semaine 42
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Lus sous le soleil d'août très exactement

Le 12 septembre 2019

Les bouquins apportent la preuve que les esprits parlent. Goethe, c'est une voix douce, un peu fatiguée. Schiller, nettement plus rapeuse, mais pleine d'enthousiasme. Rimbaud? Une voix d'illuminé (et d'encrapulé)! Malraux, secouée de tics nerveux, elle saccade. Tournée générale!

1. Simon Winder (né en 1963), Lotharingia, 2019, Picador (Pan Macmillan), 480 pages, 21,70 euros, impression CPI Group (UK) Ltd. C'est la brique du mois. Son sujet: les aventures au fil des siècles de la zone tampon résultant du partage impérial par tonton Charlemagne, afin de satisfaire ses trois fistons, de ce qui allait devenir la France, au sud, et l'Allemagne, au nord, et la longue bande de terre plutôt étroite venant séparer ces deux, de Bruxelles aux Alpes, grosso modo. Cela, c'est sur papier, car Winder, vulgarisateur (à succès) à partir de sources secondaires essentiellement anglaises (il avoue avec candeur que le français, ce n'est pas son truc), parle dans cette fresque historique plus des musées qu'il a visités que des archives que son reportage ne lui a pas laissé le temps de consulter. Donc, le bouquin parle d'un peu de tout et très peu de la Lotharingie, dont l'existence (légale) sera il est vrai de courte durée, juste un quart de siècle. Pas grave. Car cette balade historique est pleine de petits "panoramas" croustillants, du bras de mer créant la Manche (noyant tout sur son passage sous le signe de la "collapsologie" du moment), il y a quelque 10.000 ans, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, dont il dit à juste titre que la période mérite le nom d'âge obscur cent fois mieux que le Moyen Âge. La balade refamiliarise avec les croisades et ses rapines, avec les Cisterciens et leur centre de savoir près de Cologne, avec l'avènement du livre imprimé au 15e siècle et, grâce au "peuple des mots", son rôle de diffusion des savoirs et puis, bien sûr, les massacres qui frappent sans discontinuer à toutes saisons (le 17e siècle, c'est 97 ans de guerre). Autant dire que cela ne se résume pas. Mention, tout de même, du côté "globe-trotter", car Winder, s'il n'a rien du rat de bibliothèque, ne cesse de voyager de-ci de-là et sait communiquer son émerveillement devant ce que les villes lotharingiennes laissent entrevoir de leur passé, à Stavelot, Trèves, Dinant, Cologne, Berne, Tournai, Breda, Dunkerque, Strasbourg, Metz ou encore, haut lieu du commerce colonial d'ivoire (voué à devenir des billes de billiard), Anvers. C'est comme si on était. Mais, honnêtement, il y a mieux à lire.

2. Robert Walser (1878-1956), Histoires d'images, 1920-1930, poche Zoé (Genève) 2019, 110 pages, 9 euros, trad. Marion Graf, imprimé par Corlet (Condé-sur-Noireau, France). Il s'agit de très courts textes journalistiques écrits sur des œuvres d'art, donnés ici dans le désordre: on n'en voit pas la raison. Walser tire à la ligne et ce n'est guère intéressant. Les reproductions (minuscules! faut sortir la loupe) valent franchement plus le débours, cela va de Titien à Van Gogh et donne envie d'aller voir au musée. Livrons une citation qui ne manque pas d'humour. Évoquant Beardsley, sombré dans l'oubli en 1926, il conclut: "C'est sympathique de parler de quelqu'un qui n'est pas dans toutes les conversations. En le faisant, on a l'impression d'être subtil." Pour mémoire, Walser, auteur prolifique, sera psychiatrisé en 1929 et ne quittera plus l'asile que pour mourir, au cours d'une promenade solitaire sans fin dans les blanches neiges d'un 25 décembre 1956.

3. Arthur Rimbaud (1854-1891), Lettres de la vie littéraire 1870-1875, réunies et annotées par Jean-Marie Carré, Gallimard nrf, 1931, 236 pages, 7 euros (bouquinerie Fanny Genicot), Imprimerie Darantière (Dijon). Rimbaud, ça s'achète les yeux fermés, surtout, comme ici, une édition aux pages non coupées, depuis 1931, un siècle, quasi! Dans ces 21 lettres d'un caractère intime et tracées par ce météore littéraire qui tournera le dos à l'encrier à l'âge de 19 ans (la postérité était assurée mais il ne le savait pas), sans le sou, coincé par une maman étouffante, etc., etc. On sait. C'est ici qu'on trouve le fameux "Je est un autre" et d'autres formules d'un même éclat. Mais encore de délicieux mots rares, "patrouillotisme", "déleurrer", "brocantage", "pérennelles", et des saillies inimitables, comme lorsqu'il termine une lettre, le 15 mai 1871, il a seize ans, par un "Vous seriez exécrable de ne pas répondre: vite, car dans huit jours je serai à Paris, peut-être. Au revoir." Ajouter, parmi les textes d'exégèse annexes, l'histoire rocambolesque de la récupération, en 1901, de quelque 400 exemplaires originaux d'Une saison en enfer, imprimés à Bruxelles et demeurés en dépôt depuis 1873 à l'association ouvrière l'Alliance typographique, ce dans l'attente d'un hypothétique paiement de l'impression (à compte d'auteur): catastrophe dans le milieu des bibliophiles qui pensaient que Rimbaud avait tout brûlé hormis une poignée d'exemplaires, dont la valeur marchande ne pouvait dès lors que s'effondrer... Hahaha.

4. Petra Ahne (née en 1971), Vargar (= loups), 2018, éd. Ersatz, 143 pages, trad. del'allemand vers le suédois, Joachim Retzlaff, impression Pustet (Regensburg). Il est sexiste, le loup? Avec son odorat, qui lui permet de "lire" le monde environnant, il détecte la femelle à 2, 3 kilomètres, et vice versa (sexiste, la louve?), ce qui laisse un peu rêveur: l'idée de sniffer à telle distance le ou la partenaire sexuelle, ça renvoie mai 68 au vestiaire, non? Et puis, comme explique bien Petra, lorsqu'il hurle, tête rejetée en arrière, source de légendaires préjugés, ce n'est pas à la lune ni en annonce d'une maléfique attaque, mais, "bêtement", pour communiquer, indiquer sa "géo-position": portée, quelque 16 kilomètres, les copains et concurrents sont informés direct mieux que par smartphone. Ajouter: espèce honnie, persécutée, quasi éradiquée par la bếtise humaine (air connu). Cela ne semble malheureusement pas traduit en français.
Version originale allemande: https://www.matthes-seitz-berlin.de/buch/woelfe.html?lid=1

5. Friedrich Schiller (1759-1805), Wallenstein, 1798, Penguin Classics, 1979, 307 pages, trad. F.J. Lamport, impression Hazell Watson & Viney Ltd. Je ne vois qu'une explication. Si Goethe reste assez présent sur les étals mais non Schiller, c'est qu'il y a du programme scolaire là-dessous. D'autant que, pas commercial, Schiller. Et c'est donc en désespoir de cause que je me le suis procuré par un achat en ligne (via le sympathique www.biblio.com). Mais sans regret. Il est beau et grand, Schiller. Son Wallenstein, c'est la guerre de trente ans, 1618-1648, et on ne peut que juger remarquable que, près de 150 ans plus tard, le souvenir en reste vif. Remarquable, tout autant: cette génération née dans une guerre qui n'en finit pas, il n'est d'autre horizon pour les protagonistes de cette tragédie aux dimensions shakespeariennes. En toile de fond, l'amitié et la trahison, Wallenstein, chef de guerre du Saint Empire Romain, rebelle à son état de disgrâcié, s'alliant avec l'ennemi juré (les Suédois de Gustav Adolf, mort sur la champ de bataille à Lützen), anéanti par une indécision fatale et traitreusement assassiné par suite. Cela donne des envolées qu'on citerait à plus soif: "Si, ainsi, ces soleils ne nous illuminent plus / il nous appartiendra de nous réchauffer par nos propres feux.", ou, sur l'incertitude de qui est fidèle et qui ne l'est pas, "L'armée, elle est tienne; maintenant, en cet instant, elle est tienne; mais crains les Puissances silencieuses, rampante du temps.", car, en effet, "Jaloux sont les pouvoirs du destin, / Un triomphe trop prompt laissera voir leur fureur, / Les germes de l'action, nous les semons en leurs mains, / Heur ou malheur ne sera connu qu'à la fin." (OK, traduit de l'anglais qui traduit de l'allemand.) À relire, plus d'une fois.

6. Johann Peter Eckermann (1792-1854), Conversation avec Goethe, 1836, Gallimard nrf, 15e édition de février 1943, 540 pages, 7 euros (bouquinerie Het Ivoren Aapje), trad. Jean Chuzeville, impression Firmin-Didot (Mesnil). Ah! deuxième brique du mois et cette joie intense de découper les pages d'un livre resté fermé durant presque 80 ans. Goethe a 74 ans, aux faîtes de la renommée, quand le jeune quadra Erckmann se fait son secrétaire, disciple et hagiographe durant les dernières huit années du poète. On est à Weimar et c'est une sacrée époque, celle des Delacroix, Walter Scott, Carlyle, Schopenhauer, Hegel et Byron, que Goethe porte aux nues. C'est encore celle de Schiller († 1805), l'ami et complice intime dont Goethe maintient en vie un vibrant souvenir. On côtoie ainsi le quotidien du monstre sacré (on le "voit" découper un poulet ou lire tantôt Le Globe de Victor Hugo et de Saint-Beuve, tantôt la Foreign Review de Carlyle, et on "l'entend" dicter une dédicace). On coche en marge ses sentences qui zèbrent les pages, sur le bien et le mal (le premier entraînant parfois le second, et vice-versa), sur la poésie ("patrimoine commun de l'humanité"), sur la brièveté de la vie (nous enjoignant "à se faire plaisir mutuellement"), sur le dieu des chrétiens (auquel il croit mais "se creuser la tête pour savoir comment la chose advint, je le tiens pour une occupation oiseuse") ou enfin, caustique, sur l'arnaque de la monnaie-papier (on peut imaginer ce qu'il aurait pensé des cartes de crédit, hold-up des banques sur feu le monopole d'État pour battre monnaie).... Il y a aussi, entre les lignes, des conseils pour nos petits ateliers d'écriture créative: tel poème qui est le fruit "d'années de méditations", ou la deuxième et dernière partie de son Faust, qu'il poursuit, corrige, amende jusqu'à sa mort. La morale: tout est dans la lenteur!
(En passant: vérification faite, une intégrale des Poetical Works de Byron datant de la fin du 19e trouvée naguère sur une poubelle m'attendait aux dernières étagères de ma bibliothèque et, Goethe dit vrai, c'est du miel, telles ces lignes sur une amie perdue: "Alors que je reviens voir la tombe de Margaret / je sème des fleurs sur la poussière que j'aime." Il avait quatorze ans en traçant ces mots.)

7. André Malraux (1901-1976), Le triangle noir - Laclos, Goya, Saint-Just, Gallimard nrf, 1970, 135 pages, 3 euros (bouquinerie Le Gai Rossignol, Paris), Imprimerie Firmin-Didot. Rien ne justifie vraiment la réunion de ces trois études, parues isolément respectivement en 1939, 1947 et 1955, sinon probablement le besoin de "faire volume". Laclos et Goya, on peut sans mal sauter (exercices de style plus qu'autre chose), mais, Saint-Just! "passionnément totalitaire", guillotiné à 26 ans avec Robespierre par les "coquins" venant restaurer "le sacre de l'argent" et, manifestement, cher à l'ancien ministre de la Culture gaulliste, dont on peut penser qu'il partageait le constat selon lequel "on ne peut point régner innocemment". Séduit par ce jeune chef de guerre, vouant un culte à la "déesse Raison", on ne peut que rester taiseux devant son "mot de Cambronne" lorsque, invité à capituler par les Autrichiens, il répond "La République française ne reçoit de ses ennemis, et ne leur envoie, que du plomb." Taiseux comme Saint-Just lui-même lorsque, appelé à sauver la mise par son art oratoire au 8 Thermidor, il se mure dans un silence demeuré énigmatique. Malraux s'y attarde, comme le ferait n'importe quel arpenteur de la condition humaine. Il n'est nul statue "robespierriste" en France, rappelle Malraux, ce qui, mettons, garde à l'affaire une brûlante actualité (pour qui aime s'y chauffer).

8. Roland Barthes (1915-1980), Critique et vérité, 1966, rééd. Points Seuil, 1999, 86 pages, 5,50 euros, impression Normandie Roto (Lonrai). Voilà vraiment un truc dont on se demande pourquoi on réédite. Daté et vieilli et sans grand intérêt: la querelle entre Barthes et la clique qui s'est offusquée de son traitemennt de Racine, vieille critique contre la nouvelle (version "sixties", l'eau a coulé sou les ponts depuis). En tête de la charge contre Barthes, un certain Raymond Picard, grand manitou ès-Racine à la Pléiade: hoho! crêpage de chignons dans le microcosme académique... Dans ce Barthes, on croise des termes tels que asymbolie, anagogique, anamorphose et apophantique, de même que des poncifs du genre "Lire, c'est désirer l'œuvre". Je veux croire que Barthes a fait mieux. Ailleurs.

9. Jacques Lacan (1901-1981), Je parle aux murs, 1971-72, poche Seuil, 2011, 113 pages, 12,20 euros, impression Corlet (Condé-sur-Noireau). Mon pemier Lacan, choisi parce que: mince volume. Eh bien, c'est un peu comme Barthes: que de mots pour ne rien dire. Lacan a une aisance dans l'expression, un goût pour la tournure inattendue, le trait d'esprit invitant l'auditoire à se sentir un peu con. Verdict: ce n'est pas sérieux. Était-ce le but? Allez savoir. Son discours est parfaitement décousu et, vrai, parfois rigolo: "Passez la première, Madame la Vérité, le trou est là, c'est votre place." Si on aime, on aime - ce qui paraît évident, c'est que Lacan, lui-même, il aime beaucoup, narcissique en diable, il est. Il a sans doute, aussi, fait mieux ailleurs. Peut-être.

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