semaine 32
Portrait de Carine Toly Humbert
Des Chemins d’écriture

Lire, relire Jean Giono

Le 27 mai 2020

Difficile en France, et plus encore, dans le sud de la France, en Provence, d’échapper à l’année du cinquantenaire de la mort de cet écrivain ! pourquoi y échapper d’ailleurs, tant son œuvre forte, délicate, universelle, s’impose à la fois comme une ode à la vie, une réflexion philosophique sur l’homme et un chant amoureux et lucide pour la Provence dont il a su décrypter les secrets et déjouer les images stéréotypées.

Au début de l’année, je me suis rendue à la formidable exposition qu’a organisée le Mucem de Marseille, intitulée sobrement « Giono ».

Elle commençait par l’enfer, l’enfer de la « Grande Guerre » de 14-18, car on ne peut pas comprendre l’auteur sans connaître les souffrances qu’il a endurées pendant les 5 années de sa mobilisation. De cette guerre, il reviendra en pacifiste passionné et militant, ce qui lui vaudra séjour en prison et même, après la guerre de 40, une suspicion de collaboration dont il aura à se défendre tout au long de sa vie.

Entre autres trésors, l’exposition montrait quantités de pages manuscrites de l’écrivain, textes, correspondance, et des extraits de ses pièces de théâtre et films puisque sa force créatrice s’est étendue jusqu’à ces univers.

C’est Marcel Pagnol qui adaptera le célèbre La Femme du boulanger, grand succès populaire mais début de la confusion entre le truculent Pagnol et l’austérité cosmique de Jean Giono, lequel fera une œuvre plus personnelle, entre autre avec L’Eau vive, de François Villiers, dont il a écrit le scénario et les dialogues, et dont la musique écrite et chantée par Guy Béart enchantera plusieurs générations, il y raconte la liberté des uns face à la rapacité des autres dans un village menacé par la construction d’un barrage dans les Alpes du sud.

Il n’est pas facile de rendre compte de l’œuvre de Jean Giono, d’embrasser tous les aspects de cette œuvre aux écritures multiples : romans, récits, correspondance, essais, traductions (notamment de Moby Dick de Melville qu’il admire), et il serait regrettable de ne parler que d’un seul livre de cet écrivain prolifique…je vais donc tenter de serpenter un peu dans la prose singulière, imagée, subtile, de l’écrivain.

C’est par Colline que Jean Giono entre véritablement en écriture, en 1928, après avoir écrit des poèmes et de petits récits. Ce roman tout entier tourné vers la terre de Provence, les hommes qui l’habitent, y travaillent, aiment. Le roman sera suivi de Un de Baumugnes et Regain, ce sera la Trilogie de Pan, Pan le dieu grec symbolisant la nature et ses forces désordonnées et puissantes, des forces qu’elle partage avec l’homme. Ces romans d’une grande simplicité de style, entièrement écrits au présent de l’indicatif, montrent l’aisance de Giono dans l’utilisation des métaphores – que l’on peut trouver aujourd’hui un peu grandiloquentes, abusant parfois d’anthropomorphismes, mais cette langue est aussi un régal comme on se régale d’un bon plat, préparé avec soin, d’un beau paysage, dont l’écrivain saura nous révéler la secrète harmonie, la profondeur, l’alchimie.

Peu à peu son écriture s’affirme, s’affine ; en visionnaire, il capte ce que nous, aujourd’hui, ne cessons de (re)découvrir, ressentir : que le monde industriel, capitaliste, nous soumet à ses lois du profit, nous éloigne de la nature, en détruit les équilibres, on retrouvera ce souci dans nombre de ses romans et nouvelles – L’Homme qui plantait des arbres (1953) - et ses essais, dont Les Vraies richesses (1936).

Dix ans après son retour de la Grande Guerre, Giono a pu affronter par l’écriture ce qu’elle avait déclenché en lui d’effroi, de dégoût, d’horreur, c’est Le Grand troupeau (1931) où il raconte en parallèle la vie d’un village traversé par la transhumance de milliers de moutons soumis à la dureté d’une marche menée par le berger, et la vie de ceux qui ont quitté leur village, leur famille pour affronter l’effroyable marche vers la mort.

Giono a su tout nous dire, l’épidémie redoutable à travers le récit magnifique du Hussard sur le toit (1951, qui a attiré en ce printemps de Coronavirus des centaines de nouveaux lecteurs) ; l’amour, tous les amours : celui qu’il voue à la terre, aux femmes, aux paysages de la Provence qu’il a tant explorés et dont il parle sans lyrisme, avec une profondeur et une rigueur toutes jansénistes.

Il y aura avec Jean le bleu (1932) le retour au pays de l’enfance, pays réel et imaginaire où la figure du père apparaît magnifiée, où la sensualité de l’enfant Jean naît et s’épanouit ; Que ma joie demeure (1935), qui célèbre l’entraide et la solidarité, emmène aussi le lecteur vers l’étrange, presque le fantastique, avec Bobi, personnage mythologique, qui essaiera de redonner vie et envies aux hommes et femmes d’un village, les rassembler autour de leurs biens, de leurs terres, des animaux si proches d’eux, si « humains ». Dans ce roman, certains dialogues, certaines expressions m’ont étrangement fait penser à Marguerite Duras, sans doute cette façon de dire des choses si simples, profondes, directes, les déliant de leur contingence et les portant ainsi à la fulgurance d’une révélation : « Il y a une grande joie qui nous vient des bêtes ».

Les Grands chemins (1951), montre un homme solitaire qui se réjouit de la vie simple qu’il mène en errant sur les routes, s’arrêtant où il lui plaît, il rencontre un homme dont il voudrait faire son ami, son errance est magnifiée par les paysages qu’il traverse, tous les sens sont convoqués, l’ouïe : « J’écoute aussi. Le laurier sifflote, le genévrier pétille, le noyer claque, la pluie murmure sur le plateau », le regard « …Il y a une telle épaisseur de neige sur tout que tout a disparu. A peine si une ligne noire comme un fil de tabac dessine le contour des arbres. On a frotté la gomme sur tout : la page est redevenue presque blanche. ». 

Son dernier roman L’Iris de Suze (1970, année de sa mort), sorte de fable sur la liberté intérieure, réunit tous les thèmes chers à l’écrivain, on y retrouve la sensualité exaltée par la nature : « tous ses sens étaient en éveil. Même l’odorat : il sentait la sueur aigrelette des chênes écorcés, […] l’anis d’un champ de fèves, l’amertume de la dent-de-lion déchirée la veille par des moutons, la résine des pins, et naturellement l’épice familière du crottin […] », son goût pour la solitude, chemin périlleux et nécessaire pour s’accomplir pleinement

Il faut lire et relire Jean Giono aujourd’hui, sa perception de la nature humaine reste infaillible, Il sait se moquer - souvent avec tendresse - des faiblesses humaines, en débusquer les forces mauvaises, les bontés infinies et son écriture fait merveille, inventive, précise, poétique, elle fait résonner les mots, utilise des images inattendues, dérègle la chronologie des faits. Et c’est un grand conteur, qui sait tenir le lecteur en haleine.

Il y a toujours du mystère chez Giono, l’étrange est partout, dans la nature, chez les hommes, il en fait le tour, n’approfondit pas forcément mais il nous le fait ressentir, partager, accepter, il nous enchante avec, c’est son génie. 

Enfin, pour un voyage en Provence, je vous recommande Provence recueil de textes et de réflexions (écrits tout au long de sa vie et publiés sous forme de recueil en 1993) qui forment un extraordinaire et fécond « guide » de voyage, il vous emmènera sur des routes, des chemins qui, sans lui, vous auraient échappés : « […] après le troisième virage sur cette petite route, si vous faites 100 mètres à pied sur votre droite et descendez dans un vallon, vous trouverez un petit paysage japonais : trois pruniers sauvages (qui sont fleuris en mai) d’un dessin, d’une encre et d’une économie de moyens admirables. Derrière eux, la montagne a la fragilité et la transparence d’une porcelaine à peine bleutée (il faut que ce soit vers 4 heures de l’après-midi). Il n’y a rien à faire qu’à regarder. Ne pas photographier, cela ne donne rien. Les spectacles rares ne se photographient pas. Rester immobile et écouter le vent. C’est tout ».

 


. L’œuvre de Jean Giono, ainsi que le catalogue de l’exposition du Mucem, est publiée aux éditions Gallimard dans diverses collection : www.gallimard.fr
. Le Mucem qui a organisé l’exposition offre une mine d’informations sur l’écrivain https://www.mucem.org/page-search?term=giono
. En vous rendant sur le site suivant : http://www.rencontresgiono.fr/ vous aurez également beaucoup de renseignements de Jean Giono, ainsi que sur l’association des amis de Jean Giono
. Si vous allez à Manosque, n’hésitez pas à vous rendre au centre Jean Giono www.centrejeangiono.com
et à visiter la maison de l’écrivain, Le Paraïs, uniquement sur rendez-vous en appelant
le 04 92 70 54 54
. L’écrivain Jean Carrière, ami de Giono, a publié sur lui un essai intitulé « Jean Giono », éd. La Manufacture
 
 
Image: 
JEAN GIONO

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