semaine 38
Portrait de Carine Toly Humbert
Des Chemins d’écriture

DAI SIJIE

Le 05 février 2021

DAI  SIJIE

L’EVANGILE SELON YONG SHENG

Folio/Gallimard (2019)

 

Avec ce roman d’apprentissage qui est aussi une relecture de la Bible, je vous emmène à nouveau en voyage, géographiquement au sud-est de la Chine, dans un petit village de la province de Fujian, près de la ville côtière de Putian, tandis qu’historiquement, nous traverserons les multiples révolutions qui ont emmené la Chine du dernier Empereur à celle de la République du Président Mao.

 

Nous sommes en 1912, le fils du charpentier du village vient de naître, il s’appelle  Sheng (qui signifie « son » et l’on verra que ce prénom porte une signification profonde). La renommée de Yong, son père, est grande : il excelle dans la fabrication des sifflets que l’on attache aux plumes des colombes, lesquelles, en volant, font entrer le sifflet en vibration, produisant des sons mélodieux qui font la joie des nombreux amateurs.

 

Le jour de la naissance de Sheng, un étranger a offert au charpentier, pour le remercier de son hospitalité, un sachet de graines. D’où venaient ces graines ? nul ne l’a jamais su, mais après quelques jours, une jeune pousse était sortie de la terre et au bout de deux ans, était devenue arbuste et mesurait déjà 1 mètre. « c’est un aguilaire » annonça à Yong la vieille femme aveugle qu’il avait fait venir au chevet de son fils malade, « un arbre aromatique dont l’odeur extatique et les vertus médicinales seront des alliés exceptionnels et précieux pour l’avenir et le destin de Sheng », avait prédit la femme. (j’ai cherché où l’on pouvait bien trouver un tel arbre, n’ai trouvé que l’aquilaria qui lui aussi secrète une résine à l’odeur particulière, est-ce le même arbre ? peut-être n’est-il pas nécessaire de le savoir, chers lecteurs, car dans ce roman, Dai Sijie nous fait traverser un univers dans lequel s’entrecroisent sans cesse fables, croyances allégoriques et réalité.)

 

Sheng va en effet avoir un destin singulier, lié pour le pire à l’histoire de la Chine en pleine mutation et, pour le meilleur, à ses rencontres amicales, amoureuses, à son émerveillement face à la nature, à sa bonté, à son acceptation sereine de ce qu’il va vivre, ressentir, du plus funeste au plus merveilleux.

 

A-t-il la foi ce jeune Sheng, que son père décide d’envoyer étudier chez le pasteur américain du village, le pasteur Gu, venu christianiser les Chinois ? c’est davantage sa sensualité qui s’éveillera dans la chapelle secrète de Marie, la fille du pasteur,  au cours d’une scène émouvante et mystique.

A 14 ans, Sheng sera marié de force à la fille d’un pêcheur dans le but de conjurer la maladie de sa grand-mère et de retarder, par l’événement heureux que constitue un mariage, la mort de la vieille femme.

Après avoir vécu quelques temps avec son épouse et exercé, comme son père, le métier de charpentier, Yong Sheng ira s’installer dans la maison du pasteur Gu en tant que préposé au 46 colombes qu’élève le pasteur. Heling, sa femme, viendra le rejoindre pour remplacer la cuisinière et…aura une liaison secrète avec le pasteur.

Mais cela, Yong Sheng l’apprendra bien plus tard, après la naissance de l’enfant conçu par le pasteur et Heling. Entretemps, encouragé par Gu, il entreprendra des études de théologie qui feront de lui le premier pasteur non occidental de Chine et reviendra s’installer dans la maison de son père.

Il acceptera de recueillir l’enfant de son épouse à la mort de celle-ci et élèvera avec amour et dévouement cette petite fille nommée Helai, métisse blonde aux yeux bleus qu’il baptisera lui-même, après avoir transformé une partie de la maison de son père en temple. Il vit ainsi quelques années entre ses occupations pastorales et l’amour qu’il porte à sa fille, tandis que l’aguilaire, maintenant nommé par les villageois « l’arbre du pasteur » veille sur eux en répandant son odeur singulière et ses pouvoirs magiques.

 

L’attaque de Pearl Harbor par les Américains, entraînant la fuite de tous les pasteurs, privant les orphelins dont ils s’occupaient d’un toit et de nourriture, et Yong Sheng de son salaire,  va à nouveau faire basculer sa vie en l’arrachant à ses occupations et à ses ferveurs religieuses, pastorales et paternelles.

Sheng recueille les orphelins chez lui et, outre l’éducation qu’il leur fait donner, il peut aussi les nourrir grâce au travail de la terre.

Toutefois, son tempérament d’artiste ne le quitte pas et, ayant lu des livres d’art consacrés à l’arche de Noé, il décide de construire une arche monumentale en bois puis de peindre les animaux qui allaient l’habiter, sous les yeux émerveillés des villageois. Dai Sijie décrit avec finesse, et précision les gestes du peintre-menuisier, l’aide que lui apporte sa petite fille par ses remarques si pertinentes et fraîches, et c’est émouvant, magnifique.

Ce roman est incroyablement dense, il est impossible de dire ici tous les éléments qui en font la richesse mais je m’arrête un instant sur ce long passage de l’avènement de cette arche. Il porte symboliquement l’un des messages qui nourrissent la réflexion de Dai Sijie : l’art est une force, une nécessité, il aide les hommes à résister au mal, élève leur âme, les rassemble et les unit.

L’Histoire avance toujours, arrachant le pasteur à ses fonctions et lui faisant subir les pires humiliations, l’arrachant aussi à sa maison où l’arbre magique, l’aguilaire, résistera à tous les assauts, l’Histoire l’arrachera même à sa fille emportée par les diktats de la révolution culturelle et qui le trahira… Dai Sijie fait ainsi cohabiter l’Histoire et le destin de l’homme, la modernité en marche et les croyances ancrées dans le cœur des villageois, la réalité la plus cruelle, abjecte,  et un onirisme empreint de poésie qui sont le cœur du roman, son essence et sa force.

 

C’est sur des sons musicaux que va se clore le roman : pour son petit-fils musicien Lala, Yong Sheng fabriquera son dernier sifflet, un sifflet en bambou tellement léger qu’une colombe en ressent à peine le poids et que son vol va produire les notes les plus aigües, ressemblant à celles du violon de Lala. Il lui offrira le jour de son anniversaire : «…un son fin et aigu a retenti. On aurait dit des notes de violon. Puis les sept petits tuyaux ont résonné en même temps, et j’ai eu l’impression d’entendre un concerto d’instruments à cordes. C’était une pure merveille. On ne voyait plus la colombe, seulement des nuages blancs, à l’intérieur desquels se jouait une musique presque miraculeuse. »

Dai Sijie est né en 1954 à Putian, petite ville où se déroule une partie du roman, il emprunte d’ailleurs des éléments de sa biographie pour son œuvre littéraire : pendant la révolution culturelle, il est envoyé dans un camp de rééducation il s’en inspirera pour écrire « Balzac et la petite tailleuse chinoise » qui est devenu un succès mondial et qu’il a adapté lui-même au cinéma, et c’est son grand père, pasteur,  qu’il met en scène dans « L’Evangile selon Yong Sheng ».

Il arrive en France en 1984 et y fait des études de cinéma. Cinéaste et romancier, son premier long métrage tourné en France, « Chine ma douleur » a reçu le Prix Jean Vigo en 1989, et l’un de ses romans, « Le complexe de Di » a été récompensé par le Prix Femina  en 2003, tandis que « Les caves du Potala » a obtenu le Prix du Roman Historique de 2020 décerné par l’association « Les Rendez-vous de l’histoire » créée par Jack Lang à Blois.

Il écrit en français et toutes ses œuvres ont été publiées aux éditions Gallimard.

 

 

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