semaine 39
Portrait de Bernard Dutrieux
Chroniques

Le Musée des Civilisations Noires de Dakar

Le 10 décembre 2021

Texte co-écrit avec Awa Sene Sarr

La réalisation du Musée des Civilisations Noires est le fruit d’un long processus de plus d’un demi-siècle, accompagné et nourri par la réflexion et l’engagement des mondes politiques, scientifiques et artistiques sénégalais et africain. 
Le Musée est aux carrefours de nombreuses réflexions. Léopold Sédar Senghor l’énonçait déjà lors du Festival Mondial des Arts Nègres organisé en 1967 à Dakar.  L’idée remontait même plus loin déjà, au mouvement de la Négritude avec ce même Senghor, avec Aimé Césaire, Léon Damas, Franz Fanon et d’autres encore.
Le Pr. Cheikh Anta Diop, de par ses recherches et ses écrits, notamment "Nations Nègres et Culture", "Antériorités de Civilisations Nègres", "L’Egypte comme une civilisation négro-africaine" donnait déjà un contenu scientifique au Musée des Civilisations Noires.

Civilisation(s) noires : la part déterminante de Cheikh Anta Diop

Cheikh Anta Diop a donné son nom à l’Université de Dakar. Cet homme que l’on continue à dire controversé était une sorte de philosophe à l’ancienne en ce qu’il était "un touche à tout". Tout à la fois chimiste, physicien (spécialisation en physique nucléaire), anthropologue, historien, il fut aussi homme politique pas toujours au mieux avec le grand homme de l’époque Léopold Sédar Senghor.

En 1960 il est fait Docteur ès Lettres avec une mention honorable. 
Sa thèse avait connu une publication initiale dès 1954 sous le titre de « Nations nègres et culture ». Il y affirmait le caractère nègre de l’empire égyptien et les liens de la langue de l’époque avec le wolof, principale langue actuelle du Sénégal.

Touche à tout, déjà les milieux scientifiques n’aiment pas trop. Mais qui plus est, il s’opposait à l’idée communément répandue de ce que les peuples noirs n’ont pas d’histoire. Ce fut une idée entretenue de manière un peu idiote par Nicolas Sarkozy en 2007 lors de ce que l’on appelle le discours de Dakar. Il enflamma à juste titre le monde africain. Mais cette idée avait nourri la pensée commune et même scientifique occidentale pendant toute la colonisation. 

C’est que les progrès de la recherche, singulièrement en archéologie et en anthropologie, rendent à tout le moins partiellement justice aux thèses de Cheikh Anta Diop, trop tôt disparu en 1986, sans doute usé à la tâche. On peut regretter aujourd’hui qu’autour du personnage les positions soient un peu trop souvent une affaire de croyants sans mise à distance.

Mais il est acquis aujourd’hui que le royaume de Kouch (actuel Soudan), appelé aussi Haute-Egypte, était noir. Que des pharaons noirs ont régné sur toute l’Egypte pendant une centaine d’années. Qu’en Afrique de l’Ouest on trouve au XIIIème siècle un vaste empire du Mali (mandingue) fondé par Soundiata Keita. Que sous le règne de ce dernier fut adoptée la Charte du Manden, charte proclamant des libertés, cinq siècles avant la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen ! Passons sur le fait que l’humanité soit née en Afrique, il n’y a plus que les créationnistes pour nier ce fait. Mais savez-vous aussi qu’au Sénégal vous trouverez quelque 1.050 cercles mégalithiques regroupant plus de  86.000 pierres levées réparties dans l’actuelle Sénégambie ? Qu’au Mozambique existait une civilisation plus que développée bien avant les conquêtes arabes et le passage de Vasco de Gama ? Que l’Afrique offre donc une belle Histoire, parfois grandiose et prestigieuse avant que l’homme blanc n’y pose le pied.

Au coeur du musée

Si nous vous parlons de cela, c’est que ce mardi 7 décembre, nous avons visité le splendide musée des Civilisations Noires  de Dakar. Ce bâtiment inauguré en 2018  présente tout à la fois une très belle exposition retraçant l’histoire, la présence la culture des humains en Afrique mais aussi des expositions non permanentes.

L’ensemble fait la part belle aux rites et traditions, à l’art, historique mais aussi contemporain, à la place des femmes dans les sociétés africaines (en l’embellissant quelque peu ?), aux syncrétisme religieux - les confréries musulmanes, les chrétiens, le judaïsme, l’animisme - dans ce pays toujours tolérant, aux grands hommes noirs dans le monde…
Parmi les pièces exposées, on retrouve le sabre d’El Hadj Oumar Tall, fondateur de l’empire Toucouleur qui s’étendait de la Guinée au Mali et guide spirituel de la Tidjaniya, grande confrérie soufie du Sénégal. Cette épée fut restituée par la France en 2019.

Faisons donc un sort à cette idée qui voudrait que les pays africains ne pourraient pas récupérer une partie des pièces d’art qui sont aujourd’hui dans les musées européens pour des raisons de condition de conservation. En tout cas, s’il fallait donner des gages – mais le faut-il - le musée de Dakar les offre totalement. Le mouvement de retour des objets en Afrique, porté notamment par le philosophe-écrivain Felwine Sarr, réclame la restitution de « tous les objets pillés ». Faut-il aller jusque-là ? A tout le moins un retour conséquent  s’impose aujourd’hui.

Nous trouvons aussi une antique cora, l’instrument emblématique de l’empire Mandingue. Notre ami Ousmane Sow Huchard, disparu il y a peu, lui avait consacré une thèse de musicologie à l’Université de Laval à Québec. Le musée lui rend hommage. 

La part belle est faite aux rites : initiations diverses, la naissance, le passage à l’âge adulte, le culte des morts, des ancêtres, à la fécondité, à la déesse mère… Le cœur de l’Afrique, certes ancienne, mais encore vivante jusque dans les villes d’aujourd’hui.

Soyons clair cher lecteur : si tu passes à Dakar, voici un lieu de visite plus que recommandé.

Image: 

Le musée des Civilisations Noires à Dakar. Photo © Bernard Dutrieux

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