côté. Dans cette pièce, sur des rayonnages étaient alignées des centaines de boule à neige, la collection de souvenirs du Docteur Wang. Dans les boules à neige, le patient aperçut des hommes seuls, des familles, des femmes et des enfants.

Il observa les souvenirs avec avidité. Depuis qu’on avait enlevé le sien, il avait l’impression d’avoir tout perdu. Son souvenir, même douloureux l’identifiait mieux qu’un passeport. C’était son souvenir, il était à lui. A présent, il ne se souvenait même plus de son nom. Son cerveau ressemblait à un hôpital en pleine nuit. Il arpentait des couloirs déserts mal éclairé tous les cinq mètres par des néons jaunâtres et quand il ouvrait la porte d’une chambre au hasard, elle était vide, le lit n’était pas fait. Aucun patient n’avait jamais séjourné là.

  • Si un souvenir vous intéresse, je peux l’implanter dans votre cerveau, lui proposa le docteur Wang. Il s’agit d’une opération sans danger qui ne dure que quelques minutes. A vous de choisir le souvenir qui vous plait

Le patient observa les boules à neige une par une. Un souvenir l’intrigua plus que les autres. Au centre d’une boule se tenait un homme d’une cinquantaine d’années.

  • C’est le souvenir d’un père lui dit le docteur Wang, un très beau souvenir. Il vous intéresse ?

Le patient qui n’avait jamais connu son père répondit par l’affirmative : Oui, le souvenir d’un père l’intéressait.

Les deux hommes regagnèrent le bloc opératoire. Le patient reprit place sur la table d’opération où le médecin lui injecta le même sédatif. Quand il reprit conscience, il ressentit tout de suite que son cerveau était moins vide. Fini les couloirs déserts de l’l’hôpital éclairés par des néons jaunes, fini le silence des chambres vides. Un excellent chirurgien, ce docteur Wang !

Quand il sortit du cabinet du médecin, l’assistante lui présenta la facture. C’était très cher.

C’est vrai reconnut l’assistante mais vous avez subi deux interventions. L’amputation d’un souvenir et l’implantation d’un autre. Nous acceptons les cartes de crédit.

Le patient paya la somme demandée et sortit. Dans la rue, il tenta de se remémorer le souvenir qu’il venait de s’offrir. Il retrouva sans peine un homme d’une trentaine d’années faisant le pitre devant son enfant qui riait aux éclats. Dans la rue, le patient rit aussi. Des passants se retournèrent sur son passage. Les souvenirs s’enchainèrent, les années passaient. Il se souvint de la fête d’anniversaire de sa sœur, des cadeaux qu’elle déballe fébrilement. Les baisers, les sourires et les mercis sans fin. Ensuite l’enfant grandit. Il joue au football dans un parc avec son père, à présent. Des passes et des shoots. En gardien de but, le patient ne se débrouille pas trop mal. C’est drôle. Un parfum de printemps flottait dans l’air. Le printemps ne dure jamais longtemps. Très vite, trop vite, les jours s’assombrissent et les mauvaises nouvelles s’accumullent. Dans le souvenir, le patient visite l’homme à l’hôpital avec sa sœur et sa mère. Il est chauve et si maigre. Son teint jaune, ses cernes bleues et son sourire forcé un peu triste lui font mal au cœur. Ensuite, il se souvint des larmes d’une femme. Et du silence d’une maison, terrible et long silence qui dura jusqu’aux funérailles qui arrivèrent si vite que le patient se demanda si le docteur Wang ne s’était pas trompé en ne lui implantant qu’un demi-souvenir. Le patient s’arrêta net dans la rue. Des passants se retournè Pendant quelques secondes, il se demanda s’il n’allait pas rebrousser chemin pour porter plainte, tenter de se faire rembourser et pourquoi pas, changer de souvenir. Il hésita un peu et puis, non, finalement non. Ce souvenir est devenu le sien. Le pire est de ne pas en avoir.

 

Image: 

© Serge Goldwicht

02 avril 2018

A tricoter

- Vous êtes encore tombée, m’a dit le médecin. C’est la troisième fois ce mois-ci. Son ton de donneur de leçon ne m'a pas plu du tout.

Vous avez de la chance, Madame Dumont vous n’avez rien de cassé. Je lui ai répondu que la vie se résumait à tomber et à se relever, tomber encore et toujours se relever. Il me manquait de la laine. J’étais tout simplement sortie en acheter. Où est le crime ?

- Dans la vraie vie, on tombe et on se relève tout seul, a répondu le médecin, sans rire. Madame Dumont, je crois qu’il est temps de vous trouver une chambre libre dans une maison de retraite

- Une maison de retraite ! Mais je ne suis pas vieille !

- A quatre-vingt neuf ans, on peut considérer qu’on est une personne âgée, a répondu le docteur. Il ignorait probablement que je possède aussi le dictionnaire Français/Français hypocrite. Dans ce dictionnaire, personne âgée se traduit par vieille, sénile, bonne à jeter.

- Quand je me sentirai vieille, vous serez le premier à le savoir, je lui ai dit, pleine de colère. Je suis sortie de son cabinet pour me rendre à mon club de tricot. A cause de cet imbécile et de ses réflexions idiotes sur la vraie vie en blouse blanche et en stéthoscope, j’étais en retard. Je suis arrivée en retard au club de tricot, plus tard que d’habitude et pourtant, bizarrement j’étais la première. Autour de la table sur laquelle étaient rangées les aiguilles et les pelotes de laine, les chaises étaient vides. C’est Mathilde qui est arrivée quelques secondes après moi. Elle avait de mauvaises nouvelles.

- Thérèse ne viendra pas. Elle est à l’hôpital, un problème au poumon

- Si toutes les cheminées du pays fumaient autant qu’elle, l’économie du pays serait florissante, j’ai répondu en attaquant mon couvre-lit en laine, un gros travail, 24 carrés tricotés, six couleurs, 3 qualités différentes de laine. Mon chef d’œuvre tricoté si j’avais la chance d’arriver au bout. Hélène est arrivée ensuite, plus blanche et plus vieille que jamais. Elle aussi avait de mauvaises nouvelles : Oscar est mort ce matin d’un arrêt cardiaque. Zut ! Pour une fois qu’un homme faisait partie du club de tricot, il fallait qu’il meure, l’imbécile !

Cet idiot de médecin n’avait peut-être pas tort, finalement : Nous sommes vieux et proches de la mort. Nous ne nous en sommes pas rendu compte mais la vie a tricoté une couverture pour nous recouvrir et nous étouffer. Bien sûr, nous nous défendons en la repoussant avec nos maigres bras et nos jambes pleines de varices. Nous nous défendons avec l’énergie du désespoir même si nous savons que ce combat est perdu depuis la naissance.

  • Allez ! Levez-vous ! Dans la vraie vie, on se relève seul, j’ai répété plusieurs fois. Le médecin n’a pas bougé. Au niveau de son œil, crevé par l’aiguille à tricoter, le sang a émis quelques bulles et puis, plus rien.
  • - Espèce de vieux, je lui ai jeté à la figure. Avant de quitter le cabinet, j’ai pris soin d’effacer les empreintes digitales sur l’aiguille à tricoter qui se tenait bien droite et bien raide dans l’œil du médecin. L’aiguille appartient à Oscar qui est mort. Les flics chercheront en vain l’assassin. Comme ils ne le trouveront pas, ils suspecteront le temps qui passe. Comme toujours.
Image: 
19 mars 2018

Les joues qui piquent

L’infirmière a frappé à la porte de la chambre et est entrée sans attendre l’autorisation de Madame Mortier.

Celle-ci s’est demandée pourquoi on appelle cet établissement « Maison de repos » quand on vous réveille tous les jours à l’aube juste au moment où on vient de retrouver le sommeil.

  • Ils sont partis, Madame Mortier ! Ils sont partis !
  • - De qui vous parlez, Marthe ? a demandé la vieille, de mauvaise humeur.
  • Les Africains qui avaient envahi le parc de l’autre côté de l’avenue, ils sont partis.
  • Tous ?
  • Je crois bien, oui.
  • De leur plein gré ?
  • Cà, je ne le sais pas, à mon avis, la police les a sûrement aidés un peu. Ces gens-là ont tendance à s’incruster
  • Ils ont laissé des crasses derrière eux ?
  • C’est horrible, le parc ressemble à une déchetterie. Des papiers gras partout, des sacs en plastique, des bouteilles. Les hommes de la voirie en auront pour la journée à le nettoyer le parc.
  • Je suis heureuse que les cygnes et les canards retrouvent le calme et la quiétude a déclaré la vieille
  • - Moi aussi, Madame Mortier, moi aussi.
  •  Vous aurez de la visite aujourd’hui ? demande l’infirmière avant de sortir.
  • Mes enfants et mes petits-enfants, probablement, comme tous les jours.

L’infirmière est partie avec l’intention d’empêcher un autre vieillard de dormir. La vieille se serait bien levée pour observer le parc, son parc déserté par les envahisseurs et les cygnes, ses cygnes, si majestueux quand on leur fout la paix mais se lever lui demandera un effort terrible et la fenêtre est loin, si loin. Et pour voir quoi ? Sa vue est devenue si mauvaise depuis la dernière opération de la cataracte. Tout est flou, à présent. Tu parles d’un chirurgien, un véritable artiste, celui-là ! Un dingue qui enlève la vue aux gens.

Finalement, elle décide qu’elle  ne se lèvera pas, ni aujourd’hui, ni jamais. Quand il n’y a rien à voir et rien à faire, mieux vaut rester au lit. Elle attendra l’heure des visites. Attendre, elle a l’habitude. Elle a fait çà toute sa vie. Elle attendra son fils et ses enfants. Ils ne se disent rien d’important, ils n’ont jamais rien à raconter, ils sont taiseux comme des chats mais c’est bon de les savoir près d’elle.

L’avion pour Khartoum est en bout de piste, sur le point de décoller. Les parents sont menottés mais pas les enfants ce qui permettra au Secrétaire d’état de déclarer que les expulsions se font dans le respect et en toute humanité.

  • On n’ira plus embrasser la vieille  dame, alors, demande la plus grande des filles.
  •  Non.
  • C’est dommage, je l’aimais bien même si elle avait des joues qui piquent. Elle va être triste.
  • Je ne sais pas, peut-être.
Image: 

© Serge Goldwicht

23 février 2018

L'interrogation écrite

Quelques millièmes de secondes après l’avoir touché, mes doigts ont reconnu le papier funeste et une terrible nausée s’est emparée de mon corps. J’en tremblais. Mes doigts avaient involontairement retrouvé l’interrogation écrite de mathématiques que j’avais dissimulée à mes parents et au monde entier pendant toute mon adolescence et qui refaisait surface là comme un poisson mort hautement toxique. L’interrogation était datée du13 octobre 1983.Vingt ans s’étaient écoulés depuis ce jour tragique mais j’avais l’impression que ma honte datait d’hier. Le professeur avait barré de rouge mes mauvaises réponses aux équations posées. Un 2 sur vingt sanctionnait mes erreurs de même qu’un terrible « Insuffisant ! » tracé d’une main furieuse. En analysant les équations, j’ai découvert qu’en vieillissant, j’avais enfin compris le sens du cours de mathématiques de mon vieux professeur et vingt ans plus tard, ces équations me semblaient accessibles et aisées à résoudre. Il restait à laver l’affront Avec impatience, j’ai attendu le 13 octobre pour me rendre au cours comme je l’avais fait vingt ans plus tôt. J’avais tant de fois vécu cette journée que j’ai retrouvé naturellement ma classe dans le même état que le jour de l’interrogation même si, vingt ans plus tard elle m’a semblé misérable et minuscule. Le professeur que je redoutais tant ressemblait à un teckel et mes compagnons de classe affichaient un duvet grotesque au-dessus de la lèvre supérieure en guise de moustache. Je me suis assis à la même place qu’il y a vingt ans, à quelques mètres de mon avatar plus jeune, un jeune mal à l’aise et mal logé sous ses épaules voûtées dont le visage était recouvert de boutons d’acné qui brûlaient de mille feux. Le professeur nous a annoncé qu’il allait procéder à une interrogation écrite sur la matière vue la semaine précédente. Les équations étaient exactement identiques à celles que je connaissais. Je les ai résolues en quelques secondes. Quand le professeur a repris les interrogations, j’étais le seul élève à avoir terminé. Derrière son bureau, en tête de classe, il a jeté un rapide coup d’œil aux feuillets. Plusieurs fois, il a barré les réponses d’élèves de traits rouge rageurs en déclarant que le travail était insuffisant. Sous le coup, les élèves humiliés ont tenté de disparaître de la surface de la terre mais sans succès. Le professeur s’est étonné du bon résultat de mon avatar. On entendit ensuite la sirène qui annonçait la fin des cours. Adolescent, j’avais l’habitude de rentrer à la maison en traversant la forêt située derrière l’école. J’ai repris le même chemin suivi par mon avatar. Nous marchions en silence à travers la forêt, notre forêt d’enfance. Je grimpais la colline à toute vitesse avec l’espoir d’oublier ce terrible jour d’école et ma répugnante adolescence. Après cent mètres de marche, les hurlements des loups se sont fait entendre

- Au secours ! Des loups ! a vagi derrière moi celui que j’avais été. J’ai accéléré le pas. J’ai vaguement entendu cris, des gémissements, des appels au secours, des grognements féroces et puis, plus rien. J’étais libéré. J’ai grimpé les derniers mètres avec la vitesse et l’aisance d’un serpent qui vient de muer.

Image: 

Pages

entreleslignes.be ®2018 design by TWINN