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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Zap, la culture

Le 04 août 2018

Tout va mal. La presse, le livre, le libraire, donc la culture, la civilisation, bref l'humanité entière. Ce n'est pas neuf mais ça s'aggrave pas un peu. Le bout du tunnel? Bouché

Il y a mon libraire qui dit qu'il en vend de moins en moins. Des journaux, des magazines. (Ce que la dictature des Messageries n'arrange pas: il ne reçoit que deux exemplaires du The Times, vendus dès les premières heures laissant d'autres clients frustrés, mais les Messageries refusent d'augmenter le nombre d'exemplaires livrés). (Les Messageries, propriété de l'État, pour mémoire, voir plus loin.)

Et puis il y a mon voisin, instituteur pensionné, il lit beaucoup mais uniquement sur Internet: le jour où tous les journaux en ligne seront payants, ils s'en mordra les doigts - ce sera trop tard.)

Et ce lundi 23 juillet 2018, après 125 années d'existence, la fin du journal Le Matin, suisse romande, 218.000 lecteurs mais propriété d'une boîte big business, Tamedia AG, qui exigeait du journal une rentabilité de 15%... (https://www.letemps.ch/suisse/fin-matin-dernier-adieu-journal-gens?utm_source=Newsletters&utm_campaign=170eae040f-newsletter_briefing&utm_medium=email&utm_term=0_56c41a402e-170eae040f-109472601)

À gauche, rien

En fait, il faudrait ici distinguer. Primo, la presse en général, elle va mal. Secundo, la presse de gauche, elle est quasi inexistante, rayée de la carte. Je commence par là.

La remarque, je me la fais souvent. Quand je vais chez le libraire (tous les jours en réalité), quand je regarde les présentoirs, les rayons, cela tient du goulag néolibéral: pas un seul journal de gauche, il n'y a que des quotidiens de droite. (À l'exception de l'Huma qui n'a pas un peu renié ses origines, de même que de l'hebdomadaire français Politis qu'on ne trouve pas en Belgique).

Quand on y pense, c'est dingue.

Dans la population francophone belge, et la française, il existe tout de même une grosse part de gens qui sont - un peu, beaucoup, follement - de gauche, et ils n'ont pas un foutu journal pour s'informer. Tout est de droite.

La presse de gauche ne s'est pas relevée de deux vagues de purification politique. La première, ce sont les "années de plomb" qui ont a vu disparaître La Cité (1995), Le Drapeau rouge (1991), Le Peuple et La Wallonie (1998, poursuivis jusqu'en 2001 sous le titre Le Matin). Dans la presse de droite, bien évidemment épargnée par le rouleau compresseur néolibéral, les couronnes mortuaires exprimaient à l'époque, bien souvent, l'opinion (de droite) que ces décès signaient la "fin de la presse d'opinion" (de gauche, ce qu'ils avaient soin d'omettre de crainte qu'on s'interroge sur leur propre citadelle, la presse d'opinion de droite).

Mon ami, le regretté Robert Falony (1931-2017) a écrit là-dessus, avec une concision délicieusement burlesque, l'ultime pavane: "Requiem pour la presse socialiste - Une gauche sans voix" (Couleur livres, 2010). La deuxième vague, elle, est le fait de l'industrie électronique, qui a réussi à convaincre rédactions et lecteurs que la presse n'a plus lieu d'être: tout est au bout d'un "clic". Ont ainsi été rayés de la carte Solidaire (2013) et, après le Plan B (2010), dernièrement Vrij Nederland (2016, passage en mensuel, là, c'est foutu).

Question style, zéro aussi

Le flâneur d'une belle gauche pure et dure n'a donc pas grand chose à se mettre sous la dent chez le libraire. La presse quotidienne belge: illisible. La française, mis à part les jours de supplément littéraire (le vendredi pour Le Monde, le jeudi pour Le Figaro, en ajoutant l'édition dominicale avec la chronique de Natacha Polony, agréable électron libre), ça tombe plutôt des mains aussi. Alors? Alors, de temps à autre, The Times, pour son éclectisme déluré, ses photos insolites, ses nécrologies-fleuve, mais plus encore, au rythme hebdomadaire ou mensuel, The Times Literary Supplement, The Spectator ou, jusqu'il y a peu encore sur les étals belges, Harper's Review, qui ont en commun d'être fichtrement bien écrits, d'offrir aux lecteurs un réel plaisir de lecture dont la pareille - chose étonnante - n'existe pas dans cette langue de culture par excellence qu'est le français. Qui est à gauche et lit en français est doublement pénalisé, c'est le désert. (Il y a, sur le versant gauche, Le Monde diplomatique, me dira-t-on, certes, il est irremplaçable, mais primo, un mensuel, il n'y a forcément aucune vibration venant des usines ou de la rue, et puis, secundo, écriture d'un académisme soporifique. Sauf exception, un Mordillat, par exemple, dans le numéro de juillet 2018.)

On me dira aussi, il y a les récents nouveaux trublions, les Médor, Lava et 24h01, qui vient de mettre la clé sous le paillasson, mais encore Politique, qui tient le coup, ce qui est heureux. À ceci près que le format XXL comme fait pour caler une table (ça ne va ni dans la poche, ni dans la sacoche), l'épaisseur du papier, l'espèce d'uniformité graphique somnolente entre les pages, l'encollage qui empêche de déplier, rien de cela ne met fort en appétit. Posé à côté, The Spectator, avec ses filets d'encadrement élégants, ses dessins aériens, ses plumes acérées, la légèreté et la souplesse du produit, qu'on roule, plie ou déploie comme un gant de satin, il n'y a pas photo.

On va cesser d'être grincheux.

Silence, on massacre

On va passer sur le mode de la fureur noire. Donc, au sujet de la presse et de l'édition en général. Voici peu, je suis tombé sur un petit article sur la Chine. Il disait, en résumé, ceci:

Beijing, c'est 22 millions d'habitants et 1.700 librairies. Depuis 2016, la ville soutient environ 700 libraires par un subside annuel de quelque 2,2 millions d'euros, porté à 6,3 millions en 2018, estimant que "les librairies en dur (briques et ciment) constituent une part importante de l'infrastructure culturelle de la ville", selon le communiqué officiel. Les librairies sont en sus exonérées de taxes sur les ventes. (The Times, lundi 23 juillet 2018).

Un grande nation, la Chine, une vieille civilisation, un pays de culture millénaire. Ce n'est pas le cas de la Belgique romande (une bonne fois pour toute, proscrire "francophone", qui rime avec "téléphone", c'est à peu près son seul mérite.) Que fait-on pour le livre, l'édition en Belgique romande? Quasi rien, si ce n'est subsidier son ennemi mortel, le format électronique, poussé dans le dos par l'industrie et la bureaucratie de ses mercenaires diplômés.

Des bidules de promotion des "Lettres" existent bien.

Mais on ne s'inquiète guère là de la mainmise des géants français sur l'édition locale, ni de la situation quasi monopolistique régnant sur la distribution, étrangère elle aussi.

On ne s'inquiète pas plus des tarifs postaux prohibitifs appliqués à l'envoi de livres: on veut tuer l'éditeur et le libraire, on s'y prendrait pas autrement.

On distribue des labels et des prix mais zéro pour ce qu'il est de veiller à ce qu'existe une véritable culture du livre dans les écoles, dans les entreprises privées et publiques, dans les gares, les bureaux de poste, les homes, les hôpitaux et bien sûr chez les libraires, en les aidant non seulement à survivre mais à devenir des phares de la cité.

Une pincée de revendications, siouplait

Ceci supposerait, a minima, qu'on interdise la vente de quotidiens, de magazines et de livres dans les grandes surfaces.

A minima, encore, bloquer Amazon & Cie sur tout le territoire, si "virtuellement" impossible, frapper d'une lourde taxe toutes leurs ventes: "nyaka" invoquer l'«exception culturelle» chère aux Mohicans qui s'opposent à la libre concurrence édictée par l'Union européenne.

Cela supposerait, aussi, que le réseau des quelque 220 Press Shops, acquis par La Poste fin 2016 (avec les Messageries!) et, partant, propriété de l'État (à 51%) assure la mission de service public que son patron est censé incarner, par exemple en les "défranchisant" histoire d'offrir au personnel un statut digne de ce nom et, puis, en ôtant la direction de politique culturelle aux "managers" à la petite semaine qui, aujourd'hui, ne rêvent que de transformer ces librairies en "espaces commerciaux" offrant friandises et niaiseries sous cellophane à la clientèle. J'exagère? Mon libraire, franchisé Press Shop, a eu la visite d'un "commercial" de La Poste s'inquiétant de ce que le quartier manquait de "flux". C'est à se pincer dur pour se réveiller du cauchemar dystopique.

Mais, avec la droite crétine qui gouverne, logique.

Il y a juste à se demander pourquoi les bulletins de vote envoient un droite crétine au pouvoir.

Mon deuxième libraire, lui, en a contre les abonnements. À chaque fois qu'un client s'abonne, c'est une vente en moins. Et il est féroce, le marketing abonnements, par exemple par un démarchage, avec des offres mirifiques, des cafés qui mettent des journaux à disposition de la clientèle. Le dindon de la farce, c'est le libraire.

La situation est cornélienne. Les journaux, en chute libre, ont besoin d'abonnements, mais cette politique tue le libraire, leur meilleur allié.

Ceux qui auraient tout intérêt à faire cause commune se font, au lieu, concurrence. Mais c'est une marque de fabrique du secteur: pas d'organisation digne ce nom pour se défendre col-lec-ti-ve-ment. C'est chacun pour soi. Et que le moins mauvais garde, pour quelque temps, ses plumes.

Bon, là, il fait trop chaud et j'ai écrit sur le mode "gonzo".

Sur ce sujet très sérieux, je reviendrai, très sérieusement.

Dès la première drache, la première bise polaire.

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