semaine 32
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Lebensraum

Le 27 mai 2020

Où il sera question de plafonds, du voûtement de l'intellect, de mètres carrés à vol d'escargot et de bien d'autres choses

Comme on sait, il y a les grands faits et les petits faits. Les premiers éclaboussent la vue, un peu à la manière des vessies qui se prennent pour des lanternes. Voir la déferlante autour du "corona" et tous les agités du bocal qui prophétisent à qui mieux-mieux des lendemains de transition enchanteurs. Pffff, bégaiements de la grande farce.

Les petits faits, eux, ont évidemment tendance à passer inaperçus. Ce n'est qu'après coup que, par exemple, on peut se rendre compte de ce que le code de la route est en réalité est un redoutable dispositif de formatage à l'obéissance aveugle.

Tout ça pour en arriver à quoi? À un ouï-dire dont le caractère anecdotique ne préjuge pas de sa qualité de petit fait digne d'une monographie socio-philosophique faisant date à l'instar des travaux d'un Walter Benjamin (1). Mais, ça, on laisse à d'autres. Ici, on va rester journaliste, donc, dans l'à-peu-près.

Meubles et immeubles

Le point de départ est un maison à Schaerbeek qu'un ami s'est vu contraint de vider de son contenu pour en assurer la vente. C'est d'un banal. Ça arrive tous les jours. Mais, surprise, pour lui (côté vécu) comme pour moi (côté ouï-dire): impossible de trouver un vide-grenier disposé à enlever les gros beaux meubles qui hantaient les lieux, l'un d'eux réclamant même 750 euros pour ce faire, un autre, plus compatissant, en expliquant le pourquoi. Plus personne n'en veut, c'est une marchandise qui n'a commercialement quasi plus aucune valeur.

Des grandes armoires costaudes en chêne massif, de lourdes commodes qui résistent aux siècles, des bibliothèques sol-air alignant mètre sur mètre de culture parcheminée: in-ven-da-bles.

Lorsque le Beau se mue un Encombrant, il y a matière à réfléchir. Serait-ce là un petit fait indicateur d'un infléchissement civilisationnel majeur?

L'explication qui tombe dangereusement sous le sens est, outre l'effet mode (vieilleries, pouah!), un avilissement général des conditions de logement. Les gens habitent plus petit. Les bâtisseurs construisent à moindre coût, donc plus petit. C'est comme fait pour Ikea, son mobilier en toc étriqué, de mauvaise qualité, branlant, de guingois, amas de vils matériaux, du jetable après-vente.

Société de pacotille

C'est évidemment dans l'ordre des choses. Le bon vieux Marx l'avait déjà noté, il y a glin-glin. Le capitalisme, c'est une "société fondée sur la misère", produire à moindre coût en faisant accroire aux travailleurs moins payés qu'ils gagnent plus parce que la "vie" est moins chère. De son temps, c'était le coton qui venait remplacer misérablement le lin, et l'eau-de-vie, la bière, et la patate, le pain (2). Aujourd'hui, allez voir chez Zeeman, Primark, Ikea, etc.

Pour le parc immobilier, pareil. Épaisseur des murs calculée au plus près (on entend le voisin comme s'il soufflait dans la nuque), toiture idem, juste bonne à tenir jusqu'au terme de la garantie décennale, garnitures de fenêtres et portes en plastique et, puis, le plafond, la misère du plafond!

Je n'invente rien. Le hasard des dates a fait choir devant mes yeux le supplément immobilier de La Libre du 22 mai 2020. C'est noir sur blanc: en l'espace de vingt ans, la superficie moyenne des appartements à Bruxelles a chuté de quasi dix mètres carrés (74,94 en 2000, 65,87 en 2019). C'est un peu moins pire en Wallonie (de 70,65 à 67,32).

Ici, nota bene, il n'est question que de la surface dite habitable, hors salle de bain, WC, cave, garage. Ça se défend. Si on dispose de 30 mètres carrés de WC, à quoi bon? Et une chambre d'ami dans la cave, hein, ça fait un peu Gaza. En plus, on n'a affaire ici que de moyennes, le plus trompeur des indicateurs (un zigue qui doit vivre avec quelque 1.000 euros par mois en face du nanti qui en gagne 100.000, ils touchent tous les deux en moyenne 50.500...)

La tendance clapier

Mais, donc, pas la moindre donnée dans cet article de presse (3) sur le volume habitable ou habité. Donc, rien sur la hauteur du plafond. C'est dingue. C'est prendre les gens pour des soles, ne percevoir en eux qu'une existence de semelle, ras le néant du linoleum. (Ça, c'est pour les nostalgiques, désormais, c'est au mieux des lattes imitant du parquet.)

Or, là, il est permis d'oser l'hypothèse d'une lente asphyxie de l'espace vital (4). Est-ce tendance? Toujours est-il que chez moi, petite maison ouvrière plus que centenaire, le plafond est à 3,40 mètres, tandis que chez ma petite fille, locataire d'un appartement de facture assez récente dans un quartier cossu, c'est 2,50 mètres, une dégringolade de 26%.

D'aucuns vont dire que cela réduit les frais de chauffage (et améliore le certificat PEB, cette vaste fumisterie – mais ça c'est un autre sujet), d'autres peut-être même qu'en réduisant d'encore un bon mètre, on peut repeindre le plafond sans échelle. Hahaha.

La pensée rase-mottes

Ici, c'est sans compter avec une théorie sur le développement mental et intellectuel, bref sur l'émancipation du genre humain. Elle peut s'énoncer comme suit: plus est basse la voûte fermant par le haut un habitat, plus faible sera la capacité de l'habitant d'élever sa pensée. Et vice versa. Plus on voit haut, plus libre est l'ascension de la pensée.

J'ai dit théorie mais c'est juste une idée qui m'est passée par la tête (5), vraisemblablement un jour d'été, le regard perdu au loin aux côtés de la lune, petit disque argenté sur fond bleu. Je laisse aux scientifique le soin de vérifier. (6)

(1) Voir en guise d'introduction son Paris, capitale du XIXe siècle de 1939, 43 pages rééditées en 2006 par les éditions Allia.

(2) Œuvres – Économie, vol. 1 dans la Pléiade, 1965, pages 37 (Misère de la philosophie, 1847) et 153 (Discours sur le libre-échange, 1848).

(3) Ce n'est pas le lieu de faire le énième procès d'une presse que le regretté Samir Amin qualifiait "d'accompagnement" (parolier de l'ordre dominant) mais, tout de même, ce papelard qui boit comme du petit lait les dires de la corporation des bâtisseurs, qui paraît tout ignorer du volume habitable et du crédit à accorder à une valeur moyenne et qui gobe la certification PEB comme gage de verdurisation du parc immobilier. L'esprit critique, aux abonnés absents.

(4)  "Lebensraum" (espace vital), en allemand, de sinistre mémoire (la foireuse conquête nazie de l'Est).

(5)  On a le cas de Newton et d'Archiméde.

(6) Pistes littéraires: Erri De Luca et son goût pour l'ascension de montagnes, Thomas Mann et son magique promontoire alpestre, Jack Kerouac et le ruban d'autoroute s'étendant sous l'infini des échangeurs célestes, John Ruskin et ses nuageuses cathédrales, etc.

Image: 

Il y a logement et logement. Le "bas de plafond", c'est plutôt pour les gueux. (Photo E. Rydberg)

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