semaine 15
Portrait de André Yoka Lye
Confidences du chauffeur du Ministre

Confidences des ancêtres à partir du Paradis

Le 17 décembre 2020

C’est un rêve comme il ne m’était jamais arrivé de rêver. J’ai fini par en faire part à mon patron le Ministre des Affaires Stratégiques et Tactiques ( à  prononcer avec respect…). Dans un premier temps, mon Ministre est resté philosophiquement serein et méditatif…

Voici le fameux rêve, du moins ce que j’en ai retenu :

… Un salon somptueux avec dedans trois personnages prestigieux, en conversation à bâtons rompus. Ces personnages ont pris de l’âge et s’appuient sur des cannes pour se mouvoir. Ils ont des tenues décontractées : maillots de corps, jean’s, babouches. Ils sirotent respectivement du petit lait, du sirop et du thé citron. Le décor est paradisiaque, avec des angelets ailés virevoltant dans les airs, les mains remplies de fleurs de lys. Avec des chants d’oiseaux étourdissants. Avec des parfums envoûtants. Mais pas de femme. Pas de parfum de femme. Pas d’alcool ni de vin de palme ni de bière-ngwasuma…

Trois hommes dans un coin du paradis céleste ; tous des ex-présidents du Congo-Zaïre : Joseph Kasavubu, Joseph-Désiré Mobutu, Laurent-Désiré Kabila.

La parole est à Kasavubu : « La démocratie dans notre pays, c’est moi. La passation de pouvoir pacifique et démocratique, c’est moi ; et avec Sa Majesté le Roi Baudouin de Belgique ! L’économie de la frugalité, c’est moi. Mais méfiez-vous des légendes : on raconte qu’à chacune de mes missions, à l’heure du bilan, je restituais le surplus des frais de mission. Faux. Faux parce que je n’avais jamais fait de mission. Faux parce que les caisses de l’Etat étaient vides. Dommage que cette démocratie soit bradée par mon successeur… »

La parole est à Mobutu : « N’importe quoi, toi ! La paix et l’unité nationales, c’est moi. La  pembenisation de tous les comploteurs, les sécessionnistes, les putschistes  mblinga-mblinga, c’est moi. La relance de l’économie nationale, c’est moi, avec les « 3 Z » : Z comme ‘’Zaïre-monnaie’’, plus qu’une devise forte ; Z comme Fleuve-majesté-nourricier ; Z comme pays – cœur vital de l’Afrique. L’authenticité, le recouvrement de notre dignité historique et culturelle, c’est moi. J’ai été poignardé dans le dos par mon successeur… »

La parole à Laurent-Désiré Kabila : « La fin de 32 ans de dictature, c’est moi. La fin de la « zairianisation » calamiteuse et suicidaire, c’est moi. La fin des grandes messes et des danseurs contorsionnés dans des transes cache-misère, c’est moi. La    guerre a été longue et pénible, mais la paix qui se gagne, c’est moi. J’ai été deux fois poignardé dans le dos, deux fois plus que toi, mon prédécesseur… »

… A ce moment précis, le rêve a pris une tournure insolite, parce que soudain a surgi, on ne sait d’où, un personnage jusque-là absent-présent, flottant dans une silhouette vaporeuse mais très ressemblante à Patrice Lumumba. Voix de Patrice Lumumba justement : « Moi je n’ai pas été président, donc moi je ne me suis pas compromis. Moi j’avais été poignardé, anéanti, pulvérisé. Moi j’erre entre ciel et terre, sans espoir d’une oasis paradisiaque. Moi j’atterris ici par hasard parmi vous, au gré des vents, à la recherche de limbes hospitaliers. Moi j’invoque les devins et les nganga de tout le Congo pour me ressusciter, pour qu’à mon retour, cette fois-ci, je ressuscite le Congo aujourd’hui en spasme. Moi je supplie les passeurs magiques de me faire retraverser le fleuve - sanctuaire afin de sauver le Congo, afin d’exorciser tous ces covid, qu’ils soient pathologiques, politiques, socio-économiques ».

… Fin de la fiction rêvée. Fin du sommeil crevé. Réveil douloureux. Commentaires de mon patron de Ministre, après mon réveil et mes confidences : « Pilote, attention à ton rêve, à ta fiction, à ton vertige du pouvoir pour le pouvoir. Le vertige du pouvoir, c’est comme conduire sans permis de conduire. C’est conduire et se méconduire ».

Image: 
Conduire sans se méconduire à Kinshasa. Photo © Véronique Vercheval

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