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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Henry Landroit
Pour remettre les idées à l’endroit...

Les nouveaux mots des Grands...

Le 26 avril 2018

Les grands de cette planète, se rendant compte que les mots sont les portes d'entrée de la réalité de ce monde n'hésitent pas à en remettre au gout du jour ou parfois même inventer de toute pièce des mots nouveaux pour pimenter leurs discours.

Ainsi, Jacques Chirac surprendra-t-il nombre de ses spectateurs, en 2000, lors d'une émission télévisée, en utilisant l'expression « C'est abracadabrantesque ! » à propos de révélations sur les financements de son parti. Les plus érudits des journalistes retrouvèrent cependant ce terme dans le livre Les vagabonds de Mario Proth (1865) : « Il a usé le plaisir sans trêve, les voluptés faciles, l'excentricité superbe, l'orgie abracadabrantesque. » On peut donc considérer que c'est bien cet auteur qui a créé ce néologisme cent-trente-cinq ans auparavant. Arthur Rimbaud, à son tour, l'emploie dans le poème « Le cœur supplicié » en 1871 :

Ô flots abracadabrantesques

Prenez mon cœur, qu'il soit sauvé.

Ithyphalliques et pioupiesques

Leurs insultes l'ont dépravé !

Remarquez au passage que nous avons échappé à pioupiesque (qui ne réussit jamais à entrer dans les dictionnaires) et ithyphallique, mot rare dont je n'ose même pas vous donner la définition.

 

Sarkozy s'y est mis, lui aussi. À propos de François Hollande, il a dit : « Je comprends qu'il soit tourneboussolé » et à une autre occasion, il a parlé de méprisance, vieux mot français cependant.

Mais il reste célèbre pour ses phrases incompréhensibles :« On a reçu un coup de pied au derrière, mais c'est pas parce que vous voulez renverser la table que vous descendez de la voiture dont vous vous abstenez de choisir le chauffeur ».

Jean-Marc Ayrault n'était pas en reste en inventant le terme « cressonisation » pour désigner un homme ou une femme politique dont la communication est farcie d'erreurs (en référence à Édith Cresson).

Et ne nous attardons pas sur raffarinades, juppettes, balladurette, lepénisation, néologismes construits sur des noms d'hommes et femmes politiques.

Ségolène Royal avait, de son côté, attiré l'attention en utilisant le mot « bravitude » sur la muraille de Chine, en 2007 :  « Comme le disent les Chinois, qui n'est pas venu sur la Grande muraille n'est pas un brave. Qui va sur la Grande muraille conquiert la bravitude ».

En outre, François Fillon a déclaré qu'il était inénervable, J. M. Le Pen a inventé le terme ripoublique pour désigner la République des ripoux. Jean-Luc Mélenchon s'est fendu du mot-valise austéritaire.

Bon, entendons-nous bien. il n'est pas dans mes intentions de critiquer celles et ceux qui inventent des mots ou qui utilisent des mots rares, je le fais souvent moi-même. La langue vit et évolue. Les mots existent avant d'apparaitre dans les dictionnaires. En moyenne, cent-cinquante mots sont « reconnus » par les dictionnaires annuellement. Le nombre de mots nouveaux est bien plus important dans les dictionnaires techniques et scientifiques, amenés à en reconnaitre pour désigner des concepts ou des objets nouveaux. Le Trésor général des langues et parlers français à Nancy a répertorié ainsi plus de 1 200 000 mots différents alors que 3500 mots nous suffisent amplement dans nos conversations quotidiennes...

Je constate simplement que les néologismes ou les mots rares utilisés publiquement par les grands de ce monde sont immédiatement remarqués et font l'objet de commentaires approfondis sur les réseaux sociaux. Nous ne sommes pas tous égaux apparemment dans ce type d'exercice. Autrement dit, un quidam qui inventera un nouveau mot aura évidemment moins d'impact qu'une vedette ou un homme politique.

Il convient d'ailleurs de ne pas crier à chaque fois au néologisme. L'exemple d'abracadabrantesque le démontre déjà. En avril 2018, Emmanuel Macron a utilisé le verbe impuissanter : « À plusieurs reprises, plusieurs membres de la communauté internationale se sont organisés pour impuissanter l'ONU et l'Organisation internationale de lutte contre les armes chimiques ». Il figurait déjà dans un de ses discours en janvier de la même année.

Ce verbe est inconnu des dictionnaires. Cependant, il est compréhensible par tout un chacun. Il nous semble familier, car il est bien construit avec le préfixe « im ». Cependant, très peu de verbes ont été construit sur ce modèle en partant d'un adjectif (perméable a donné imperméabiliser, mais c'est bien l'un des rares). Certes, il aurait pu dire « juguler », « neutraliser » ou encore « rendre impuissant », « dompter », etc. Mais en creusant un peu, l'on s'aperçoit qu'impuissanter a été utilisé pour la première fois en 1557 par Philibert Bugnyon, juriste et historien français, dans le seul ouvrage de poésie qu'il publia, les Érotasmes de Phidie et Gélasine.

Plus près de nous, Jean-Pierre Chevènement utilisa également ce mot en 2009. Donc, manifestement, ce mot n'a pas eu de chance et n'a pas été retenu pour figurer dans les dictionnaires, vu qu'il était très peu utilisé.

En apparaissant dans notre langue d'aujourd'hui, par intermittences et dans la bouche ou sous la plume de personnages médiatisés, ils ont peut-être une chance de reconquérir du terrain en sortant d'un oubli parfois immérité.

 

Henry Landroit

 

 


 

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