semaine 34
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Quand j'entends le mot culture...

Le 19 mai 2019

Que fait la police? À une courte encablure du multiscrutin le 26 mai, la question s'impose: que fait-elle, la police? Il y a des pyromanes qui fichent le feu à la civilisation et que fait-elle à part faire marcher la sirène pour aller acheter une crème glacée ou glander en bagnole en empestant air et tympans? Mais ok, vrai, la civilisation, ce n'est pas leur boulot et on va pas encore une fois casser du sucre sur le dos de ces pauvres techniciens de surfaces macadamisées. (Vous en avez vu un dernièrement, à pied ou à vélo?)1

En plus, ils ne se présentent pas aux élections et on veut dire par là qu'ils n'ont pas orné des affichettes d'un selfie pour vendre le programme de leur frimousse. Toujours absents quand on a besoin d'eux, comme veut l'adage. Vu que, répétons, il y a le feu.

Autodafé vous dis-je

Bon, on va affiner le tir. Que fait Kris Peeters (parti chrétien flamand) qui est ministre fédéral de l'emploi, du commerce extérieur, de la pauvreté (la lutte contre), des chances (égalitaires), des handicapés (agréés), des consommateurs de marchandises non prohibées, mais aussi, attention, de l'Économie, avec belle et grande majuscule rendant hommage à cette science appliquéen qui "surdétermine" toute la vie sociale "en dernière instance", comme on dit (d'où les guillemets). Alors, pour ne pas tourner autour du pot, que fait le grand chef de l'Économie belge pour la civilisation? Réponse: rien. Alors que, pourtant, il y a le feu.

Un exemple qui doit frapper les esprits: le prix ex-hor-bi-tant demandé par la Poste (51% toujours entre les mains de l'État) à un libraire ou un éditeur placé dans l'obligation d'expédier par poste un livre commandé à un de leurs clients. Comparé à la France, c'est environ trois fois plus cher. Et si c'est pour un envoi à l'étranger, en Union européenne, le coût explose.2 En Belgique, pas en France. Mais il est vrai qu'en France, existe "une politique de promotion de la culture française" (c'est sur le site de la Poste hexagonale).

S'étonner, après, que beaucoup d'éditeurs belges fassent souvent le voyage à la ville française la plus proche pour ces ventes. Si l'intention est de tuer en catimini libraire et éditeur, on ne s'y prendrait pas autrement.

Il le fait exprès, Kris Peeters? Mon petit doigt me dit que non et que, en fait, il s'en fout. La civilisation, c'est pas son problème. Naturellement, il est possible qu'il ne soit pas compétent. Ça fait rire? Tant mieux. Mais ici on voulait dire incompétent au sens strict de: cela n'entre éventuellement pas dans ses compétences ministérielles.

Voilà Didier

Si c'est pas lui, alors qui? Le ministre libéral Didier Reynders, qui a été ministre des Finances au long cours de 1999 à 2011? Cela ne changerait pas grand chose car Reynders, il s'en fout aussi de la civilisation. Les livres, les marchands de journaux, bah!

Les magazins de journaux ont mis la clé sous la porte en Belgique au rythme de trois par semaine entre 2016 et 2017. Il y en avait quelque 4.220 à la fin de l'année 2008. Dix ans plus tard, ils n'étaient plus qu'environ 3.100 à y croire encore3. À la Bourse, on dirait qu'ils ont dévissé de 26%, carrément réduits à des valeurs pourries, du "junk". Cela correspond en même temps, au minimum, à 1.120 emplois (d'indépendants) rayés de la sacrosainte croissance de l'économie (Kris Peeters) et de la réduction tendancielle de l'endettement financier (Didier Reynders et ses rentrées TVA), mais bah! n'est-ce pas, la culture, archaïque, mon cher.

Je-m'en-fichisme généralisé

Le moins curieux dans ce je-m-en-foutisme anticivilisationnel n'est pas qu'aucun des partis en lice ne semble s'en préoccuper, mais que la kyrielle d'organisations faisant commerce de la valeur inestimable de l'écrit d'auteur (livres, revues, journaux), tels le Pen Club belge, l'Association des écrivains belges, le Syndicat des libraires francophones ou l'Association des éditeurs belges n'ont pas jugé utile (pour ne pas dire urgentissime) d'interpeller les candidats impétrants au cours des campagnes électorales.

L'une d'elle, par un trait d'humour involontaire, a même eu la désopilante idée d'inviter ses membres à une séance préélectorale de questions et de réponses autour de l'Union européenne. L'Union européenne! Pourquoi pas les Nations unies? Peut-être s'en foutent-ils aussi.

Il en est, soyons juste, qui ne s'en fichent pas. Leur mépris pour la culture, ils l'affichent ouvertement, sans faux-fuyants. C'est le cas de la ministre de la culture installée à Namur, Alda Greoli (parti chrétien).

À la trappe!

Cas d'école: sa recente décision de couper les ailes aux médiathèques en faisant sienne la suspension (sine die?) de toute nouvelle acquisition de médias (vu "l'obligation de résultat" - sic - imposée à ces institutions de culture), de même que leur délocalisation dans les bibliothèques et centres culturels (mic-mac pour mic-mac), le tout agrémenté d'un discours bureaucratico-managérial prônant la déqualification des membres du personnel au rang de "médiateurs" (ça ne s'invente pas) compétents en "parcours d'éducation culturelle"4. On en est là...

Cas d'école encore que le fascinant musée Keramis à La Louvière, né des cendres des faïenceries Boch et, depuis ce décès quasi programmmé, mis sur pied et animé de main de maître par les anciens ouvriers et ouvrières de la fabrique (et quelques passionnés). Il est aujourd'hui acculé à la mort lente par supression des expositions temporaires et de deux et demi équivalents temps plein (d'où forcément diminution des heures d'ouverture). Le premier comptable venu vous dira que ces mesures d'austérité vont asphyxier le musée qui, se retrouvant fatalement dans le rouge, se verra confrontée à un manquement dans les "obligations de résultat". Le musée disposait voici peu d'une proposition d'exposition d'aristes chinois, comprenant une contribution de 200 millions d'euros, mais il fallait en apporter quinze du côté louviérois, et ils ne les ont pas...5

Comme ceci est un billet d'humeur bien plus qu'une analyse, on va arrêter là.

Pour ajouter quand même: vous vous rappeler ces campagnes faites de messages d'intérêt général par voie de clips ou de panneaux 20 mètres carrés où des personnalités politiques de tous les horizons soulignent l'importante de la lecture, des arts cinématographiques, etc. ? Non? Normal, il n'y en pas eu. Ils s'en fichent.

Ou encore ces débats télévisés politiques mémorables où les invités de marque viennent dire tout le bien qu'ils pensent de leur marchand de journaux habituel, de leur libraire, de leur dernière découverte enchanteresse dans une de leurs bouquineries favorités? Non plus?

Faut croire qu'ils s'en fichent.

1Peut-être est-ce généraliser injustement. Mon expérience, c'est la zone de police Uccle-Watermael-Auderghem.

2À titre indicatif, l'envoi d'un livre jusqu'à cent grammes est tarifé 1,71 euro en Belgique, contre 50 centimes en France. Vers l'étranger, c'est 4,68 euros (!) contre 80 centimes en France. No comment.

3Chiffres du Syndicat national des indépendants relayés le 9 janvier 2019 par la lettre électronique d'ActuaLité.

5Une soirée de soutien est programmée ce vendredi 24 mai: http://www.keramis.be/news/234/64/Soiree-de-soutien-a-Keramis.htm

Image: 
Felix Valloton (1865-1925)

Mots-clés

Ajouter un commentaire

entreleslignes.be ®2019 design by TWINN