semaine 43
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Edda Anti-Google

Le 13 avril 2019

S'il est un domaine où la presse britannique excèle, c'est bien dans la nécrologie (ajouter: chroniques de la nature). Edda Tasiemka, jamais entendu parlé? Elle est morte le 30 mars 2019 à l'âge de 96 ans, infome The Times (édition du 6 avril). Mais, attention, en plus, il y a une photo, et une biographie kilométriques qui ferait pâlir d'envie nos célébrités de second rang défuntes.

Edda, c'était quelqu'un. Elle est réputée avoir dit, un interviouweur voulant l'introduire comme le "Google humain": Google? "Jamais entendu parler de ces gens".

Blair au fridge

Faut savoir qu'elle était, avec son mari (jusqu'à sa mort en 1979), l'archiviste de l'actualité éphémère n°1 dans le monde anglo-saxon. Dans sa maison à Golders Green au nord de Londres, tout l'espace était occupé par des coupures de presse. Les sportifs? Dans les toilettes (sauf David Beckham, dans la chambre à coucher). Tony Blair? À côté du réfrigidateur. Les morts? Au grenier. En tout, quelques 6 millions de coupures, toutes dans un désordre apparent à l'intérieur de grandes enveloppes en papier kraft empilées partout, et toutes indexées selon un système bricolé maison: bigamie, fraude, crime d'honneur, rhumes, contraception, espionnage, voire par nom de personnalité. Charles de Gaulle avait son propre tas.

Des journalistes anglais, elle était bien connue. Souvent, ils passaient un coup de fil et, le lendemain, se trouvaient accueillis avec l'objet de leur recherche. Pour qui se désespérait du lent déclin des archives tenues par la presse quotidienne, tyrannie de la numérisation oblige, elle était devenue la ressource indispensable. D'autant que, dans son choix d'archivage, aucun fait n'était trop trivial ou obscur pour être retenu. Edda et son mari Hans: des monuments d'une époque en voie de disparition.

Nazi rock

Et quelle époque! Edda est née à Hambourg en 1922. Son père, marié avec une autre que la maman d'Edda, n'était autre que Paul Frölich, dont j'ai récemment acquis l'autobiographie 1890-1921 (éditions Science marxiste, Montreuil-sous-Bois, 2012, non lu encore): journaliste à Leipzig, Hambourg et Brême, actif dans les rangs des révolutionnaires de 1918, ensuite membre du KPD et à ce titre membre de l'éphémère République des conseils de Bavière, suivi d'une exclusion en 1928 pour sa critique de l'URSS de Staline et, enfin, d'un internement dans les camps de concentration hitlérien en 1933. Ça lui faisait comme un bagage, à Edda, un goût éclairé pour le scepticisme. Elle en aura besoin.

En 1933, les amis de sa maman "disparaissent" les uns après les autres. On reverra cela bien plus tard au Chili. Untel? "Missing". Edda n'a que quelque 11-12 ans mais refuse de rejoindre les jeunesses hitlériennes, ce qui lui vaudra d'être renvoyée de son école. À l'âge de douze ans, elle est interrogée par la Gestapo, épisode qu'on dira volontiers éducatif. Sa maman est arrêtée à la Nouvel An 1938...

En anglais dans le texte

Après la guerre, job de secrétaire auprès de l'Armée d'occupation britannique à Hambourg. Cela fera d'elle une parfaite anglophone. Et c'est en 1949 qu'elle rencontre l'élu de son cœur, Hans Tisiemka, un journaliste de gauche juif qui avait fuit à Paris et qui deviendra interprète auprès des tribunaux saisis des crimes de guerre nazis. Déjà, à l'époque, les poches de Hans étaient pleines de coupures de presse... Il avait cela dans le sang. Elle aussi.

Ils se marient à Londres avec, pour témoin, Peter Lorre (M le Maudit). C'est là qu'ils commencent leur collection qui, in fine, atteindra les six millions de coupures. Prises à tous vents, Paris Match, Stern, Picture Post - contrairement aux archives de la grande presse, pour eux, tout était bon, tout était reflet d'époque.

De leur dada, ils ont fait une entreprise commerciale. Mais de pub, zéro. Le bouche-à-oreille faisait fonction de tam-tam.

Et cela devient quoi, maintenant qu'elle est morte? Un certain James Hyman, propriétaire de la plus grande collection de magazines au monde, a tout acheté et se propose de tout numériser. Rien ne vaut l'original, cependant. L'original, cherchez pas, l'est mort.

(Là, on a sauvagement pillé la nécrologie du Times. Nous, les traîtreuxtraducteurs, peu nous chaut.)

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