semaine 38
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Lanternes de décembre

Le 19 janvier 2021

Pour clore cet infect 2020 infecté de façon dignement eschatologique, rien que des paradis artificiels, fantômes du passé et du présent, sans masques! sans anémie spirituelle pandémique! On a cité Dumézil, Peter Weiss, Handke, di Lampedusa et Barbara à la flamboyante crinière, leur élixir coule à flot.

1. Barbara Cassin (née en 1947), Le bonheur, sa dent douce à la mort, 2020, Fayard, 236 pages, 20,90 euros, impression Nord Compo (Villeneuve-d’Aicq). Sous-titré Autobiographie philosophique, il vaut plus qu’un détour, ce rêve éveillé d’une enfant choyée autant par les fées baptismales (famille de juristes de renom, dont le René, Prix Nobel de la Paix 1968) que par des acquis de self-made woman qui conduiront jusqu’à l’élection à l’Académie française. Moment fort, sa mère qui, face à deux nazis sur la piste de son mari juif, leur lance avec un aplomb au fracas épiques: "Moi, épouser un Juif? Jamais!". Penauds, s’excusant presque, les uniformés feront demi-tour. Sans se douter que, Juifs, ils l’étaient tous deux, en fuite et sur une corde raide dans la France occupée. De ces grands moments, il en est beaucoup d’autres. Comme lorsque, histoire d’asseoir son matérialisme sceptique (elle ne croit en rien sinon à "la beauté du monde"), elle met en exergue la délicieuse formule potache "Trente-six fesses font dix-huit culs." On aura bien entendu droit à ses dadas, exhibitionnisme du mémorialiste oblige: son relativisme, son anti-monothéisme, son credo linguistique multiculturel, sa sophistique, son Gorgias, son Hélène et son Antigone: helléniste jusqu’au bout des ongles, bref, rien qui soit dans l’air du temps avec sa clic-culture, qu’on sait raréfié. Les belles pages sont celles de la fin consacrée à son mari, prématurément mort d’un cancer du cerveau, enterré sous la terrasse de leur retraite corse, face à la mer, celle d’Aphrodite. Ce n’est pas un moment fort, c’est une chute libre qui n’a pour obstacle que l’éternité. Ah! celle-là...

2. George Dumézil (1898-1986), «… moyne noir en gris dedans Varennes», 1984, Nrf Gallimard, 170 pages, 9 euros (bouquinerie Het Ivoren Aapje), impression Floch (Mayenne). Voilà qui ramène – mais c’est personnel – aux infatuations (les miennes) pour l’Inde éternelle, divinement païenne, berceau d’une vision du monde occidentale jusqu’aux rives des Trois États, simplifiés ensuite en deux, classes des bourgeois et des ouvriers pour, enfin, se dissoudre en ignorance pure et simple. À l’époque, années post-68, je dévorais Dumézil. Géant du déchiffrement civilisationnel, il pratiquait une trentaine de langues, la plupart mortes, grec, latin, sanskrit, ossète. Ce qu’il livre ici, au crépuscule de sa vie, est une curiosité, et non des moindres, puisque l’essentiel tourne autour de la prédiction par Nostradamus (1503-1566) des faits survenant avant, durant et après la fameuse Nuit de Varennes, 1791, qui vont sceller d’un couperet irréfragable l’inexistence du roi Louis XVI et de son intrigante Toinette – d’aucuns on vu le film d’Ettore Scola (1982) avec Jean-Louis Barrault, Harvey Keitel, Hanna Schygulla et Jean-Claude Brialy, et/ou lu le récit, 1856, d’Alexandre Dumas (éd. Mille et Une Nuits, 2005), sinon, vite noter dans le calepin. Le bouquin? Plus captivant qu’un (très bon) polar.

3. Jan Myrdal et Gun Kessle (1927-2020 & 1926-2007), När västerlandat trädde fram (Lorsque l’Occident fit son apparition), 1992, Norstedts, 223 pages richement illustrées. Il est à craindre que cet ouvrage, aux trois quarts occupé par les belles photographies noir et blanc de Gun Kessle, n’ait pas été traduit, ni diffusé dans l’Europe du Sud (qui commence à quelques lieues en-dessous de Stockholm, comme on sait). Ce sont des images, des messages des ornementations d’églises françaises autour de l’an 1100, donc au moment charnière, écrit Myrdal, de l’entrée en scène du monde féodal, avec sa structuration à trois étages, le clergé, les gens de robe et d’épée, et tout en dessous, ployant sous le joug, la masse laborieuse qui permet aux deux premiers de vivre: on la voit, en l’église St-Pierre à Aulnay, sous les têtes à mitre et couronne, comme écrasée par une dalle de séparation, compacte, solide, étanche – étanche comme jusqu’à nos jours! Car il faut se replacer: en ces temps éloignés, Ruskin l’a rappelé sauf erreur, la plupart étaient analphabètes de père en fils et les images (les messages) de bande dessinée rupestre ornant les édifices religieux étaient en quelque sorte, mise à leur portée inculte, leur bibliothèque publique. Fascinant, non? Comme le sont, d’ailleurs, certaines représentations dont le sens nous est perdu: cette femme, par exemple, église Saint-Jouin-de-Marnes, qu’on voit ceinte par deux serpents qui dévorent ses seins. Quel message, quelle image de la femme se trouvaient ici à lire, en l’an 1100?
En passant et pour y revenir: les trois états tels qu’idéologisés chez Myrdal en citant l’évêque Adalberon de Laon (977-1030), dont on connaît la fortune jusqu’à la fin du 18ème avec notamment le Qu’est-ce que le tiers-état (1789) de Sieyez, seront par suite simplifiés en deux classes antagonistes, bourgeois et ouvriers pour, enfin, du côté de notre propre horizon blafard, être l’un et l’autre délaissés et oubliés, en faisant place à une grille d’analyse venant diviser l’humanité en… en quoi, au bout du compte? On en est où, là? Deux pas en avant, trois en arrière? Purée de brouillard!

4. Violet Moller (âge inconnu, à pouf: environ 42 ans), Les sept cités du savoir, 2019, trad. Française 2020 chez Payot (par Odile Demange), 305 pages, 23 euros, impression Corlet (Condé-en-Normandie). Ce best-seller british apporte un baume à l’irritation (fréquente) ressentie devant une édition moderne d’Homère, de Sappho, de la Bible, de Lucrèce, etc., savoir l’absence de toute indication sur le ou les manuscrits utilisés. Savoir pourtant, comme rappelle Moller, que d’Eschyle, il ne restait, en l’an 500, que sept pièces sur quatre-vingts, et sept également des cent-vingt de Sophocle. Qu’un document sur rouleau papyrus a dû être recopié au moins deux fois avant d’espérer un transfert sur parchemin, lequel devra à son tour être recopié tous les quelques siècles pour pouvoir parvenir aux lettrés de l’an 1500. Que Galien (2e siècle), un des papas de la médecine scientifique, a produit un corpus de quelque trois millions de mots, et que ce qui reste de son œuvre représente à lui seul "près de la moitié de la littérature de la Grèce antique parvenue jusqu’à nous". Cette observation signe en même temps une des carences décevantes du livre, car Ms Moller n’en a que pour les tribulations de textes de médecins, de mathématiciens, d’astronomes: pas un mot, ici, des poètes ou des philosophes. Dommage. Mais parcours passionnant à suivre à la trace néanmoins que cette migration plus qu’aléatoire (les "fous terroristes du dieu chrétien" et de l’épuration hérétique y furent pour quelque chose), d’Est en Ouest, d’Alexandrie à Venise en passant successivement par Bagdad, Cordoue, Tolède, Salerne et Palerme. Avec, ici, un coup de chapeau bienvenu au rôle civilisationnel salutaire des empires musulmans dans leur furie de culture et de recopiage tous azimuts du legs hellénique: il fut un temps où les lettrés européens apprenaient l’arabe avec le même enthousiasme qu’aujourd’hui le sabir globish. Quoique parfois poussif et scolaire avec empilement de faits historiques dérisoires, le récit de cette aventure-là – heurs et malheurs des écrits qui s’envolent – vaut le déplacement.

5. Giuseppe di Lampedusa (1896-1957), The Professor and the Siren, 1957, republié avec deux autres courts textes dans Two Stories & A Memory, Penguin Books 1966, trad. Archibald Colquhoun, 2 euros (bouquinerie Het Ivoren Aapje), impression Hazell Watson & Viney Ltd en Linotype Baskerville. Traîne quelque part le n°1077-1078 daté de janvier-février 2019 de la revue Europe consacré à l’auteur, entamé puis avalé par les tours de Pise de bouquins qui faut absolument lire immédiatement sans tarder. Il est fort à parier qu’il n’y sera guère question de cette envoûtante sirène, si divine, si charnelle, ni de la passion incurable que lui vouera un helléniste toqué de la chose (Ulysse, la prosodique ionique et tout ça), romance extraterrestre qui est au cœur de cette nouvelle extraordinaire d’une trentaine de page. Au jeune savant, devenu vieux et ronchon lorsque s’ouvre le rideau, la belle avait dit au terme de leur lune de miel torride: rejoins-moi! Comment cela va se conclure? On ne va pas le dire. La suite à l’écran, celui que tout lecteur, toute lectrice allume dans sa tête en ouvrant un livre.
Pour qui cela intéresse, avec reproduction de la très belle couverture, la préface et le sommaire dudit numéro d’Europe: https://www.europe-revue.net/produit/n-1077-1078-giuseppe-tomasi-di-lampedusa-janv-fev-2019/

6. Peter Weiss (1916-1982), L’instruction, 1965, éd. L’Arche, 2000, trad. Jean Baudrillard, 255 pages, 15 euros, impression Normandie Roto (Lonrai). "En moyenne un détenu ne vivait pas plus longtemps que trois à quatre mois." C’est là un extrait brut d’un compte rendu d’audience dans l’audition du "témoin n°8". En face de lui, au tribunal, sur le banc des accusés, il y a un directeur d’entreprises, un enseignant, un conseiller ministériel, d’autres Allemands respectables, tous sommés de donner quelques détails sur la "parenthèse" Auschwitz figurant dans leur curriculum vitae. Peter Weiss en a tiré un "oratorio en onze chants", descente aux enfers dont l’abjecte cruauté industrielle devrait, une fois par an au minimum, se rappeler à notre capricieuse et distraite mémoire. Car il faut rappeler ce dont l’homme est capable de faire à l’homme. Exécuter 25.000 prisonniers de guerre soviétiques, à la chaîne. Liquider un lot de 119 enfants âgés de 13 à 17 ans: journée ordinaire parmi d’autres. Injecter en manière de test de stérilisation du ciment liquide dans le vagin des sous-êtres féminins du camp. Mettre aléatoirement des détenus dans la "cellule de la faim", n’en survivront qu’un cobaye sur deux. Soigner les malades par un injection directe au cœur de phénol, un des accusés, ex-infirmier, en "soigné" ainsi quelque 16.000. Cette "usine de la mort" tournait avec des gens tout à fait ordinaires, qui ne faisaient que "leur devoir" et qui reprendront après la guerre une douillette petite vie pépère. Mieux, rattrapé par la justice, en 1964 (on se pince: vingt ans après!), ces braves gens n’ont quasi aucun regret, ils rient même au procès lorsqu’un bon mot vient tout banaliser. Peter Weiss a suivi de près ce procès, surréaliste par son retard et par sa dissection minutieuse du quotidien hitlérien, et il en a tiré cette pièce. Il a fait cet effort. Il en demande autant à nous, spectateurs.

Voir encore: https://www.cairn.info/revue-etudes-theatrales-2011-2-page-95.htm

7. Euripide (480-406 avant notre ère), Les Bacchantes, éd. De Minuit 2018, traduction Jean et Mayotte Bollack, 94 pages, 5 euros (bouquinerie Het Ivoren Aapje), impression Normandie Roto (Lonrai). Je n’étais pas né lorsque Les Bacchantes ont eu leur première, mon papa non plus, et mon grand-père qui avait les œuvres complètes de Schiller en V.O. dans sa bibliothèque, hé bien, lui non plus. Euripide, c’est il y a longtemps. Tellement longtemps que c’était bien avant le "judéo-chrétien" (terme d’innovation récente, un Nietzsche parlait d’Europe "chrétienne", point barre), c’était du temps où les dieux s’amusaient en joyeuse compagnie et, leur immortalité mise à part, n’avaient rien de l’Abstraction, monothéiste ou autre. C’est évidemment l’intérêt de ces colloques, rauques d’avoir voyagé au travers de la nuit des temps, intérêt exalté par l’intrigue épouvantable qui se déroule devant les yeux, cette mère qui, envoûtée par Dyonisos (fils de Zeus, rien d’un Jésus), démembre son fils par furie orgiastique, arrachant d’abord un bras, puis peu à peu le reste: comment les spectateurs, à l’époque, goûtait cela est un mystère. C’est tout l’intérêt, disais-je.
(Ah oui! Attiré par ce livre en raison du traducteur, Jean Bollack, que Barbara Cassin avait signalé comme un magicien de la lectio difficilior, ah bon, ben alors! L’univers du livre est un palais aux mille chambres qui communiquent toutes entre elles.))

8. Peter Handke (né en 1942), Essai sur la fatigue, sur le juke- box, sur la journée réussie, 1989, 1990 et 1991 respectivement, Folio Gallimard 2019, trad. Georges-Arthur Goldschmidt, 197 pages, 9,20 euros, impression Maury (Malesherbes). Ça, d’évidence, c’est du Handke. Construire un récit ayant pour sujet le juke-box, ce ne peut être que lui – et quelques autres, Perec, par exemple, mais sur un mode inhospitalièrement différent. Et un juke-box introuvable dans un bled espagnol encore bien où, paraît-il, il en resterait un de ces pachydermes de bistrot populacier des neiges d’antan. Et Handke, encore, pour faire entrer dans sa monographie méditative la personne de Thérèse d’Avila et une vieille querelle théologique qui a dû taquiner les neurones de la sainte. À un endroit, Handke confie qu’il trimballe avec lui, comme d’autres leur dumbphone, une "botte de crayons" achetés au gré d’une vie parfois errante et que le simple fait de les tailler apporte comme une sérénité propice à la nécessite de faire la paix avec soi-même. Ou quelque état d’âme du même ordre. Handke est imprécis avec précision. Boire un café avec lui doit être agréable.
(Sa Conférence du Nobel 2019, 25 pages, 6 euros, même traducteur, est sortie en Nrf Gallimard en 2020; il la termine par un poème de Tomas Tanströmer, il y est question des voûtes qui surplombent les voûtes.)

9. Nicolas Bouvier (1929-1998), Histoires d’une image, années 1980, poche Zoé 2015, 110 pages, 8 euros, impression LEGO (Italie). Peut-on gagner sa vie, son pain quotidien, en étant fou furieux? La preuve par Bouvier: oui. Là où d’autres, après un journée pénible consistant à abattre un boulot de merde (les shitjobs qui forment l’essentiel de l’emploi post-industriel), où d’autres, donc, s’adonnent à leur dada de collectionneur de cartes postales anciennes, d’observateur discret de la voisine d’en face enfilant sa chemise de nuit ou levant un verre de vodka à la mémoire des Amazones vouées à la perte du genre masculin – enfin, si pas fourbu-foutu-avachi devant un écran diffusant du néant en temps réel, donc, donc, je vais y venir – patience! - si d’autres ont leur "loisirs" après, Bouvier, lui, a fait de ses loisirs de dadaïste furieux son gagne-pain. Bouvier est un collectionneur d’images. Plus elles sont rares, bizarres, stupéfiantes, plus il aime. Cette exquise gouache de bébé crocodile lové dans son œuf par exemple, due au chevalier de Riffaud, membre de l’expédition de Napoléon en Égypte (1798) avant de cheminer solitaire à la Rimbaud en Afrique: chacun de ses dessins porte au dos le même profil de femme, à jamais perdue, sans doute, et à jamais chérie dans le souvenir, sans doute encore. Ou cette planche tirée d’un traité d’ophtalmologie de la fin du 16ème siècle représentant la tête d’un bourgeois enserrée dans un corset de cuir avec, à l’endroit des yeux, deux minuscules ouvertures censées corriger son strabisme: fallait être héroïque, et carrément maso, pour se faire soigner à l’époque. En plus – avis aux aux jeunes qui se demandent comment orienter avec fruit leurs études – c’est un conte fées: tout a commencé, pour Bouvier, lorsque prêt à accepter n’importe quel boulot, il apprend que l’Organisation mondiale de Santé cherchait à constituer un dossier médiatico-pédagogique sur l’œil, avec des images de toutes les cultures, toutes les époques. Lui, alors, direct: ça, c’est moi, je suis votre homme. Depuis lors, il ne fait plus que cela, "chasseur d’images", comme il dit lui-même. Mais avec quel acribie, quel style, quel enthousiasme contagieux! Bref, on s’en achète une dizaine d’exemplaires, un pour tonton Popaul, un pour tante Irène, un pour Toto (8 ans) et plusieurs pour les belles de nuit.
(Acribie? Cherchez! Il n'est pas dans Le Petit Robert, mais bien dans mon édition années vingt du Larousse en deux volumes. Joli mot pour ma part rencontré chez Cassin, ci-dessus et jusque-là inconnu, de même que celui d'artabannisme: recherchez, recherchez...)(Et si vous allez sur Google, vous me recopierez cent fois Je n'irai plus, promis-juré.)

10. José Pierre (1927-1999), Arthur Cravan, le prophète, 1992, éditions Actual/Le temps qu’il fait, 1992, 50 pages, 8 euros (bouquinerie L’Imaginaire), impression: chez l’éditeur. Mentionné en passant. Cravan figurait parmi les idoles d’adolescence. Un poète boxeur! neveu d’Oscar Wilde! amant (et époux) de Mina Loy! disparu en mer, fugue océanique? Mais cette petite brochure d’à peine cinquante pages n’apporte rien, de l’hagiographie au petit pied, rien sinon un bel exemplaire d’une édition confidentielle et… la découverte d’une nouvelle et charmante bouquinerie aux choix exigeants, ouverte depuis peu sur la place du Jeu de Balles par une Parisienne (voire aussi un Parisien qui dormait peut-être encore lors de mon passage): à noter dans le carnet d’adresses!

Image: 

Diablesse en monokini entourée de deux orants angéliques. Eglise Saint-Merri (début 16e), rue Saint-Martin, Paris. Voir livre Myrdal/Kessle. (Photo E. Rydberg).

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