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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras par Jean-Pol Baras

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10 juillet 2018

Surmonter « la tragédie des différences »

Dimanche 1er juillet

 Décidément, la démocratie-chrétienne munichoise n’a pas retenu les leçons de l’Histoire. Angela Merkel n’en a pas fini avec son ministre de l’Intérieur, plus fermé que jamais sur le problème des migrants, et insatisfait de l’accord obtenu eu sein des 28, qui use du chantage de la démission afin de lui faire adopter une position plus sévère. « Gardez-moi de mes amis… » La déstabilisation de la chancelière la fragilise. On ne la sent pas aussi solide sur ses bases qu’au cours des autres moments périlleux qu’elle traversa durant ses mandats précédents. Derrière l’odeur de poudre pointe celle du sapin. Fin de règne ?  

                                                           *

 « …sans distinction de race » dit la Constitution française en son article premier. Une multitude d’amendements ont été déposés dans le but de retirer cette expression sous prétexte qu’il n’y a qu’une seule race humaine. On le savait depuis Darwin ; et puis les progrès de la biologie ont démontré qu’à 99,9 %, tous les êtres humains de la planète étaient pareils. Mais le Constituant doit-il se baser sur la biologie pour énoncer ses principes ? L’on sait bien ce que signifie cette formule humaniste dans l’esprit du citoyen : que vous soyez jaune, blanc ou noir, vous êtes chez vous et vous avez les mêmes droits et devoirs que quiconque en cette République. C’est tout simplement fondamental. Le supplément Idées du Monde relate la réflexion sans prendre position, en donnant les points de vue opposés. Cette révision de la Constitution, c’est comme l’héritage de Johnny Hallyday : le cirque ne fait que commencer

                                                           *

 Á Bruxelles, on inaugure une Place Lumumba et une statue du Premier ministre qui prononça le discours historique de l’indépendance devant le Roi Baudouin Ier impassible mais outré, le 30 juin 1960. La communauté congolaise de la capitale belge célèbre l’événement dans l’allégresse et les petits-fils  de l’homme d’État renversé, torturé, avant d’être assassiné se réjouissent de la reconnaissance. Il en va souvent ainsi des martyrs. Mobutu n’aura jamais sa statue à Bruxelles mais c’est lui, le sanguinaire, qui aura marqué le premier demi-siècle du Congo indépendant puisqu’après avoir éliminé Lumumba, il le dirigea jusqu’à sa chute pour cause de maladie en 1997. Parmi les citations de Léopold II que l’historien Georges-Henri Dumont rassembla et commenta (éd. L’Amitié par le livre, 1948), on trouve celle-ci : « C’est dans leurs chefs que les noirs doivent voir la vivante démonstration de ce principe supérieur que l’exercice de l’autorité ne se confond nullement avec la cruauté ; la seconde ruine la première. »

Lundi 2 juillet

 L’arrivée de la gauche au pouvoir, au Mexique, est déjà en soi un événement historique. Depuis près d’un siècle, on finissait par considérer que la droite gouvernait de manière évidente et naturelle. S’il en était ainsi, c’est que la mafia des producteurs de drogue tenait les rênes du pays. En annonçant sa volonté de briser le système de corruption dans son discours de victoire, Alvarés Manuel Lopez Obrador (dit AMLO) prend un risque énorme. Qu’il évoque des « changements profonds » dans la politique sociale de son pays, c’est bien le moins pour un président socialiste ; qu’il signale que le Mexique sera gouverné de manière démocratique « sans dictature », c’est aussi une réflexion qui tient de l’évidence mais qui, en Amérique latine, a son poids d’authenticité ; qu’il échange des amabilités avec Trump en espérant des collaborations positives, c’est de circonstance en attendant les inévitables accrocs, mais qu’il s’attaque tout de go aux solides réseaux de la drogue, c’est une attitude courageuse qui l’honore et qui, espérons-le, ne le mettra pas en danger physiquement. « Nous allons réussir la transformation du pays sans violence ! » a-t-il aussi clamé. La campagne électorale causa la mort de plus de 140 militants, dont 23 prêtres, l’Église catholique, comme souvent dans ces pays-là, ayant pris fait et cause pour les combats du socialisme.

Mardi 3 juillet

 Petite pensée d’Albert Camus à méditer pour monsieur Hans Seehofer, ministre de l’Intérieur d’Angela Merkel : « La fin justifie les moyens. Mais qu’est-ce qui justifie la fin ? »

                                                           *

 Entré dans sa troisième décennie, le Festival de la Correspondance de Grignan élargit son champ d’activités. Désireux de placer cette discipline à sa juste place dans le registre littéraire, en appui des lectures qui se déroulent au château sous entrée payante, les organisateurs proposent un programme de conférences gratuites au bord de l’enceinte où de nombreux bouquinistes étalent des ouvrages en rapport avec les sujets traités. Un thème les réunit. Cette année, la littérature belge de langue française est à l’honneur, ce qui donne l’occasion à un public nombreux, d’entendre une magistrale leçon inaugurale de Jacques De Decker, secrétaire perpétuel de l’Académie de Bruxelles ;  et qui montre, par le détail du programme, à quel point le domaine de l’écriture est riche dans ce royaume qui ne se prend pas au sérieux. Afin de nourrir davantage encore ce rendez-vous situé en prélude au Festival d’Avignon proche de quelques coudées, le maire, Bruno Durieux - ancien ministre-délégué à la Santé dans les gouvernements Rocard et Bérégovoy de François Mitterrand -, d’obédience politique centriste, polytechnicien et néanmoins aussi sculpteur, possède  encore de nombreuses pistes d’intérêt et de croissance. Ainsi, pourquoi n’ouvrirait-il pas ses espaces à la philatélie ?  Car pour que la lettre, si élégante, savoureuse, attachante soit-elle, parvienne à son (ou sa) destinataire, il importe d’affranchir l’enveloppe dans laquelle son auteur la glisse. Et en France, aborder l’histoire de la Poste, c’est encore, souvent, ouvrir les portes enivrantes de la littérature, aussi bien à la terrasse d’un bistrot parisien avec Alphonse Allais que dans les airs avec Mermoz, Saint-Ex et tant d’autres pionniers…

Mercredi 4 juillet

 Il n’est plus question de parler de « crise » s’agissant des migrations. Le phénomène de mutation est désormais reconnu comme un mouvement qui s’impose dans la marche du monde et qui, si les chiffres reflètent un ralentissement depuis quelques mois, pourrait s’amplifier considérablement d’un moment à un autre, déclenché par un événement inattendu comme une guerre, une épidémie, une catastrophe naturelle ou un accident climatique. Par-delà les tribunes et les dossiers commentés, des premiers livres apparaissent. Celui de Stephen Smith (La Ruée vers l’Europe, éd. Grasset) -  professeur d’études africaines à l’université de Duke, qui fut au début du siècle le correspondant de Libération et puis du Monde - annonce clairement la mutation : « La migration de masse n’a pas encore eu lieu » précise-t-il. L’Eldorado européen devra considérer prioritairement cette nouvelle donne. La question lui est désormais vitale. Son défi est aussi philosophique : il s’agit de surmonter « la tragédie des différences », une expression qui traduit bien les oppositions à cet égard. On la doit à Jean Daniel, toujours aussi pointu et pertinent dans l’analyse des faits et les leçons qu’il convient d’en tirer.  

Jeudi 5 juillet

 Á l’automne prochain, les éditions Gallimard publieront des lettres d’amour passionnées de Dominique Rolin (1913 – 2012) à Philippe Sollers (1936). Celui-ci l’a souhaité mais sans que les siennes, parues séparément, ne viennent construire le croisement classique formant une correspondance. Environ 5000 lettres couvrant un demi-siècle témoignent de cette liaison restée clandestine. Elles ne seront pas toutes publiées. Jean-Luc Outers, qui réalise le travail, décrit sa manière d’avoir opéré la sélection, choisissant de les réunir plutôt comme pour bâtir une histoire. Sur le plan littéraire, on découvrira sûrement des pages admirables. Mais il ne faudra donc point parler de correspondance.

Vendredi 6 juillet

 Et François Hollande, à propos, comment va-t-il ? Parfaitement bien, merci. Il continue, souriant pleines dents, à parcourir la France de librairie en librairie. Cette semaine, il a dédicacé son livre dans le Vaucluse, avec notamment une halte très chaleureuse autour d’un public nombreux et averti en Avignon, tandis que la ville bruissait dans les ultimes préparatifs du Festival. Cet après-midi, il fera étape à Marseille, en commençant par la salle de rédaction du journal La Provence pour un entretien qui occupera sûrement la une et quelques pages de l’édition de fin de semaine… Il distille un peu partout sa bonne humeur et transmet ses analyses en fraternisant avec le peuple français. Les Leçons du pouvoir n’ont pas fini de lui donner la joie des contacts simples et chaleureux.

                                                           *

 L’envoyé spécial de TF1 sur les places publiques belges est catégorique : « Ce soir, dans ce pays, il y a 11 millions de fous ! ». La liesse que l’image renvoie est en effet d’une frénésie de maboulisme. La Belgique vient de battre le Brésil en un match d’une intensité extraordinaire. Elle rencontrera la France en demi-finale mardi prochain. Un autre délire est attendu.

Samedi 7 juillet

 Depuis Antoine Blondin, on sait que le reportage sportif dans le cadre d’une compétition intense peut devenir un morceau de bravoure littéraire. Les deux matches qui se sont déroulés hier, et qui ont permis à la France (2-0 contre l’Uruguay) et à la Belgique (2-1 contre le Brésil) de se donner rendez-vous en demi-finale offrent l’occasion aux plumes les plus talentueuses de s’épancher. Pour l’heure, on verse surtout dans les superlatifs, les étonnements et les comparaisons ; mais il est permis d’espérer voir poindre le temps des métaphores. En radio, on cherchera les successeurs d’Armand Bachelier (RTBF) sur le Tour de France, et d’Eugène Saccomano (Europe 1) pour la Coupe du Monde. Car si, mardi soir, il s’agira de saluer une ardente demi-finale entre la France et la Belgique, les sources historiques d’allusions chevaleresques ne manqueront pas. Hier soir, Iouri Djorkaeff, le conseiller de TF1 au commentaire du match Brésil – Belgique, ne cessait de se dire « émerveillé » par les Diables rouges. Il finit par lâcher, un temps : « On a l’impression que le Brésil joue en rouge. » Plus beau compliment était impossible à trouver. Et si les Bleus redevenaient champion du monde, rien de plus facile à chercher comme titre. On peut parier d’ores et déjà que beaucoup de journaux l’emprunteraient à Alexandre Dumas : "Vingt ans après".

Dimanche 8 juillet

 Pedro Sánchez, le Premier ministre socialiste espagnol, travaille beaucoup et communique peu. Il a raison : c’est la meilleure manière de contribuer à l’apaisement de son pays. Le voici désormais qu’il s’attaque au problème catalan. C’est plus qu’un test. Ce dossier sera pour lui déterminant quant à la suite de sa carrière au plus haut niveau. En attendant, l’Espagne continue à mettre au point une politique humanitaire au sujet de l’immigration, une attitude qui tranche complètement avec celle de l’Italie et dont on appréciera les effets lorsqu’il s’agira d’évaluer (et de comparer) la situation de l’Emploi dans chacun des deux pays

                                                           *

 En fin d’après-midi, les télescripteurs crépitent depuis le Brésil. L’équipe de football est rentrée au pays tête basse mais il ne s’agit pas de rédemption sportive. Une cour d’appel ordonne la libération immédiate de l’ancien président Lula da Silva. On se doutait un peu qu’il ne resterait pas en prison. On ignore encore toutefois si le tribunal électoral acceptera qu’il puisse briguer un troisième mandat présidentiel. Il est bon de comparer les deux informations. Des millions de gens, au Brésil, espèrent une vie quotidienne meilleure grâce à cet homme. Le foute procure l’émotion, la fierté d’un peuple, des sentiments puissants mais éphémères. Ne jamais oublier qu’au bout du compte, ce n’est qu’un jeu.

                                                           * 

 Il y a des moments où la bégueulerie et le puritanisme étatsuniens sont vraiment écœurants. Après avoir exclu Roman Polanski, l’Académie des Oscars propose à son épouse, Emmanuelle Seigner, d’en faire partie. Piquante lettre ouverte de l’intéressée dans le Journal du Dimanche (JDD) « (…) Cette Académie pense probablement que je suis une actrice suffisamment arriviste, sans caractère, pour oublier qu’elle est mariée depuis vingt-neuf ans avec l’un des plus grands metteurs en scène. Je l’aime, c’est mon époux, le père de mes enfants. On le rejette comme un paria et d’invisibles académiciens pensent que je pourrais ‘monter les marches de la gloire’ dans son dos ? Insupportable hypocrisie ! (…) »

                                                           *

 Monseigneur Benoist de Sinety fut, en tant que curé de Saint-Germain-des-Prés, le secrétaire du cardinal Lustiger et ensuite celui du cardinal Vingt-Trois. Aujourd’hui vicaire général, il est l’un des cinq adjoints de l’archevêque de Paris. Il vient de faire paraître un petit livre en forme de pamphlet (Il faut que des voix s’élèvent, éd. Flammarion) par lequel il dénonce notamment l’attitude des tartuffes de tous bords et de tous pays - dont le sien - dans le drame des migrations. Il n’hésite pas à comparer des bateaux comme L’Aquarius à l’Exodus. Ce prêtre que l’on dit bon vivant célébra les obsèques de Johnny Hallyday. A-t-il été piqué par le besoin de vedettariat ou est-il le nouvel Abbé Pierre ? On le saura très tôt.

Lundi 9 juillet

 « On la trouvait plutôt jolie Lily

Elle arrivait des Somalis Lily

Dans un bateau plein d’immigrés

Qui venaient tous de leur plein gré

Vider les poubelles à Paris

Elle croyait qu’on était égaux Lily

Au pays de Voltaire et d’Hugo Lily

(…) »

 Si des chaînes radiophoniques désirent aujourd’hui souhaiter un heureux 84e anniversaire à Pierre Perret, elles seraient bien inspirées en diffusant Lily, une chanson qu’il écrivit en 1977, et qui dégage de nos jours une déconcertante pertinence.

     

Image: 

« Elle croyait qu’on était égaux Lily », chantait Pierre Perret en 1977. Photo © DR

01 juillet 2018

Le fond de l’air est brun

Samedi 16 juin

 Réflexion de Claude Javeau, professeur honoraire à l’Université Libre de Bruxelles : « Si les Diables rouges parviennent en finale, leur entraîneur, Roberto Martinez, touchera une prime de 1,5 million d’euros. Je propose de lui offrir en sus une croisière sur l’Aquarius… » Ce bateau d’une ONG française recueillant des migrants naufragés en Méditerranée, interdit d’accoster dans un port italien arrive demain matin à Valence avec à son bord 629 désespérés. Les citoyens espagnols ont dressé des calicots de bienvenue. Et s’il se passait quelque chose comme un revirement des peuples européens vis-à-vis de ce phénomène migratoire pesant sur les gouvernements de l’Union ? Á Bruxelles, des restaurateurs se sont constitués en association pour embaucher des réfugiés syriens dans le cadre de petits boulots…

Dimanche 17 juin

 Il y a des gens qui broient du noir et d’autres, beaucoup moins nombreux, qui le célèbrent. Pierre Soulages en est leur plus talentueux représentant. Toute une vie à faire jaillir la lumière de cette couleur qui l’a hanté jusqu’à la manière de s’habiller ainsi que celle de Colette, son épouse depuis toujours, une année plus jeune que lui. On apprend tout cela dans l’entretien très bien charpenté qu’il accorda pour le JDD à Stéphanie Belpêche, un dialogue bien construit et très judicieusement équilibré sur les jalons d’une vie de fidélités aux objectifs que l’artiste s’est imposés. Pierre Soulages tire aussi fierté de la visite des présidents de la République. Il les cite tous, depuis de Gaulle jusqu’à Macron, sauf bizarrement Georges Pompidou, celui qui, avec sa femme Claude, devait sans doute s’attacher le plus à son œuvre, voire peut-être même se passionner pour elle. Il garde Mitterrand pour la fin de son énumération car il tient à le qualifier : « le pharaon ». L’intéressé aurait aimé.

                                                           *

 Au vu de la bande-annonce pour Les troisièmes noces, le film de David Lambert, on s’attend à une comédie sur la construction d’un mariage blanc. Bouli Lanners, « vieux pédé », veuf inconsolé, accepte d’épouser Tamara, une jeune africaine interprétée par Rachel Mwanza. L’histoire, en fait, n’est pas drôle du tout. Mais que de longueurs ! Que de scènes superflues ! Le sentiment de remplissage nourrit une lassitude jalonnée de lieux communs et de moments  convenus.

Lundi 18 juin

 L’ennui. Une denrée rare. On a encore souvent rappelé ces temps-ci l’éditorial de Pierre Viansson-Ponté, Quand la France s’ennuie, publié dans Le Monde du 15 mars 1968, et considéré comme une analyse visionnaire du journaliste. Georges Bernanos voyait les choses différemment, mais c’était avant l’apparition de la civilisation de l’image : « L’ennui, le médiocre ennui, haï de tous, l’ennui qu’on croit stérile est l’humus profond, gras et noir, où longtemps d’avance, le hasard sème le grain d’où germera la joie. » (Un crime, 1935). Ainsi pourraient illustrer cette pensée toutes les périodes situées chaque jour, entre deux retransmissions de matches de Coupe du monde…

Mardi 19 juin

 En 2016, le président colombien Juan Manuel Santos reçut le prix Nobel de la Paix pour ses efforts en faveur du processus de pacification avec les Forces armées révolutionnaires colombiennes. C’était un fameux succès, les FARC existant depuis 1964, très actives depuis plus de 50 ans. L’élection présidentielle, à laquelle Santos ne pouvait plus se représenter, donna, comme on s’y attendait, la victoire à Ivan Duque, partisan d’une droite rugueuse, impitoyable. Pendant sa campagne, il ne cessa de signaler qu’il remettrait en question l’accord avec les FARC. Au soir de son succès, ce fut le point principal de son allocution. Il est obsédé par une sanction dure avec ce mouvement de guérilla communiste. On ne sait pas comment Duque va gouverner la Colombie mais apparemment, on sait qu’il se fiche de ne pas respecter l’héritage et qu’il risque donc de remettre en selle une rébellion armée dans ses maquis. Car on peut déjà supposer que les menacés ont eu le temps de s’organiser… Manquerait plus que Trump envoie ses boys aider Duque comme au bon vieux temps où la CIA fomentait des putschs en Amérique latine.

Mercredi 20 juin

 Tandis que le monde entier s’indigne de voir des enfants mexicains séparés de leur mère à la frontière avec les Etats-Unis, l’ambassadrice de Trump à l’ONU annonce que son pays se retire du Conseil des droits de l’Homme, considérant que celle-ci est discriminante à l’égard d’Israël. Méthode bien connue de la part de l’extrême droite : prendre l’événement à rebrousse-poil et le gonfler sans coup férir. Bien entendu, quelques minutes plus tard, Benyamin Netanyahou s’est félicité de la position américaine. Il y a cinquante ans, le fond de l’air était rouge. Il devint ensuite vert avant qu’il soit bariolé aux couleurs de l’Union Jack. Désormais, il vire au brun. En un demi-siècle, il n’a jamais été vraiment bleu.

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 C’est de l’impuissance politique, de son manque de pédagogie que naît le populisme.

Jeudi 21 juin

 Glanes de solstice.

  • Macron et Merkel sont tombés d’accord pour doter la zone euro d’un budget propre dès 2021. En principe, cette année-là, ils seront encore tous deux aux commandes. En principe.
  • Le Monde titre : Burn-out à l’Élysée où le rythme de travail du président et le nombre considérable de réunions provoquent des défaillances. C’est un combat d’arrière-garde mais bon sang, quand les substantifs adéquats existent en français, pourquoi faut-il aller chercher le mot idoine chez les Anglais ? Larousse parle d’ « épuisement professionnel » Eh bien que Le Monde titre Épuisements professionnels à l’Élysée nom de Dieu ! Dans cette catégorie-là, les termes français ne manquent du reste pas : défaillance, déprime, surmenage, etc.
  • La croissance française est revue à la baisse. De 2,3 % en 2017, elle pourrait plafonner à 1,7 en 2018. En cause : la consommation des ménages. Ah ! Ces pauvres qui ne savent pas activer l’économie ! Ça ne servirait vraiment à rien de leur donner un peu plus d’argent : ils le dépenseraient mal.
  • Macron et Merkel se sont aussi mis d’accord sur le phénomène de migrations, devenu le plus prégnant pour l’Europe. Il faut empêcher les migrants potentiels de prendre la mer avec l’intention de rejoindre l’Europe. Pas con. Donc, au lieu de se chamailler, de s’inquiéter pour ouvrir les ports du nord de la Méditerranée, il vaut mieux veiller à fermer les ports du sud de la Méditerranée. Oui mais comment ? C’est simple, il faut les bombarder. Commencer par les ports Libyens, Tripoli et autres, l’aviation connaît le chemin, Sarkozy l’a déjà envoyée là-bas, conseillé par BHL.
  • Á Gaza, les cerfs-volants palestiniens taquinent les Israéliens. Netanyahou, appuyé par Trump, pourrait bien demander qu’on les mentionnât dans la liste des armes de destructions massives.
  • Les néo-nazis connaissent une recrudescence de notoriété au Québec. Et    tu quoque Belle Province !

 Même Angela Merkel a le blues !

 Allons ! Abomination de la désolation !... C’est l’été…

                                                      *

 Á l’occasion de la Fête de la Musique, Macron innove, comme il se doit. La cour du Palais de l’Élysée a été ouverte au public pour assister à un concert de musique techno. Le couple présidentiel était de la partie et il a même posé avec les artistes offrant ainsi de beaux reportages juteux aux revues spécialisées. La fanfare de la Garde républicaine a sans doute été jugée trop traditionnelle. Ringarde la garde !... Soit. Á Buckingham, l’un des endroits du monde où l’on vénère le plus la tradition, lorsque la fanfare de Sa Gracieuse Majesté égaye un événement festif, elle interprète en tenue rigoureuse d’apparat, de belles mélodies des Beatles. Et c’est magnifique !

Vendredi 22 juin

 La Turquie vote dimanche pour renouveler son Parlement mais aussi pour élire le chef de l’État. Tous les médias semblent considérer qu’Erdogan pourrait se retrouver en ballottage. Difficile à croire. Les urnes ne sont-elles pas déjà remplies ? Une seule raison le nuirait : il a lui-même provoqué des élections anticipées alors qu’il détenait un pouvoir bien consolidé. On dit que cette initiative est due à de mauvaises prévisions économiques. Cette manœuvre tactique aurait-elle dégoûté le peuple ? Peut-être. En tout cas, l’opposition s’est organisée en se rassemblant. La voilà donc unie et ragaillardie, donnant plus de conséquence à l’arithmétique.

                                                      *

 Bestiaire de com’ politique : on commence par vendre la peau de l’ours et on finit par noyer le poisson.   

Samedi 23 juin

 La France est un pays unique au monde par sa littérature, ses créations artistiques, ses paysages variés, ses villes attrayantes au plan du patrimoine historique comme de l’avant-garde dans l’aménagement urbain, ses reliefs divers et variés, sa gastronomie, son art de vivre, etc.

 Paris est une ville unique au monde.

 On peut récuser le premier constat et prétendre qu’il existe d’autres pays où l’harmonie des caractères, depuis la littérature jusqu’à la gastronomie, peut offrir un art de vivre équivalent.

 Il est déjà beaucoup plus difficile de contester l’attrait de Paris.
 Mais là où la France est sûrement un pays unique au monde, c’est par l’article premier de sa Constitution, établie par Charles de Gaulle et approuvée par le peuple, datée officiellement du 4 octobre 1958.

 Le voici :

 « La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

 La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. »

 On ne trouve nulle part ailleurs un texte aussi respectueux de la dignité humaine. Nicolas Hulot fait pression sur le président de la République pour que l’on insère dans cet article premier la protection de l’environnement qui est déjà mentionnée dans l’article 34 et qui fait l’objet d’une charte approuvée en 2004 jointe à ladite Constitution. Ce serait ouvrir dangereusement la porte à d’autres considérations qui, débattues, risqueraient de diluer la force de cet article premier dans des préoccupations qui, aussi nobles et profondes soient-elles, n’ont pas leur place à cet endroit.

 Touche pas à cet article premier Nicolas ! Touche pas !

                                                     *

 Le milliardaire François Pinault déclare au Monde que Macron « ne comprend pas les petites gens ». Tandis que lui…

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 Une révolution en Arabie saoudite : à partir de ce soir minuit, les femmes pourront piloter une  automobile. Par cette annonce qui étonne ou fait sourire, on perçoit bien le gouffre qui sépare cette nation médiévale avec l’Occident, lequel entretient avec elle des rapports plus que courtois, pétrole oblige.

Dimanche 24 juin

 Pendant plus d’une semaine, les médias n’ont cessé de sous-entendre que l’opposition turque pourrait créer la surprise aux élections présidentielle et législatives et mettre Recep Erdogan en difficulté. Ce soir Erdogan est réélu dès le premier tour et son parti, associé à la droite nationaliste dure, gouvernera sous sa botte puisqu’en l’élisant les citoyens ont également opté pour une révision de la Constitution octroyant plus de pouvoirs encore au sultan. Démocrature n’est pas un anglicisme. Il faudra néanmoins l’accepter comme néologisme sans tarder. La contraction entre « démocratie » et « dictature » existe tellement dans les faits (Xi Jingping, Vladimir Poutine, Erdogan…) qu’elle doit trouver sa réelle signification dans le vocabulaire.

Lundi 25 juin

 Dans un entretien au Monde sous le titre L’identitarisme est la maladie du XXIe siècle, l’écrivaine académicienne Danielle Sallenave conclut : « Il n’y a plus d’enfants du peuple, maintenant, mais des ‘gamins de quartier’, rebelles à nos valeurs et futurs djihadistes. Or, ce qu’il nous faut, c’est retrouver ce qui animait l’idée républicaine dans ses origines, avant même qu’elle s’établisse durablement : le désir, l’espoir, la volonté de faire advenir un monde où chacun pourrait s’arracher à la dépendance politique, économique, sociale ; où chacun pourrait conquérir sa part d’une souveraineté qui est celle du peuple même, quand il les réunit. Ce qu’il nous faut, c’est cet idéal toujours inaccompli. Mieux qu’un idéal : une utopie. Car l’idéal est un rêve, tandis que l’utopie est un projet. » Quand la social-démocratie entamera sa reconstruction voire sa renaissance, elle fera bien de situer cet extrait dans ses attendus.

                                                      *

 L’Office national de la Chasse et de la Faune sauvage (ONCFS) estime à 430 le nombre de loups en France. L’augmentation annuelle de la population des canidés est estimée à 20 %. C’est une information très encourageante pour les dizaines de milliers de touristes et de vacanciers qui se préparent à des randonnées dans les forêts, les campagnes et en montagne… Albert Vidalie prétendait qu’il avait ressenti la prémonition de Mai’68 lorsqu’un an plus tôt, il écrivit Les loups sont entrés dans Paris, un texte « écrasant » disait Serge Reggiani, sur lequel Louis Bessières façonna une musique lancinante. Cette prémonition pourrait bien se réaliser de manière plus concrète un demi-siècle plus tard.

Mardi 26 juin

Le François devant lequel Macron se fait modeste et respectueux n’est pas Hollande. C’est le pape.  

                                                      *

Le vœu, l’injonction artificielle (voir samedi 23) étaient trop tardifs. La Commission de révision de la Constitution se réunit pour la première fois aujourd’hui sous la présidence du rapporteur général, Richard Ferrand, chef du groupe des macroniens, déjà incapable de répondre aux questions, pourtant élémentaires, de Patrick Cohen à la matinale d’Europe 1 sur ce fameux article premier. La boîte de Pandore a été ouverte. 1378 amendements ont déjà été déposés. C’est dire que les propositions les plus loufoques (comme réécrire la Constitution en écriture inclusive…) se font jour autour d’un texte qui doit rester large mais précis. Il faudra que le travail se poursuive à l’automne et même après… Le plus tard sera le mieux. Par bonheur, lorsque l’Assemblée aura procédé à l’adoption du nouveau texte, celui-ci devra être approuvé dans les mêmes termes par le Sénat. Les Sages n’auront jamais si bien porté leur nom. D’ores et déjà, leur président Gérard Larcher rappelle le mot de Montesquieu : « Il faut toucher à la Constitution d’une main tremblante. »

Mercredi 27 juin

 Si l’on était amené, dans les prochains jours, à commenter une crise de régime en Allemagne, compte tenu de l’importance que prend la Coupe du monde de Football dans la vie des nations, l’on serait sûrement porté à mentionner dans les symptômes la défaite humiliante des champions du monde sortants, sortis par une petit équipe de Corée du Sud qui, elle, avait déjà fait ses valises. Pour la première fois depuis 1938, la Mannschaft quitte le tournoi dès son entrée en lice. C’est un très mauvais signe pour Angela Merkel, déjà en grosses difficultés à cause de sa droite bavaroise dure et exigeante vis-à-vis des migrants. Elle retrouvera ses collègues européens demain à Bruxelles pour un sommet à hauts risques. On imagine le conseil que Macron pourrait lui donner : « Va voir le pape ! »

Jeudi 28 juin

 Jusqu’à présent, aucun incident, aucun débordement et, a fortiori, aucun attentat n’ont entaché le déroulement de la Coupe du monde de Football. Les enceintes sont pleines et la fête s’accomplit dans l’allégresse.  De son bureau du Kremlin, Vladimir Poutine doit suivre au jour le jour les compétitions qui se déroulent aux quatre coins de son empire. La répartition des stades a aussi fait l’objet d’une belle étude propagandiste. Rien n’a été négligé. Le monde entier fait ainsi connaissance avec des villes dont il ignorait le nom. Même Kaliningrad fut servie. Cette enclave au bord de la mer Baltique a été conquise par l’armée soviétique lors de la Seconde guerre mondiale. Hors de question pour Staline, lors du nouveau partage des territoires à Yalta, de s’en séparer. Á l’époque, elle s’appelait Königsberg. Ce fut une ville prussienne renommée grâce aux personnalités qu’elle produisit dans l’empire allemand parmi lesquelles le respectable et prestigieux philosophe Emmanuel Kant (1724 – 1804) qui y resta toute sa vie, renonçant à l’appel des sirènes qui l’invitaient à vivre dans les grandes villes réputées intellectuelles de l’empire. Compte tenu de sa situation géographique, Königsberg devenue Kaliningrad est surtout aujourd’hui une solide base militaire. Mais elle est aussi équipée d’un stade où un match important pour la suite du tournoi oppose ce soir l’Angleterre et la Belgique. Ce petit pays que l’on distingue à peine sur le globe terrestre est tout entier paré des couleurs noires, jaunes et rouges que reflète son drapeau. Son cœur bat au rythme des Diables rouges. Et cependant, pendant qu’ils s’époumonent  devant les grands écrans installés en plein air sur les places publiques ou les petits de leur salon, les citoyens belges ignorent que leur avenir se joue à Bruxelles. L’Union européenne est en effet en péril, divisée sur la question des migrations. Á 28 - Theresa May est toujours là… -, ils doivent absolument trouver un compromis stable et durable, respectueux de la personne humaine, digne du devoir d’hospitalité qui honore son histoire et les valeurs qu’elle représente. Si les Diables rouges remportent la victoire, la bière coulera partout et les chants de gloire s’envoleront vers le ciel. La nuit festive sera longue. Au siège des institutions européennes, la nuit sera longue aussi, mais moins festive.

Vendredi 29 juin

 Alvarez Manuel Lopez Obrador, dit AMLO, enfin président du Mexique ? Réponse après-demain, pour un enjeu qui concerne le monde entier. Car hormis des modifications sensibles au plan intérieur, on peut s’attendre à une bonne dose de poil à gratter dans les articulations de Donald Trump.

Samedi 30 juin

 Les Européens ont trouvé un accord au milieu de la nuit sur le problème des migrants. Des « plates-formes de débarquement » à créer en Afrique du Nord, des « centres contrôlés » dans les pays de l’Union qui se porteront volontaires, tous ces lieux supervisés par l’administration européenne, ce n’est pas une solution glorieuse, à perspectives de responsabilités courageuses et honorables. Mais c’est la formule qui a fait consensus, qui a obtenu l’unanimité, ce que plus personne n’osait espérer, nombreux observateurs se préparant déjà au verdict contraire en élaborant des scénarios d’explosion institutionnelle. Les commentaires seront multiples et souvent critiques. L’évaluation de cet accord pourra déjà donner ses fruits lors du sommet de décembre. Avant cela, toutes les supputations ne seront que bavardages. L’Union européenne vit, elle est debout, c’est le point fort de la nuit. Partant, Angela Merkel pourra continuer à diriger la plus forte économie des 28. Ce n’est pas rien.

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 Tous les médias déroulent avec plus ou moins d’éclat la phase  annonciatrice de l’événement dominical : l’entrée de Simone Veil au Panthéon. Les évocations biographiques sont parsemées d’éloges. Qui s’en offusquerait ? Mais Simone Veil n’entrera pas seule au temple de la « Patrie reconnaissante ». Son mari sera du voyage. Et il faut le dire tout net : Antoine Veil n’a pas sa place au Panthéon. Même si la famille l’avait souhaité, le président de la République n’aurait pas dû accepter. Parce qu’à tant faire que d’honorer les partenaires, si essentiels eussent-ils pu être dans la  vie et l’œuvre des impétrants, on peut énumérer des souhaits légitimes : la marquise du Châtelet aurait sa place près de Voltaire, ou sa nièce et amante Marie-Louise Denis qui l’accompagna jusqu’au dernier jour, ou Julie de Lespinasse, de complicité intellectuelle, qui reçut un vibrant hommage de l’homme de Ferney lorsqu’elle décéda. Madame de Warens, tutrice et amante de Jean-Jacques Rousseau n’aurait pas volé sa présence à ses côtés. Et que dire de la merveilleuse Juliette Drouet qui, si elle ne vécut point avec son Totor durant toutes ces décennies d’amour et de complicité littéraire ou épistolaire, aurait mérité de passer l’éternité à ses côtés sous la voûte étoilée ?... Et s’il s’agit de faire entrer un couple sans modifier ce qui est, que Macron fasse entrer Germaine de Staël et Benjamin Constant ; ce serait pour lui, dans son hommage, l’occasion de se replonger dans les racines du libéralisme, le vrai.

17 juin 2018

Tous les Terriens sont des métis

Vendredi 8 juin

 En 2011, Diane Ducret avait publié Femmes de dictateurs (éd. Perrin) qui connut un gros succès de librairie et fut publié en de nombreuses langues. Elle avait réussi une prestation remarquée dans l’émission On n’est pas couché de Laurent Ruquier. On se souvient qu’elle avait porté un coup dur aux féministes – bien que ce n’était pas son but… - en signalant qu’Hitler avait reçu plus de lettres d’admiratrices que les Beatles et les Rolling stones réunis et que Mussolini en empilait de 30 à 40 mille par mois, certaines étant d’humeur torride. Naulleau et Zemmour avaient apprécié. Par les médias sociaux (qui n’ont pas encore vu l’émission mais qui ont été alertés par l’auteure en personne après l’enregistrement de l’émission), on apprend que demain, sur ce même plateau, elle se fera égratigner par Yann Moix qui n’aurait pas du tout aimé son dernier livre, La meilleure façon de marcher est celle des flamants roses (éd. Flammarion) Ce livre est-il écrit en une eau de la même couleur que celle de ces volatiles ? Réponse demain soir où, de toutes façons, l’on s’attardera davantage sur le livre que Christiane Taubira viendra présenter : Baroque sarabande (éd. Philippe Rey). On sait déjà que c’est une illustration de la littérature par une défense des grands auteurs. Peu d’entre eux doivent ressembler à des flamants roses ; beaucoup, en revanche, ont dû nous apprendre à marcher, parfois même à notre insu.

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 Le livre le plus vendu en France durant l’année qui suivit les attentats fut le Traité de la Tolérance de Voltaire. Aujourd’hui, 1984 d’Orwell et les livres de Camus font souvent référence dans les débats et les analyses. Et demain ? Malcolm Lowry et Francis Scott Fitzgerald ? Parce qu’attention ! Les Misérables ne sont jamais très loin…

Samedi 9 juin

 On est tenté de ne plus s’étonner de rien avec Trump. Mais ce qu’il vient de déclencher risque d’avoir une portée inestimable pour l’instant, immesurable aussi. Arrivé en retard à la réunion du G7 au Canada, il en repartit plus tôt. Il avait du reste prévenu de cette négligence désinvolte quant à ses horaires. Les partenaires, en regrettant ses moments d’absence, espéraient aboutir néanmoins à un communiqué commun au plan commercial. Les conseillers des sept pays occidentaux les plus riches avaient consacré des centaines d’heures à la rencontre. Les chefs d’État et de gouvernement s’appliquèrent pendant près de 48 heures à convaincre le président des États-Unis. Un accord survint. Tandis que Trump montait dans son avion pour gagner Singapour, Justin Trudeau, Premier ministre canadien et hôte du sommet, annonçait tout sourire en conférence de presse qu’un accord avait été conclu. Quelques minutes plus tard, dans son avion, Trump déchirait le document et le faisait savoir en ajoutant que de nouvelles taxes douanières allaient être prises  prochainement. Au-delà de la grossièreté, ce geste protectionniste à l’égard de ses partenaires est inqualifiable. Il faut que l’Union européenne se conforte plutôt que de se réconforter. Macron et Merkel ont là un devoir de vacances indispensable et historique.

Dimanche 10 juin

 Que les Européens se le disent : l’insécurité devant les risques d’attentats islamistes va se poursuivre. Et qu’ils sachent que les migrations deviendront de plus en plus denses. Il faut s’attendre à ce que des millions d’Africains débarquent dans les décennies à venir. Ces deux constats ne relèvent pas de prédictions catastrophistes, elles résultent d’études sérieuses, comme celle de Stephen Smith, La ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent (éd. Grasset). Il importe d’en convaincre les électeurs qui se réfugient dans les partis populistes dont les solutions simplistes ne peuvent conduire qu’à des confrontations tragiques. Comme il importe aussi d’enseigner aux jeunes générations que les migrations font partie de la vie de la planète depuis que l’humanité existe, qu’il n’y a rien de nouveau dans les mouvements de masses sinon qu’ils sont plus perceptibles parce qu’ils sont plus amples. Du reste, les mouvements migratoires ne s’effectuent pas qu’envers l’Europe. Les Congolais de l’ouest qui fuient leur pays (la République démocratique du Congo) tant ils y vivent dans une triste pauvreté traversent le lac Albert sur des embarcations de fortune pour gagner l’Ouganda et y espérer une vie meilleure.

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 Rafael Nadal  remporte le tournoi de Roland-Garros pour la onzième fois. Comme il se doit, le journal L’Équipe lui consacre toute sa une. Sauf un petit espace en haut à gauche où il est écrit : Les Bleus à l’heure russe. Eh oui ! Les medias audiovisuels sont déjà prêts aussi à entrer dans ce que l’on appelle La grande fête du football ; leurs programmes de la soirée dominicale le prouvent. Attention ! Les Etats-Unis n’ont pas été sélectionnés pour la phase finale ! Qu’au moins un membre de chaque rédaction soit chargé d’observer l’agenda et les actes de Donald Trump pendant le mois qui vient ! Ce serait une nécessaire prudence, une sage attention.

Lundi 11 juin

 Cette photo de famille réunissant les chefs d’État les plus importants d’Asie autour de Xi Jingping en Chine dans le cadre de l’Organisation de Shanghaï, quel contraste avec un G7 démembré ! A la droite du président chinois, on y voit Poutine réjoui et dans le groupe qui, depuis 2015, admit l’Inde et le Pakistan, coucou ! Parmi les observateurs invités, il y a l’Iran…

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 Un bateau emmenant 629 migrants dont deux femmes enceintes, une douzaine d’enfants en bas âge et plus de cent mineurs. Ils fuient la Libye.

 Après avoir appelé au secours l’ONG française SOS-Méditerranée, Matteo Salvini, nouveau ministre italien de l’Intérieur, interdit à tout port d’accueillir les malheureux. On peut souligner l’hypocrisie propre à l’extrême droite et le comportement de Salvini qui, toute honte bue, en rejetant le problème sur le voisin maltais, se vante d’avoir changé le cours des choses en faveur de l’Italie. On peut s’étonner que l’Italie, qui fut par essence de tous temps, un pays d’émigrants (aussi bien aux Etats-Unis - ce qui donna des Al Capone mais aussi des Al Pacino, Robert de Niro ou Frank Sinatra – qu’en Europe, - ce qui donna des Lino Ventura, des Yves Montand, etc) que l’Italie donc, devienne un refouloir de vies en péril. On peut souligner que Pedro Sanchez le nouveau Premier ministre espagnol, socialiste, plus sensible que le populiste italien aux questions humanitaires, décide d’accueillir le bateau en son port de Valence. On peut, une fois de plus (c’est tellement facile et confortable) accuser l’Europe de se défausser devant le drame. On peut répéter combien Nicolas Sarkozy, en suivant les conseils et la sollicitation de Bernard-Henri Lévy, a fichu la pagaille meurtrière en Libye. On peut commenter tout cela et c’est ce qui se passe dans les médias qui, du reste, font leur métier. Mais ce qu’il faudra aussitôt préciser, c’est qu’il y aura demain un autre bateau, après-demain aussi, et les jours suivants, et les jours d’après… Il faudra aussitôt démontrer que le comportement de Salvini ne pourra pas résister à la durée, que cette musculation abjecte le dépassera. Il faudra aussitôt reconnaître que Pedro Sanchez, si sensible soit-il au problème, ne pourra pas l’assumer longtemps de cette manière-là. Il faudra aussitôt rappeler que la responsabilité de l’Europe l’oblige à bâtir une politique ferme et positive qui tient compte du changement de paradigme et non pas réagir au coup par coup. Il faudra cesser d’évoquer la culpabilisation de BHL et de  Sarkozy. C’était en 2011. Certes, ils ont commis une faute grave, mais c’est désormais à classer dans les erreurs de l’Histoire. On ne résout rien en campant sur le la-faute-à-qui ?.  Il faudra aussitôt affirmer que les migrations, n’en déplaise aux populistes d’extrême droite comme d’extrême gauche, ont toujours fait partie de l’histoire de l’humanité. Tous les Terriens sont des métis et « Je est un autre », l’affirmation de Rimbaud, vaut également pour les études ethnologiques.

Mardi 12 juin

 On a donc droit ce matin, en provenance de Singapour, à une poignée de mains et des sourires entre Kim Jong-un et Donald Trump qui ont signé un document par lequel la dénucléarisation intégrale de la péninsule coréenne sera entreprise. Pour l’heure, il n’y a pas lieu de dire autre chose que d’en prendre acte. Tout commentaire ne pourrait éviter soit un optimisme que l’avenir dénoncerait peut-être comme naïf et béat, soit un scepticisme raisonnable qui serait apprécié comme trop frileux, soit une mascarade de plus si cette rencontre n’aboutissait en fait à rien, les deux protagonistes déchirant l’accord à la suite d’un incident ultérieur étranger au sujet. On verra bien. Les jurés du prix Nobel de la Paix sont eux aussi dans le wait and see… Ce qui est certain, c’est que grâce à Trump, le petit dingue, le zozo dangereux que le peuple affamé est contraint d’aduler acquiert aujourd’hui une stature internationale. Il joue dans la cour des grands ; il n’a plus qu’un seul maître à respecter : Xi Jinping qui, de Pékin, observe les événements avec une satisfaction jouissive.

Mercredi 13 juin

 Donc, si l’on devait suivre Trump, il faudrait réintégrer Poutine dans le G7, redevenu dès lors le G8. Ce qui signifierait que le président russe serait à la fois membre du groupe des principaux chefs d’État occidentaux et membre du groupe des principaux chefs d’État asiatique. Qui fait mieux ? 

                                                           *

 La République française est un modèle en tant que nation garantissant le bien-être social de ses citoyens. Son président est-il occupé à la démembrer ? «On met un pognon dingue dans les aides sociales », « ceux qui naissent pauvres restent pauvres » sont-elles des réflexions d’un chef d’État que l’on doit  rendre publiques ? Lorsqu’il constitua son gouvernement, beaucoup d’observateurs se laissèrent influencer par la liste, le nombre de ministres réputés de gauche, plus nombreux que ceux réputés de droite. Le leurre était pourtant facile à déceler : l’important n’est pas l’identité de la personne mais l’ampleur de son département. En ce sens, la réalité s’impose très aisément. Ce gouvernement favorise les grandes fortunes et son président donne le ton et l’encourage. Le mot de Hollande (« Emmanuel Macron n’est pas le président des riches, il est le président des très riches ») prend une signification qui n’a plus rien de provocant. Elle est – comment dirait-on ? – « normale »…

                                                           *

 Le grand cirque des ballons ronds va commencer au pays des tsars. Si les pauvres de Macron coûtent selon lui trop cher, ceux de Poutine ne seront pas visibles. Du panem et du circenses à en être bourré, saturé, gavé. Place à la fête, rien qu’à la fête… C’est pourquoi, si les pronostics iront bon train durant un mois, en fait, on connaît déjà le grand vainqueur, c’est évidemment Vladimir Poutine en personne.

Jeudi 14 juin

 Black and white pur. Dans le Briançonnais, aussi bien du côté italien que du côté français, la neige qui fond dévoile des cadavres d’Africains, sans doute des migrants exténués, happés par le froid. Faudra faire attention quand le Tour de France passera par là… Déjà que se baigner dans la Méditerranée, c’est barboter dans un cimetière… Tout fout l’camp !

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 On connaît la réponse de Sacha Guitry à celui qui lui demandait « Quoi de neuf ? » « Molière » tomba dru, sans plaisanter. En ces temps incertains, un observateur politique pourrait plagier le dandy théâtreux en répondant : « Orwell » à une question équivalente. Depuis quelques semaines, la référence à 1984, ce maître-ouvrage publié sept mois avant sa mort ne cesse d’être mentionnée dans les analyses les plus inspirées. D’après Pierre Ducrozet dans Le Monde des Livres, une nouvelle traduction par Josée Kamoun, publiée chez Gallimard, reflète encore davantage l’intérêt de l’ouvrage. Résumons-nous : en 1949, tandis que la guerre froide pointe le museau, George Orwell imagine en un roman d’anticipation une guerre nucléaire aboutissant, à l’image du stalinisme, à l’avènement de régimes totalitaires. C’était 34 ans avant. Nous voici 34 ans après… La guerre nucléaire n’a pas éclaté mais sa probabilité gagne du terrain. Il n’y a pas un Big Brother mais des bigs brothers (nota bene : il y aura lieu de prévoir des bigs sisters pour garantir la parité…) Quant aux totalitarismes, ils sévissent sur les 2/3 de la planète mais ayant retenu les nombreuses critiques objectives engendrées par le stalinisme, ils sont devenus plus raffinés. Désormais, les dictatures se sont apparentées aux démocraties. Le néologisme qui en naquit, démocrature, identifie bien ce qui se vit en Chine, en Russie, en Turquie et dans bien d’autres pays. Il va bientôt falloir raconter tout cela aux enfants avant que l’un d’eux, adulte, n’invente des lettres martiennes comme on eut jadis des lettres persanes.

Vendredi 15 juin

 Les patrons de boîtes de nuit autant que les curés (messe d’hommage à la Madeleine à 11 heures, autour de ses grands succès au cours de laquelle applaudissements et sifflets se concurrencent lorsqu’est prononcé le nom de Laetitia…) pensent encore à commémorer Johnny Hallyday qui aurait eu 75 ans aujourd’hui. Laissons dormir l’idole. S’il s’agit de souhaiter un heureux anniversaire, attitude déjà suspecte en soi, pensons plutôt à l’exprimer à Guy Bedos qui, malgré ses 84 ans, est bien vivant, lui.

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 Anise Koltz, Goncourt de la poésie 2018 (Somnambule du jour, éd. Gallimard) : « Notre langue est sacrée. Veillons-la comme un feu qui ne doit jamais s’éteindre car c’est lui qui doit éclairer la nuit du monde. » Georges Bernanos, en 1944 dans son essai La France contre les robots (éd. Le Castor astral) : « Vainqueurs ou vaincus, la Civilisation des machines n’a nullement besoin de notre langue. La langue française est une œuvre d’art, et la Civilisation des machines n’a besoin pour ses hommes d’affaires que d’un outil, rien davantage. » Bernanos avait vu juste, mais les « machines » n’ont pas éradiqué la poésie et Anise Koltz est là, bien vivante.

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 Dans Mon ket, François Damiens crée des situations invraisemblables en des moments de vie ordinaire. Il les pimente par l’usage de la caméra cachée. Une grosse farce qui aurait parfois besoin d’une cure d’amaigrissement.

 

Image: 
09 juin 2018

Foute, Foot et ballon populiste

Vendredi 1er juin

 Voilà donc à Madrid un jeune socialiste de 46 ans succédant à Mariano Rajoy, obligé de subir une motion de censure. Alors que la social-démocratie est en recul partout en Europe, l’événement paraît cocasse. Il l’est, d’une certaine manière. Car si l’opposition au gouvernement conservateur a réuni 180 voix sur 350, les socialistes ne détiennent que 84 sièges. Pedro Sanchez devra donc très vite être capable d’harmoniser la pluralité de l’opposition, et sans doute prévoir des élections anticipées en espérant que le PSOE, s’il n’obtient pas la majorité absolue, devienne vraiment le véritable pivot d’une nouvelle majorité parlementaire capable de gouverner le pays et de le conduire vers des avancées démocratiques rassembleuses.

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 Donald Trump confirme que sa rencontre avec Kim Jong-un aura bien lieu le 12 juin. Il a encore 11 jours pour changer d’avis. C’est beaucoup…

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 De plus en plus amer, aigri, partagé entre la déception et la colère, l’historien social-démocrate israélien Elie Barnavi, ancien ambassadeur en France, signe une nouvelle chronique désabusée dans Regard, la revue du Centre communautaire laïc juif de Bruxelles. Le dernier alinéa survient comme un haut-le-cœur : « Pendant que des jeunes tombent sous les balles à la frontière de Gaza, un Netanyahou hilare exalte ‘une journée de gloire’ [inauguration de l’ambassade US] à Jérusalem et, à Tel-Aviv, la foule en liesse célèbre la victoire à l’Eurovision de Netta Barzilaï. Mon pays bien-aimé sombre dans la schizophrénie. »

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 Pourquoi le milliardaire défunt Serge Dassault (« tiré d’affaires » comme le souligne Libération), avionneur de son état et, entre autres, propriétaire du Figaro, a-t-il droit à un hommage funéraire dans la Cour de l’Hôtel des Invalides avec un vibrant discours du Premier ministre ?

Samedi 2 juin

 La signification des substantifs, leur évolution plus particulièrement, sont un bon baromètre politique. Ainsi, d’après Alain Rey (Dictionnaire historique de la langue française, éd. Le Robert), ce n’est que depuis les années ’70 et surtout depuis 2000 que le terme populisme a pris un tour péjoratif, se disant d’un discours qui s’adresse au peuple dans le but de critiquer le système, ses représentants et ses élites, manière de s’opposer à la démocratie traditionnelle. Le recours au référendum tel que Charles de Gaulle le pratiquait aurait pu, n’était la personnalité de l’homme, être taxé de populisme. De même, depuis quelques décennies, le terrorisme qualifie des actes violents accomplis dans le but de créer de l’insécurité, s’étendant ainsi à ce qui se rapportait plutôt à un régime politique ou à ce qui veut l’abattre. C’est encore faire trop d’honneur aux fous d’Allah qui commettent des attentats que de les qualifier de terroristes. Ils ne sont, en vérité, que des agents de destruction, sans aucun objectif de remplacement. Ils servent le Mal en considérant que c’est un bien. Le mot idéologie acquiert de plus en plus un sens péjoratif. Jadis une science, toujours une philosophie de l’action sociale, l’idéologie est considérée comme une manière archaïque et surtout bornée de faire de la politique. Quand un gestionnaire de droite veut disqualifier son contradicteur, il dit qu’il fait de l’idéologie. Son allusion portera plus fort s’il le qualifiera d’idéologue. Le recul des idées de gauche favorise ces mutations qui trafiquent le sens au point de les considérer comme des gros mots. Dans le numéro de Marianne de cette semaine, Jacques Julliard, bon historien du socialisme, souligne la distinction entre front populaire et front populiste. Et afin de bien expliquer notre besoin d’avoir un front populaire plutôt qu’un front populiste, il pose le sectarisme imbécile des Insoumis de Mélenchon. Ceux-là, qui feraient demain alliance avec les nationalistes de Le Pen pour contrer Macron. Impossible ? C’est ce qui se passe actuellement de l’autre côté des Alpes…

 L’exemple de dégradation le plus net reste évidemment l’apocope du mot prolétaire. Á partir de la fin du 19e siècle, sa troncation donne prolo, ce qui dégagera tantôt une image militante, tantôt une catégorie sociale sympathique. Yves Montand l’employait encore avec romantisme. La troncation attaqua ensuite le dernier o pendant la vague néolibérale. Le prol est un individu de seconde zone, abaissé à la partie de la société qu’il convient de mépriser, voire d’exclure. La caractéristique de son statut, c’est qu’il ne devrait pas en avoir. Partant, on est à l’aise pour s’opposer au principe d’égalité avec ses corollaires, comme par exemple la remise en question du suffrage universel. Le genre humain traverse les époques chargé d’assonances variables. « J’appelle journalisme tout ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui » prétendait Gide. Les dictionnaires aussi varient avec le temps ; mais ils restent toujours intéressants.

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 Avec Le Cercle littéraire de Guernesey, Mike Newell réussit une romance un peu trop cousue de fil blanc mais il rate une énorme référence. Son héroïne en effet, écrivaine londonienne, se rend sur l’île anglo-normande par et pour des raisons littéraires. Elle est fascinée par l’endroit et par certains de ses hôtes au point de tomber amoureuse de l’un deux alors qu’elle vient de se fiancer à Londres. Elle passe donc plusieurs jours à découvrir les attraits de cette île. Jamais ne lui vient à l’esprit l’idée d’aller visiter Hauteville House, la grande maison blanche où Victor Hugo vécut plus de quinze années de son exil, un des lieux du monde où le souffle littéraire est le plus prégnant, le domaine qui rendit cette île célèbre. Un cratère de culpabilité dans le scénario. 

Dimanche 3 juin

 Matteo Salvini, le chef de l’extrême droite italienne, tout frais ministre de l’Intérieur, marque le commencement de son mandat par un voyage en Sicile afin d’examiner le problème des migrants. Il a promis, en campagne, d’en renvoyer un demi-million chez eux. Bien entendu, il sait que ce projet est irréalisable mais comme d’autres de son acabit qui s’asseyent sur la morale, à commencer par Donald Trump, il sait aussi que les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. Il tombe à pic : on signale qu’une embarcation de fortune transportant une centaine de Tunisiens a fait naufrage au large de Sfax, laissant une quarantaine de noyés, tous décidés à gagner l’île de Lampedusa. Salvini va devoir donner un commentaire. S’il ne trouve pas les mots, il peut consulter son ami Bart De Wever, le nationaliste flamand, bourgmestre d’Anvers. Celui-ci n’a pas son pareil pour flatter l’opinion en recourant à un insolent bon sens.

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 Denier jour de la remarquable exposition consacrée à Fernand Léger au Palais des Beaux-arts de Bruxelles (dramatiquement appelé Bozart, ce néologisme belge étant reproduit sur toutes les vitres de la façade. Victor Horta ! Jules Destrée ! Au secours !) La foule se presse. Elle a raison. L’ensemble des cimaises se décline de manière très harmonieuse, balisé par quelques documents audiovisuels rares qui montrent combien avait senti l’importance naissante du cinéma (« Le cinéma m’a fait tourner la tête. En 1923, je fréquentais des copains qui étaient dans le cinéma et j’ai été tellement pris que j’ai failli lâcher la peinture »). Il admirait Charlot, et Chaplin avait aussi compris la formidable machine à facéties que serait le cinéma. En général, les couleurs de Léger sont vives. Des rouges, des jaunes, des bleus purs qui, tantôt chargent les vides, tantôt débordent du trait comme pour mettre le dessin plus encore en valeur. Le peintre puise son imagination dans la rue. Même s’ils sont clowns ou coursiers, les personnages mis en scène sont toujours des gens ordinaires. Les ouvriers en bâtiment sont des acrobates et les acrobates des sujets d’entrelacement de corps. Fernand Léger a aimé son temps. Il l’a épousé. En forme et en couleurs. Le monde virtuel est bien éloigné du sien.

Lundi 4 juin

 Érik Orsenna aime les villes. Avec l’architecte-paysagiste Nicolas Gilsoul, il vient de faire paraître un ouvrage qui devrait connaître le succès dans les lectures de l’été (Désir de villes, éd. Robert Laffont). Il évoque ainsi des villes françaises qui se sont bien rénovées en matière urbanistique et en création culturelle. Brest décrit par Orsenna n’est plus cet endroit sordide où Prévert avait observé Barbara. Quant à Lyon, « se promener dans le nouveau quartier de la Confluence, là où est implanté le musée du même nom, c’est vraiment magnifique » confie-t-il à L’Express. Orsenna-le-voyageur n’est pas loin d’inventer un nouveau concept de vacances : fini le séjour sur les plages bondées. Le futur snobisme, ce sera de passer ses vacances dans les villes !

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 Jean-Claude Idée est de retour à Bruxelles avec ses comédiens des Universités populaires du Théâtre après avoir égayé les allées du château de Voltaire à Ferney, inauguré jeudi dernier après restauration par le président de la République et la ministre de la Culture. Le voici déjà dans une autre veine, celle qui nous conduit à la fin de la Grande Guerre où Paris est en liesse tandis qu’un cortège funèbre la traverse de part en part. Pablo Picasso, Max Jacob et tant d’autres amis enterrent Guillaume Apollinaire - qu’une grippe espagnole d’autant plus agressive que le poète était diminué par sa récente trépanation due à un éclat d’obus – emporté par la faux à moins de quarante ans. On lui doit l’invention du mot surréaliste, ainsi qu’il qualifia son drame Les Mamelles de Tirésias. Alors Idée remonte le temps, il le découd et propose des moments de vie intense que la littérature retiendra souvent comme fondateurs. Un autre monde commence ce 11 novembre 1918, car Breton, Aragon et Soupault vont s’engager dans la voie tracée par Apollinaire dans les mois suivants, et bousculer le siècle par un mécanisme de la pensée que l’on ne pourra désigner que comme révolution. Mais c’est là une autre histoire que Jean-Claude Idée racontera peut-être un jour. Pour l’heure Myriam de Colombi, la découvreuse de talents qui sait la qualité des pièces de théâtre, présente dans la salle, s’est montrée ravie. On pourrait donc bien retrouver Á bas Guillaume ! à l’affiche du Théâtre Montparnasse pour le centenaire de la fin de la guerre ’14-18… et le centenaire de la mort de Guillaume Apollinaire, poète somptueux, amoureux spontané, un émigré que la France fascinait et à laquelle il s’est donné en lui laissant sa vie et sa vision poétique.

Mardi 5 juin

 Pendant deux heures, dans la salle d’un quartier huppé de Chelsea (Londres), Bernard-Henri Lévy a fourni un plaidoyer sensible pour supprimer le Brexit, allant jusqu’à démontrer qu’il n’y a pas d’Europe sans le Royaume-Uni. C’est le 23 avril 1972 que la France vota en référendum pour l’adhésion du Royaume-Uni dans l’Union européenne, un scrutin proposé par Georges Pompidou. De Gaulle s’y était toujours opposé. Le verdict fut positif à 68 % avec 40 % d’abstentions (Mitterrand et le PS l’avaient prônée).  BHL était âgé de 24 ans. On n’a pas le souvenir qu’il se soit exprimé à l’époque en faveur de l’adhésion. Après avoir pacifié la Croatie et la Libye, l’homme prend des accents dramatiques en méprisant le résultat du suffrage universel. S’il parvient à ses fins, on s’attend à ce qu’il convainque le Qatar de déposer sa candidature.

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 Dans une petite décade, la Coupe du monde de Football aura commencé. Cette année, c’est la Russie qui l’organise. 64 matches pendant un mois. Toutes les autres activités de la planète passeront au second plan. Et lorsqu’un événement majeur surviendra, comme un attentat par exemple, il sera évalué, mesuré, commenté à l’aune de la confrontation des nations sur les pelouses poutiniennes. Le foute, c’est la guerre à bon compte. Il ne faut pas le haïr, comme l’a écrit le sociologue Claude Javeau, il faut se féliciter du spectacle qu’il donne. C’est un défoulement qui permet peut-être d’éviter des confrontations armées. C’est par défaut un facteur de paix. Le jury Nobel devrait songer à honorer la FIFA. Son grand tournoi quadriennal épargne des millions de vie. Bien sûr, il y aura quelques déchets : un infarctus ici, quelques mâchoires déchaussées là, mais rien de comparable à une bataille de tranchées ou à des bombardements. Bien sûr il y aura quelques incongruités du côté des collectifs de gladiateurs. Prenons la Belgique. Son équipe est dirigée par un entraîneur (un coach) espagnol qui ne connaît aucune des trois langues du pays. Devant les caméras de la télévision flamande ou devant celles de la télévision francophone, il s’exprime en anglais. Il a sélectionné 24 joueurs. Un seul joue dans un club belge, en l’occurrence Anderlecht. Les autres évoluent en Angleterre, en Allemagne, en France, et même en Chine ! Mais avant chaque rencontre, graves et bien alignés face la tribune d’honneur, ils poseront tous la main sur le cœur, à l’américaine, lorsque retentira La Brabançonne, l’hymne national de ce petit royaume si envié.

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 « Avoir peur de son ombre. Ou la perdre » (Chamisso). Hier soir, FR 3 diffusa  L’Armée des ombres, l’admirable film de Jean-Pierre Melville sur la Résistance, qui réunissait des acteurs prodigieux, tous parfaits dans leur rôle : Cassel, Meurice, Reggiani, Signoret, Ventura… Melville possédait les éléments d’un scénario impeccable, d’une trame authentique puisqu’il avait rejoint la France libre à Londres dès 1942. N’empêche. Ce film est un chef-d’œuvre. On ne saurait avancer un chiffre sérieux pour souligner combien de fois il a été projeté à la télévision. Son audience d’hier soir atteignit pourtant presque 3 millions de téléspectateurs. Et l’on se prend à penser aux films que Melville nous aurait encore donnés à voir s’il n’avait été emporté par la maladie à 56 ans…

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 Bill Clinton a écrit un roman à intrigues. Disons plutôt qu’il a fourni la matière et que c’est James Patterson qui l’a écrit (Le Président a disparu, éd. Jean-Claude Lattès). Mais reconnaissons la correction du beau gosse : il associe son nègre. Tant d’hommes politiques publient des livres qu’ils n’ont pas écrit que le franc jeu du grand Bill mérite le salut. Ce sera bien entendu un succès de librairie. Les premiers commentaires évoquent des scènes tout à fait plausibles. Le roman à intrigues serait donc, le cas échéant, un roman à clefs… Un jour peut-être, Donald Trump publiera aussi un roman à intrigues. Ou à clefs.

Mercredi 6 juin

 Certains souvenirs sont des pépites que la mémoire fidélise dans un écrin. Luc Dellisse a soulevé le couvercle du coffret dissimulé aux grilles de l’oubli. Rien de commun avec la boîte de Pandore. Juste un moment de repères, la possibilité d’habiller un fait ordinaire en jalon d’une vie qui s’accomplit sans drame, où la poésie nourrit la lucidité. Les dés roulent, le fil se déroule… (Cases départ, éd. Le Cormier)

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 Ace, out, passing-shot, smash, tie-break, etc. Sans compter au tableau Ad pour Advantage et non pas Av… Suivre le tournoi de Roland-Garros, c’est plonger dans les anglicismes. Pourtant, le mot anglais tennis est une adaptation du français. Au XVe siècle, le jeu de paume, inventé à la fin du précédent, était très à la mode et donc très pratiqué. En lançant la balle vers son vis-à-vis, il convenait de crier « Tenez ! ». Le sport, très populaire, franchit la Manche et « tenez » devint tennis. Comme toutes les langues, l’anglais, également perméable, accueille des mots étrangers. Mais à la différence du français, elle les assimile en sa graphie et son orthographe. L’une des plus célèbres colonisations sémantiques est conter fleurette devenue flirt. Qu’y aurait-il de scandaleux à écrire interviouve ? Et si taille-brèque faisait ricaner, que l’on dise « jeu décisif » comme on dit « coup de coin » plutôt que corner en ce sport que les latinos, appellent futebol, parce qu’eux aussi se sont emparé du mot et mis à la sauce verbale.

Jeudi 7 juin

 Autrefois, en Amérique latine, chaque fois que la gauche parvenait au pouvoir, elle se voyait éliminée par un putsch militaire souvent fomenté par les Etats-Unis. Il ne faut pas avoir recours aux textes marxistes forcément suspects pour constater pareille coutume ; les mémoires d’Henry Kissinger sont tout à fait éloquentes à ce sujet. Le temps passant, devant l’horreur que le coup d’État de Pinochet au Chili provoqua, les ardeurs martiales se sont un peu tues et la démocratie reprit ses droits lentement mais sûrement. Ainsi, le Brésil se donna au président Lula pendant deux mandats et à Dilma Roussef par la suite. Lula da Silva, toujours aussi populaire, gratifié pour avoir réduit les inégalités, se proposait d’être de nouveau candidat. Il écopa d’une peine de prison de 12 ans après un procès sur des accusations de corruption qui n’ont jamais été prouvées. Deux mois se sont écoulés depuis son incarcération. La protestation du peuple brésilien ne faiblit pas. On est à cinq mois des élections générales auxquelles le prisonnier compte bien participer. Les sondages continuent de le donner gagnant haut la main. La droite commence à paniquer tandis que l’armée, de l’aveu de ses chefs, se prépare, au cas où… Comme au bon vieux temps. Jusqu’à présent, Trump ne s’est pas encore exprimé sur la question. On aura dû lui conseiller de laisser passer la Coupe du monde de foute… La Seleçao, c’est sacré.

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 Avril 1985. Ronald Reagan ordonne de bombarder la Libye de Kadhafi. François Mitterrand refuse d’autoriser le survol du territoire français par l’aviation étatsunienne. 16 avril 1986 Marguerite Duras et François Mitterrand dialoguent au palais de l’Élysée. Elle l’interroge sur la personnalité de Reagan. Prudent, le président lui répond : « Il sent, il exprime ce que son peuple sent et voudrait exprimer ». Se souvenir de ce dialogue si Donald Trump finit un jour par bombarder l’Iran (Duras – Mitterrand. Le Bureau de poste de la rue Dupin et autres entretiens, éd. Gallimard – folio, 2012)

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 Est-ce une nouvelle phobie de maniériste ou la conséquence d’un déséquilibre naturel encore inéprouvé. Il semble que les endroits boisés sont de plus en plus infestés de tiques, ces petits insectes qui s’agrippent à la peau, sucent le sang et transmettent des maladies graves, celle de Lyme en particulier. Si la psychose s’installe, tout sera prêt pour qu’un scénario s’élabore en vue d’un nouveau film d’horreur. Après l’année des méduses et celle des sauterelles, voici l’année des tiques. Des milliers de bébêtes qui s’amoncellent sur les grands torses nus des bûcherons et qui provoquent une multitude d’hémorragies par piqûres… Á côté de cette image, celle d’Humphrey Bogaert dans les feuillages noyés de La Reine africaine serait une icône d’Épinal. Et qui pour incarner le rôle principal ? Hum !... Un grand torse nu… Depardieu évidemment.

    

Image: 
En 1863, en Angleterre, les partisans du rugby et les adeptes du football décidèrent de se séparer. Photo © FIFA.com
01 juin 2018

Turquie, phase totalitaire?

Jeudi 24 mai

 Donald Trump écrit à Kim Jong-un pour lui annoncer qu’il annulait leur rencontre du 12 juin à Singapour. On n’y avait jamais tellement cru et de surcroît, on n’en attendait rien d’autre qu’un effet médiatique. Mais comme, de nos jours, l’effet médiatique domine les relations diplomatiques, cette rencontre n’était point négligeable. On imaginait sérieusement que Trump aurait pu obtenir le prix Nobel de la Paix s’il était parvenu à convaincre Kim de démanteler totalement son arsenal nucléaire. Le Coréen le fera peut-être sans la pression américaine. Ce serait lui, alors qui pourrait être couronné par le jury d’Oslo. Bon sang comme la vie serait monotone sur cette Terre sans ces deux stratèges-là…

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 Avant-hier, reçu au Parlement européen Marc Zuckerberg, le patron de Facebook, dans la tourmente à propos de révélations touchant à des données privées, est apparu assez grave. Toutes les images qui reflètent sa visite et sa prestation en témoignent. Du reste, il a déçu ses interlocuteurs. Hier, il était à l’Élysée. On ne le perçoit que souriant et décontracté. Au premier rang d’une photographie de groupe avec d’autres acteurs puissants du monde numérique, il rayonne. Mais… C’est Paul Kagamé qui se trouve entre Zuckerberg et Macron ! Eh oui ! Le président du Rwanda - qui n’avait plus fréquenté le Palais depuis 2011 - faisait partie du pow-wow. On dit qu’il souhaite procurer des relais informatiques à son continent. En tous cas, il ne perd pas son temps au cours de son périple européen. Il vient de se parer du titre de sponsor principal d’Arsenal, le club de foute londonien ! La saison prochaine, les joueurs porteront sur leur maillot cette invitation au voyage : Visit Rwanda !, le point d’exclamation étant pour l’heure encore en discussion. Et si Kagamé ouvrait là une nouvelle forme de parrainage sportif ? Le petit jeu à la mode serait cocasse. Par exemple, les maillots du Real Madrid invitant à visiter la Corée du Nord… Pourquoi pas ? Dans le football, tout est possible quand l’argent commande.

Vendredi 25 mai

  Á peine sa lettre d’annulation adressée à Kim Jong-un avait-elle été révélée au monde entier que Donald Trump déclarait possible leur rencontre programmée le 12 juin à Singapour. L’imprévisibilité de cet homme - le plus puissant de la planète – déroute au point de transformer les rires en effrois et les effrois en rires. On peut parier qu’il ne s’agit pas de revirement, qu’il est plutôt question de tactique. Mais alors, ce n’est ni risible ni effrayant, c’est inquiétant.

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 Le gouvernement israélien a décrété la construction de quelques milliers de nouveaux logements pour colons en Cisjordanie. C’est tellement banalement courant que l’information est à peine retenue ; et quand elle l’est, le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne fait pas de vague. Et que l’ONU, de grâce, ne proteste pas ! : elle se ridiculiserait…

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 Le professeur Robert Anciaux connaît bien l’histoire contemporaine de la Turquie. En conférence, il explique clairement comment Recep Erdogan voulait construire un grand pays libéral prospère. Très impressionnée, l’intelligentsia occidentale se mobilisait pour revendiquer l’entrée de la Turquie dans l’Union. Le souhait ardent confinait parfois au snobisme. Jusqu’à ce qu’en 2011, le parti du sultan, l’AKP, obtienne 49,9 % des voix et une large majorité absolue. La phase libérale céda la place à la phase autoritaire. En avançant la consultation électorale au 24 juin prochain, Erdogan, d’après Anciaux, précipite l’échéance avant l’arrivée de phénomènes économiques qu’il ne pourra pas maîtriser. Mais il ajoute : restera la répression et la fraude. Eh oui ! Après la phase autoritaire, la phase totalitaire… Au-delà du 24 juin, son livre (Turquie, éd. De Boeck) pourrait bien avoir besoin d’un chapitre supplémentaire.

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 De manière tout à fait objective, au moyen de documents inédits, FR 3 propose chaque semaine un documentaire thématique sur les événements de Mai’68. Voici les femmes dans la rue (« et les hommes sur le trottoir ! » clament-elles en plaisantant - mais pas tant que ça… -) En revendiquant, elles chantent, elles sourient, elles taquinent… Quelle fraîcheur ! Le jour où l’on verra pareille manifestation dans les rues du Caire, de Ryad, d’Ankara et de Téhéran, le monde aura vraiment changé.

Samedi 26 mai

 Pendant qu’Emmanuel Macron rend visite à Poutine, François Hollande est reçu par Xi Jinping à Pékin comme un chef d’État. Les images sont comparables. Pas de contraste, si ce n’est, à Moscou, des visages graves, consciencieux, et à Pékin, des regards avenants et des séquences de sympathie, de détente cordiale. Chacun son boulot.

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 La très catholique Irlande a voté à 66 % pour la libéralisation de l’avortement, rejoignant ainsi la quasi-totalité de pays membres de l’Union européenne. Les femmes sont en liesse à Dublin et tous les commentateurs saluent un score net et sans appel. Soit. Sans vouloir jouer les rabat-joie, ne serait-il pas intéressant de se demander comment 34 % des Irlandais (y compris des Irlandaises) s’opposent encore à cette réforme - qui n’est plus, heureusement, une révolution - ? D’autant que ce chiffre minoritaire doit équivaloir à une proportion semblable dans l’ensemble de l’Union. Affirmer qu’un tiers des Européens, soit plus ou moins 120 millions de personnes, considèrent toujours que l’interruption volontaire de grossesse est un délit pénal, c’est une manière de souligner qu’il serait dangereux de penser que l’affaire est dans les mœurs, comme l’été vient après le printemps. Lorsque les républicains français ont commencé à considérer que la laïcité allait de soi puisqu’elle avait été conquise, Marine Le Pen s’est emparée du concept pour en faire l’un de ses chevaux de bataille.

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 Lorsque Zinedine Zidane était la grande vedette des terrains de foute, on le percevait discret, timide, taciturne. L’on se disait qu’après tout, l’important c’est qu’il fasse gagner l’équipe, pas qu’il soit éloquent. On ne lui décelait dès lors pas les capacités d’un chef, d’un meneur autre que par son talent de joueur et ses gestes tourbillonnants. On fut très sceptique lorsqu’il devint l’entraîneur du Real de Madrid. Il est, ce soir, le seul à détenir trois victoires consécutives de champion d’Europe des clubs. Son sourire n’est pas pour autant devenu carnassier mais il dénote le bonheur d’un homme capable d’assumer ses responsabilités autant que ses décisions. Et de les savourer, sans fausse modestie.

Dimanche 27 mai

 Le président italien Sergio Mattarella refuse de nommer un anti-européen très affirmé comme ministre de l’Économie. Du même coup, Giuseppe Conte annonce qu’il refuse le poste de Premier ministre. La nuit des tractations sera encore longue à Rome. Mais que peut-il advenir ? De nouvelles élections ? Comme au bon vieux temps ? … Pas sûr ! L’extrême droite n’appréciera pas cet obstacle présidentiel. Tout est possible, y compris une interprétation de la Constitution. Depuis plus d’un demi-siècle, l’expression « L’Italie est ingouvernable » a été maintes fois utilisée. Le ballet des partis traditionnels finissait par dégager une solution. On n’est plus du tout dans la même épure.

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 Le principe du « cabinet fantôme » hérité du shadow cabinet britannique est-il encore de mise dans le paysage politique d’aujourd’hui ? En tout cas Laurent Waucquiez, le patron des Républicains, annonce qu’il présentera le sien pour la Fête nationale du 14 juillet. L’inconvénient de cette méthode, c’est qu’elle ne peut résister à l’épreuve du temps. Jean-François Revel avait longtemps suivi François Mitterrand, jusqu’à faire partie de son cabinet fantôme en 1965 lorsqu’il s’opposa au général de Gaulle. Dès que Mitterrand passa un accord avec les communistes, Revel, farouchement contre, le quitta. En 1972, après le congrès fondateur d’Épinay, Mitterrand constitua de nouveau un cabinet fantôme. La plupart des noms qui y figuraient (Badinter, Chevènement, Hernu, Mauroy, etc.) se retrouvèrent plus tard au gouvernement sauf un : Jean-François Kahn, qui avait été promu aux Affaires culturelles. Jack Lang n’était pas encore à l’époque le courtisan que l’on connut aux côtés du sphinx, un rôle que J-F.K., homme libre s’il en est, aurait méprisé. Dommage, on aurait aimé le voir assumer la gestion d’un département lui seyant tellement bien, et dont le budget fut en considérable augmentation.

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 De Chirac à Hollande, les présidents de la République ont espéré confier un portefeuille à Nicolas Hulot après qu’il eut rempli une mission pour l’État. Hulot accepta les missions, il les mena souvent à bien, mais il n’accepta jamais d’entrer dans leurs gouvernements. Profitant de sa marée victorieuse, Macron y parvint. Un peu plus d’un an après sa désignation, l’âme de l’État connaît des états d’âme. Il laisse entendre qu’il fera le point cet été afin de déterminer s’il reste ou non au gouvernement. Cette question n’intéresse en vérité que le microcosme. La vraie question, c’est en effet de savoir si l’on verra la différence selon qu’Hulot soit encore ou non ministre.

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 Le magazine hebdomadaire Le Point y est allé fort : en couverture, il présente cette semaine un gros plan du visage d’Erdogan assorti de ce titre : Le dictateur. La rédaction fait savoir qu’elle est soumise à des menaces incessantes depuis trois jours. Le sultan est nerveux, ses affidés plus encore. Il a déclenché des élections anticipées pour éviter que la consultation ne soit influencée par une dégradation économique et financière prévisible mais malgré la date rapprochée (24 juin), la dégradation pèsera déjà sur le scrutin. La livre turque a perdu 16 % de sa valeur par rapport à l’euro ; 30 % par rapport au dollar. Et tout indique une évolution négative continue dans les prochaines semaines. En attendant, il faut qu’Erdogan comprenne que s’il met des journalistes en prison dans son pays, en France, on ne badine pas avec  la liberté de la presse

Lundi 28 mai

 Une interviouve émouvante de Joan Baez dans le JDD (Journal du Dimanche). Elle y dit son amour de la France, son admiration pour François Mitterrand, comment elle prépare sa tournée d’adieu, à 77 ans et 60 ans de carrière. Elle se souvient de son premier passage à la télévision française. C’était en 1966 avec Jean-Christophe Averty : « Quel personnage incroyable ! Il n’arrêtait pas de me donner des ordres de manière très autoritaire, presque cassante. Il me coupait en pleine chanson, m’obligeait à recommencer… Á la fin, il m’a dit : ‘Je suis Averty, je suis un génie. Vous êtes Joan Baez, vous êtes un génie aussi’. » Dans son livre Vie et mort de l’image (éd. Gallimard, 1992), Régis Debray fait référence à une prestation du même Averty lors d’une émission de la télévision belge en 1991 : « Je ne me suis jamais pris pour un artiste. J’ai horreur du mot. Je suis un artisan. » Non seulement Averty (1928-2017) est un poète fantasque, mais il se payait aussi parfois des poussées de modestie.

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 Corentin de Salle est le directeur du Centre Jean Gol, le bureau d’études du parti libéral de Belgique, celui du Premier ministre. Docteur en droit, philosophe, il publie régulièrement des tribunes dans la presse écrite et il intervient aussi de temps en temps sur les ondes. C’est un observateur éclairé, très intelligent, mais il nourrit le même défaut que son administrateur-délégué, le parlementaire Richard Miller : il pense que l’Histoire s’est accomplie telle qu’il l’imagine. Ces temps-ci, il a trouvé un truc. Comme il connaît les citations de Marx qui ont émaillé les époques, il sait que tonton Karl a déclaré un jour que le gauchisme était « la maladie infantile du communisme ». C’est une définition que Lénine reprenait souvent, au point de la choisir comme titre pour l’un de ses ouvrages. « Infantile »!  Quelle délectable qualification ! Approprions-la nous… Après tout, qui connaît encore Lénine aujourd’hui ?  Depuis quelques jours, Corentin se répand là où on l’accueille en clamant, tous muscles gonflés, que « Mai’68 est une révolution infantile ». Les auditeurs de la radio publique l’ont entendu ; aujourd’hui, c’est au tour du quotidien La Libre Belgique de lui offrir la faveur de l’épanchement spirituel. Corentin de Salle est non seulement intelligent, il est aussi cultivé. Sa démonstration se base dès lors sur des grands noms du marxisme, comme Louis Althusser, mais il se permet également d’appeler Kant à la rescousse. C’est époustouflant. Corentin de Salle est né en 1972, quatre ans après les événements. Lorsqu’il poursuivit ses études universitaires, l’alma mater s’était donc déjà bien adaptée aux réformes que mai’68 lui procura. Quand Corentin de Salle poussa son premier cri, il y avait sept ans que Jean Gol avait fondé le PWT (Parti wallon des Travailleurs) avec ses amis de la Gauche radicale, la IVe internationale trotskiste. Sept ans que Jean Gol s’était époumoné à vanter les bienfaits d’une révolution infantile qui n’eut jamais lieu, pas même en mai 1968.

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 Tandis que les musulmans vivent le Ramadan, on se souvient qu’il y a toujours 622 ans d’écart entre l’hégire et le calendrier grégorien. Les musulmans sont en 1440. Imaginons la réunion des Églises de Constantinople et de Rome assortie d’ordinateurs ; ou le procès de Gilles de Rais retransmis par Internet…

Mardi 29 mai

 Bilan de la visite d’Emmanuel Macron chez Vladimir Poutine.

 Côté image, à la différence du contact avec Donald Trump, pas de bisous, pas de papouilles, pas de tapes dans le dos, pas de chênes - ni à planter, ni à abattre – et pas de pellicules sur le veston à enlever.

 Côté points d’accord : la Syrie (« qui a besoin d’un gouvernement stable » … Comment et avec qui ?  On verra plus tard) ; l’Iran, avec qui l’accord sur le nucléaire doit être maintenu.

 Côté sujets évités, par respect pour l’hôte : le moins de mots possible sur l’Ukraine. Les droits de l’Homme ? Bah…

 Côté référence littéraire : une allusion à Dostoïevski, ce grand romancier russe admiré des surréalistes.

Ce Macron, quel talent ! Déjà, devant Brigitte Trogneux, sa prof, à 15 ans, dans le rôle d’un épouvantail, instrument repoussoir …

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 Est-il possible pour un État-membre de sortir de l’Union européenne ? On vient de constater que le président italien Sergio Mattarella contourna la difficulté en refusant la désignation d’un ministre de l’Économie qui en était partisan. Il a pris des risques délicats mais par ce geste, il signifie au peuple italien l’importance vitale d’une appartenance à l’Union. Theresa May aurait incité son gouvernement à reporter le Brexit à 2023. Seul moyen d’éviter une faillite et donc un échec électoral. 2023, autant dire que c’est enterrer le projet.

 Il est vrai qu’avant le référendum britannique, aucun plan de sortie de l’Union n’existait dans les tables de la Commission.

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 Si la trentième édition des Molières du Théâtre français n’enfanta point des pièces extraordinaires et ne révéla point non plus de nouveaux talents, la soirée conduite de main de maître par Zabou Breitman fut très plaisante. Blanche Gardin réussit une nouvelle fois sa prestation humoristique, d’autant que, fait inédit, elle choisit de présenter la remise du Molière de l’humour dans lequel elle concourait. Contrairement aux gens de cinéma saisissant Cannes pour nourrir la révolte féminine, ceux du théâtre choisirent d’aborder le sujet par la dérision. Ainsi, Zabou n’hésita pas à souligner que dans le registre « il y a encore du chemin à faire », la population carcérale ne comprenait que 3,3 % de femmes. Tout le monde s’est bien amusé. Une fois encore, la recommandation s’impose : il faut suivre l’itinéraire de Blanche Gardin, sans oublier qu’un clown peut masquer une tristesse, un mal-être.

Mercredi 30 mai

 La démocratie colombienne ne se porte pas si mal. Sans heurts, sans incidents, le premier tour de l’élection présidentielle a octroyé un score prometteur aux deux candidats de gauche, dont la campagne s’est réalisée sans parti et sans argent. L’ultraconservateur Ivan Duque, très riche lui, devrait quand même l’emporter le 17 juin mais plus difficilement que prévu. La modestie de son résultat devrait peut-être modérer ses ardeurs quant à l’attitude le l’État vis-à-vis des Farc. Ce serait dommage de retrouver ce pays partagé entre la guérilla dans la jungle et les trafiquants de drogue dans les villes.

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 L’Assemblée votre un décret sur l’Alimentation (pour contrer la malbouffe) très en-deçà du programme présidentiel. Le point le plus marquant est le maintien du glyphosate. Les lobbys agro-chimiques semblent avoir plus d’influence sur les députés macroniens que le patron lui-même. Quant à Nicolas Hulot, tandis que les couleuvres qu’il avale ressemblent de plus en plus à des boas, nombreux sont ses amis qui le poussent à quitter le gouvernement. On n’a plus de nouvelles de Notre-Dame-des-Landes, son Lourdes à porter.

Jeudi 31 mai

 Chez les Chinois, pas de bombe et pas de bruit de bottes. Pas d’expansion territoriale, pas de geste à réunir d’urgence le Conseil de Sécurité des Nations-Unies. La colonisation planétaire s’accomplit en douceur. Rien que des infiltrations. Elles progressent bien en Afrique noire, grâce à une immixtion dans les économies dues aux grands travaux. Pour s’attaquer à l’Europe, il faut investir dans le foute. Quelques vedettes du ballon rond furent débauchées à coups de millions (euros ou dollars, ne soyons pas mesquins). Dans quelques jours, en Russie quelques dizaines d’envoyés spéciaux feront leur marché dans les stades de la Coupe du monde. Les Chinois viennent aussi de s’accaparer les droits de retransmission de grands matches, au détriment surtout de Canal+. Tout en douceur on vous dit, sans remous, sans déflagration. Leurs conquêtes sourdes reposent sur deux atouts majeurs : ils ont le nombre, et ils ont le temps. Pour les comprendre, visiter périodiquement leurs proverbes. Exemples : « Paix et tranquillité, voilà le bonheur. » - « Les grandes âmes ont de la volonté, les faibles n’ont que des souhaits. »

                                                           *

 Les populistes extrémistes italiens se sont ravisés. Ils modifient la composition de leur équipe gouvernementale et assurent dès lors implicitement que le pays ne remettra pas en cause son appartenance à l’euro et à l’Union européenne. Le président Mattarella est donc obligé d’accepter. Revoici Giuseppe Conte au poste de président du Conseil. Les Italiens ne devront pas retourner aux urnes à l’automne. Peut-être pas… Car cette fois, s’ils devaient y retourner, ce serait pour constater l’échec d’une alliance contre nature.

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 On devra un jour publier les portraits que réalise Franz-Olivier Giesbert de sa plume acérée. En voici deux, captés au vol, dans l’actualité :

  • « Michel Onfray écrit comme il respire. De sa corne d’abondance sortent sans cesse des essais puissants, taillés dans le roc, mais aussi des petits bijoux. »
  • « S’il ne faut pas abuser des comparaisons, reconnaissons que sont innombrables les rapprochements possibles entre le Führer et RecepTayip Erdogan, le dictateur élu de Turquie, le moindre n’étant pas qu’ils apparaissent tous deux comme des produits avariés de la démocratie. »

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 Zinedine Zidane est né le 23 juin 1972 à Marseille. Il aura donc bientôt 46 ans. Il est très riche et après avoir connu la gloire en tant que joueur de football, il la savoure à présent en tant qu’entraîneur puisqu’il vient de réaliser l’exploit avec le Real de Madrid (voir 26 mai). Il annonce donc – et on le comprend – que c’est le bon moment pour s’en aller ; il quitte le club et ne cherche pas un autre emploi. Que va-t-il faire de tout son temps, de tout son argent ? Attention à l’ennui ou à l’oisiveté ! Et s’il devenait un grand peintre ?

Image: 

« Whistle Down the Wind » est le dernier et sans doute l’ultime album de la grande chanteuse Joan Baez. Photo © Joan Baez

25 mai 2018

Quel cinéma!

Mercredi 16 mai

 Il faudra posséder du cran et faire preuve d’intrépidité cet automne pour aller au cinéma voir le dernier film de Lars von Trier The House that Jack Built. Il y démontre une pensée qui l’habite, selon laquelle le paradis et l’enfer ne font qu’un ; l’âme étant au paradis et le corps en enfer. Sept ans après avoir fait scandale à Cannes par des propos controversés sur Hitler, le cinéaste danois revient plus provocateur, plus dérangeant que jamais. On ne sait toujours pas si son comportement exécrable ressortit à du ludique ou à du lubrique, à de la suffisance ou à de la souffrance. Un jour peut-être, l’une de ses deux épouses ou l’un de ses quatre enfants témoignera. En attendant, l’homme exulte : « Je n’ai jamais tué personne mais si je devais, je tuerais un journaliste. » Hubert Beuve-Méry, directeur-fondateur du Monde, avait l’habitude de préciser : « Vous ne trouverez derrière mon dos ni banque, ni Église, ni parti. » Aujourd’hui, il devrait faire une exception pour Lars von Trier.

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 Les combats féministes connaissent cette année des échos et des avancées considérables. On rappelle qu’il y a un peu plus de cinquante ans seulement qu’une femme peut ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de son mari ou de son père. C’est à peine croyable. En revanche, l’heure n’est pas tellement à se remémorer les conquêtes sociales, pourtant bien mises à mal ces temps-ci. Ainsi, les mineurs de fond qui mouraient étouffés dans la cinquantaine relèvent désormais d’une histoire oubliée parce qu’éteinte. Une toute petite évocation radiophonique souligne que la silicose fut considérée par la sécurité sociale dès 1945 (sic) en France tandis que la Belgique n’en tint compte qu’à partir de 1963, au moment où l’on commençait à fermer les charbonnages. « … Et chaque verre de vin était un diamant rose / Posé sur fond de silicose… « (Pierre Bachelet. Les Corons, 1982)

Jeudi 17 mai

 Panurge est à Washington. Les moutons suivent. Le Guatemala vient d’inaugurer son ambassade, transférée de Tel-Aviv à Jérusalem. D’autres s’y préparent…

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 La voilà, éblouissante, au pied des marches recouvertes de tapis rouge, en robe Chanel. On ne voit qu’elle au milieu de l’équipe du film Un couteau dans le cœur de Yann Gonzales, où elle joue le rôle d’une productrice de porno gay… Vanessa Paradis avait 15 ans lorsqu’on la connut, en 1987. Elle chantait Joe le taxi avec une voix de petite fille. On sentait déjà qu’elle allait devenir une star. Et puis, la chanson était d’Étienne Roda-Gil…

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 Michel Onfray dialogue avec Alexis Lacroix (L’Express, 2 mai). Á propos de l’éternelle querelle entre les Anciens et les Modernes, il prononce une parole sage : « Je préfère être dans le vrai avec un ancien que dans le faux avec un moderne et dans le vrai avec un moderne plutôt que dans le faux avec un ancien ». Á 59 ans, Onfray possède déjà une bibliographie abondante. Au nom de ce principe, on pourrait attendre de lui un ouvrage sur Marx. L’air du temps le suscite à l’envi.

Vendredi 18 mai

 Ce clivage gauche-droite que l’on dit désuet, comme il sert si bien ces partisans du nouveau monde qui puisent dans les plus mauvaises époques conservatrices ou même nationalistes les principes d’une nouvelle gouvernance ! C’est au tour de l’Italie, l’un des grands pays fondateurs de l’Union européenne, d’en faire désormais l’expérience. Trump est un Reagan mal élevé, un Bush junior plus brutal. Les futurs maîtres de l’Italie sont des Berlusconi  au dentier moins rutilant mais aux dents plus longues.

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 Il y a une dizaine d’années, les éditions Galaade publièrent un fort volume intitulé Israël, les Arabes, les Palestiniens. L’auteur était Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur. Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, en était le préfacier ainsi qu’Elias Sanbar, ambassadeur de la Palestine à l’Unesco. Cet ouvrage présentait un intérêt majeur. Rassemblant les chroniques de Jean Daniel sur les sujets évoqués dans le titre, entre 1956 et 2008 soit sur plus d un demi-siècle, on pouvait constater que l’analyse de l’écrivain-journaliste n’avait jamais varié, que sa pensée, loin du gouvernement israélien actuel, associait toujours la défense de l’Etat hébreu à l’existence d’une patrie palestinienne et un compromis pacifique durable avec les nations arabes. Durant la deuxième moitié du XXe siècle, cette position n’apparaissait pas utopique mais au contraire tout à fait plausible, ainsi que l’illustrèrent des présidents étatsuniens comme Jimmy Carter et Bill Clinton tout particulièrement. On en est loin désormais, et le massacre de lundi à Gaza, ponctué par les paroles et les actes de Trump, éloigne toute perspective de climat serein entre les différentes communautés du Proche-Orient. Aujourd’hui, Jean Daniel est un très vieux monsieur (21 juillet 1920). S’il lui arrive encore de signer de temps en temps un éditorial, sa plume ne dégage plus la même énergie mobilisatrice de clarté dans une condamnation nette et cinglante, en une intelligence du propos qui exige la considération, sorte de force tranquille intransigeante mais respectueuse et respectable. Sa fille, Sara, publie dans L’Obs un texte digne de son père qui rehausse l’honneur et la qualité de ce magazine dont on ne sentait plus très bien ces temps-ci l’identité politique et philosophique voulue par son fondateur. « Ce qui vient de se passer à Gaza est un rappel à l’ordre, tragique, à une communauté internationale qui a abandonné le peuple palestinien. » On ne peut pas mieux dire.

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 Ce n’est pas en manipulant voire en détruisant la belle langue française que les revendications féministes sont les plus heureuses. Il faut l’affirmer haut et fort : l’écriture inclusive est une invention débile. Tordre la langue pour affirmer son identité, c’est criminel. La langue est une matière vivante. Elle n’évolue pas par décret.

Samedi 19 mai

 Les citoyens britanniques ignorant que le prince Harry a épousé ce matin l’actrice américaine Meghan Markle doivent consulter, toute affaire cessante.

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 Et que de chichis au château de Windsor, et que de chachas chez les commentateurs ! Pourquoi faire si long ? Tous les journalistes devraient connaître la leçon de brièveté d’Ernest Hemingway. Comment raconter la Genèse ? Très simplement :

« Un homme

   Une femme

   Une pomme

   Un drame. »

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 Quand le patronyme Le Pen lui servait de tremplin électoral, jolie Marion l’utilisait à volonté. Á présent, jolie Marion n’en a plus besoin. Elle est populaire simplement par son prénom. Comme son grand-père est encombrant et que sa tante l’agace, jolie Marion abandonne l’appellation contrôlée. Elle s’appellera désormais Marion Maréchal. « Marion Maréchal Nous voilà ! » pourrait ironiser le spirituel Jean-Marie… Oui, on la verra aux avant-plans, mais pas lui, il est trop vieux. Jolie Marion n’a que 28 ans. Elle n’a vraiment pas de raison de se presser.

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 C’est un art de proposer une histoire emberlificotée dans laquelle le lecteur ou le spectateur est dérouté, surtout lorsqu’il est question de querelles de famille. L’œuvre est réussie lorsque tout s’éclaire en fin de parcours, et mieux encore si - ô surprise !... – l’épilogue révèle l’inattendu. Ce n’est vraiment pas le cas pour Everybody knows, le film d’Asghar Farhadi qui ouvrit le Festival de Cannes, et c’est dommage car le couple Pénélope Cruz / Javier Bardem joue merveilleusement bien.

Dimanche 20 mai

 Puisque François Hollande a été le président le plus raillé, il a des chances d’être un jour le plus adulé. Ce théorème mitterrandien aurait été risible voici encore quelques semaines. Mais on se demande si une période Hollandemania n’est pas tout à coup en train de naître. Plus un jour ne se passe sans que l’on évoque la personnalité de l’ancien président. La semaine dernière, Le Point - qui l’a tellement ridiculisé durant son quinquennat - proposait un reportage très positif sur le périple discontinu de ses séances de dédicace et le succès qu’elles recueillent. Samedi soir, lors de l’émission On n’est pas couché de Laurent Ruquier, comme d’habitude, il figurait parmi les victimes des caricaturistes mais de façon plutôt sympathique, pas du tout ironique ou violente. Et puis, les allusions critiques et parfois burlesques quant à certains de ses comportements ne portent plus ; elles ont tendance à choyer le personnage plutôt qu’à le nuire. On assista même à un moment tout à fait surprenant : de manière totalement spontanée, Christine Angot signala qu’elle était occupée à lire son livre et qu’elle le trouvait « vraiment bien, bien écrit ». Pour ne pas être en reste, Yann Moix, qui fut souvent si sévère avec Hollande, prédit « qu’il va revenir » ! Et d’ajouter « Et puis, il y a quelque chose de très français là-dedans : on adore ce qu’on a brûlé ». Hier, dans Le JDD (Le Journal du Dimanche), à la page des chroniques musicales, il est question de Foé, un jeune chanteur toulousain de 20 ans qui monte dans le domaine de la chanson française. Et alors qu’il n’y a aucun lien direct ni aucune raison de le créer, une note de bas de page nous apprend que François Hollande écoute son premier album en boucle. Il séjournera cette semaine à Pékin. Si les médias répercutent son voyage, ce sera un nouveau signe qu’il se passe réellement quelque chose autour de François Hollande.

Lundi 21 mai

 Rarement le Festival de Cannes aura été si transparent. Pierre Lescure et Thierry Frémaux se devaient de lui donner une identité féminine forte si bien que l’on eut droit de temps en temps à de nouvelles revendications ou à des révélations de harcèlement et de viol. La Palme d’or revint néanmoins à un homme, le cinéaste japonais Kore-eda, un habitué de la Croisette, pour son film Une affaire de famille. Le Prix du jury (Capharnaüm, de Nadine Labaki) devra être remarqué quand il sortira en salles. C’est à Girl, du jeune Gantois Lukas Dhont, la Caméra d’or de cette édition, qu’il convient de s’intéresser si l’on veut dénicher de nouveaux talents. Pour le reste il faut se dire « à l’année prochaine » en espérant que la Mostra de Venise, en septembre prochain,  et la Berlinale, en février 2019, ne vont pas faire de l’ombre au plus important rendez-vous cinématographique du monde.

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 Toutes celles et tous ceux qui auront gardé un souvenir captivant de l’exposition Mélancolie – Génie et folie en Occident réalisée par Jean Clair au Grand Palais à l’automne 2005 parcourront avec plaisir les cimaises de la Fondation Boghossian, Villa Empain à Bruxelles. Certes, l’ensemble a beau être de qualité, il est beaucoup plus modeste dans son ampleur, mais la commissaire Louma Salamé a tenu à présenter, parmi des noms et des œuvres renommées, quelques jeunes artistes dont il est bon de retenir les noms. Ainsi, les fresques murales du Français Abdelkader Benchamma, les broderies des jeunes artistes belges de KRJST Studio, la peintre franco-belge d’origine syrienne Farah Atassi, le sculpteur français Samuel Yal ou encore la vidéaste espagnole Eli Cortiñas trouvent parfaitement leur place parmi les Paul Delvaux, Giorgio de Chirico, Constant Permeke, Léon Spilliaert, et autres Claudio Parmiggiani. On souhaite aux organisateurs que les travaux de l’avenue Franklin Roosevelt auront cessé d’ici peu, afin que les amateurs ne soient pas découragés par les embouteillages assommants, d’ici le 19 août, dernier jour de l’exposition.

Mardi 22 mai

 Écrivain, éditeur, fondateur de la fameuse collection Dictionnaire amoureux chez Plon, Jean-Claude Simoën est un homme d’esprit. Il en a côtoyé tant de beaux qu’il possède un bissac d’anecdotes croustillantes et croquignolesques. De surcroît, il en tient aussi de seconde main. Apocryphes ou non, c’est leur saveur qui compte. Ainsi lorsqu’il déclare qu’Albert Einstein aurait affirmé qu’il existait sûrement dans une galaxie une planète identique à la nôtre, le convive est intéressé. Quand il ajoute que, toujours pour Einstein, « la preuve, c’est qu’ils ne sont jamais venus nous voir… », on rit, on décroche, on vacille. C’est déséquilibrant, superbe et tout à fait plausible : le sens de l’humour du grand savant est encore à dévoiler.

Mercredi 23 mai

 Les images tragiques de Gaza continuent de faire le tour du monde. Elles divisent l’écran selon deux  parties égales : d’un côté l’inauguration de l’ambassade US à Jérusalem où le champagne coule à flots et les embrassades affolent le téléspectateur candide ; de l’autre, à quelques dizaines de kilomètres de là, un massacre éhonté. Le contraste n’a pas besoin de commentaires.  Certes, le Hamas a poussé son peuple à la provocation. Mais cela permet-il seulement d’accepter l’usage de balles réelles contre des pierres ? « Enfermer l’Occident dans sa caricature ». La formule est de Jean-François Kahn. Ainsi qualifie-t-il le dessein de Vladimir Poutine. C’est bien vu car Trump nourrit presque malgré lui cette diabolique intention jour après jour.

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 L’Italie possède un Premier ministre qui n’a jamais trempé dans le monde politique, du moins officiellement. Avocat florentin de 53 ans, Giuseppe Conte commence par essayer de masquer son amateurisme en bidonnant son curriculum-vitae. De Pittsburg à Malte en passant par New York, les universités mentionnées déclarent que son nom ne figure point dans leurs tablettes. Le nouveau Président du Conseil a déjà usé des arrangements auxquels sont habitués les vieux dinosaures transalpins. Revoici le théorème de Lampedusa en pleine application. Mais comment, à l’heure où tout est filmé, où tout est vérifié, où tout se décortique sur-le-champ et tout se sait, des personnes intelligentes peuvent-elles encore user de stratagèmes aussi épais en imaginant tromper les observateurs ?

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Un peu de douceur dans ce monde de brutes : l’affiche du Festival de Cannes 2018 est tirée du film Pierrot le Fou, de Jean-Luc Godard (1965). Photo © Georges Pierre, maquette © Flore Maquin.

20 mai 2018

USA, Israël, Gaza… avant l’Iran ?

Mardi 8 mai

 Dans sa tribune du journal Le Soir, sous le titre Quand l’autre France s’éveillera, Jean-François Kahn décrit la situation des forces politiques françaises. Avec des mots secs et directs, comme il sait en user, il constate que les extrêmes sont les seules oppositions actives contre le pouvoir macronien. Dès qu’il eut connaissance des résultats du scrutin législatif, il y a moins d’un an, Kahn prônait déjà la dissolution : « Macron engage des réformes rapides, et puis il dissout… »  clamait-il. Certes. Mais on ne peut pas exclure une complaisance présidentielle à rester dans les ravissements du pouvoir personnel. Ce serait pourtant sa perte. L’Assemblée nationale a besoin d’une opposition intelligente, prospective, moins criarde et plus objective que celles qui se manifestent actuellement. D’autant plus que le gouvernement reste pâlot. Il y a des jours où l’on voit à travers.

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 On les appelle « Les quatre géants du Web » ? Google, Apple, Facebook et Amazon sont devenus tellement célèbres que GAFA, leur acronyme tout récent, est déjà en passe de se substantiver. La définition de ce terme devra signifier l’ensemble des lieux où le plus d’informations sont conservées et diffusées donc aussi la réunion des organismes où la concentration des richesses est la plus dense à la surface de la planète. Gafa change la marche du monde. Elle dément l’expression Time is money, la remplaçant par Words are money. C’est devant son écran qu’aujourd’hui, Phileas Fogg devrait tenir son pari.

Mercredi 9 mai

 Benyamin Netanyahou avait reçu des lettres persanes lui évoquant des objets dangereux dissimulés. Ces révélations permettaient à son ami Donald Trump d’asseoir ses pressentiments. Il déclarerait : « Je vous l’avais bien dit… », ce à quoi le chef religieux du domaine incriminé allait répliquer : « Puisque c’est ainsi… » et le Docteur Folamour, installé sur son nuage radioactif rigolerait à pleins poumons contaminés.

 Donald Trump vient, comme on s’y attendait, de déchirer l’accord laborieux sur le nucléaire iranien, obtenu en 2015 après 21 mois de négociations. Qui plus est, le président étatsunien assortit son arrêt de nouvelles sanctions économiques. L’Europe - Royaume-Uni compris - va tenter de maintenir l’accord avec l’Iran. Une belle occasion de saisir les actes stupides ou irréfléchis de Trump pour fortifier sa cohésion.

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 Le parlement russe a reconduit Dimitri Medvedev dans ses fonctions de Premier ministre par 374 voix contre 56 ; 56 qui s’opposent donc à la proposition de Poutine, 56 qui risquent de connaître bien des misères. Dans son discours d’investiture, Medvedev a déclaré : « Je pense que nous serons en mesure de résoudre toutes les tâches fixées par le président. » C’est bien la moindre des choses. Si tel n’était pas le cas, il pourrait être le 57e…

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 Il faudra suivre le parcours de Nikol Pachinian, cet opposant que la rue arménienne est parvenue à porter jusqu’au poste de Premier ministre. On parle de révolution de velours, une expression qui avait déjà utilisée en Tchécoslovaquie lors du bouleversement de 1989. Les observateurs devraient se méfier des appellations qui surgissent de leurs réflexions sans recul. Avec le temps, elles alimentent les contradictions que des faits d’actualité provoquent dans l’Histoire. Ainsi la révolution de jasmin qu’a connue la Tunisie en 2011 n’a pas laissé les espoirs que le teint et le parfum de la fleur pouvaient symboliser. Des élections municipales viennent de s’y dérouler. Non seulement le parti islamiste les remporta, mais surtout la participation fut très faible. Un tiers des votants ont négligé les grands partis traditionnels. C’est peut-être là, dans les petites formations indépendantes, que le jasmin pourrait éclore au cours des prochaines années.

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 Le 25 avril dernier, Macron prononça un discours devant le Congrès des Etats-Unis d’Amérique. D’emblée, il souligna que Charles de Gaulle occupait la même estrade 58 ans plus tôt, jour pour jour. Grâce à internet qui oriente vers les archives du Figaro, l’on peut voir quelques minutes de l’événement. Un constat frappe immédiatement : en ce temps-là le président de la République française s’était exprimé dans sa langue. L’actuel s’adressa aux parlementaires en anglais.

Jeudi 10 mai

 Netanyahou a bien compris les encouragements de Trump et sa réaction n’a pas tardé. Des raids sur les positions iraniennes se sont développés toute la nuit. Le théâtre de la confrontation est bien entendu la Syrie…

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 Donald Trump annonce lui-même en twittant qu’il rencontrera Kim Jong-un le 12 juin à Singapour. Quelle extraordinaire victoire diplomatique pour ce petit saltimbanque Nord-Coréen, à la tête d’un pays en faillite (et peut-être même en famine) permanentes ! Et comme les Chinois doivent s’en amuser ! « Nous allons tous deux essayer d’en faire un moment important pour la Paix du Monde » écrit le président étatsunien. Á la lecture de ce commentaire, cette fois, les Chinois ne rient plus, ils s’esclaffent ; ils sont pliés, ils se serrent les côtes.

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 Un socialiste un peu âgé ne peut pas s’éveiller un 10-mai sans se remémorer l’extraordinaire liesse que connut celui de 1981 avec la victoire de François Mitterrand.  Être socialiste au 20e siècle et le rester au 21e, c’est selon les bien-pensants d’aujourd’hui passer de la normalité à l’anormalité.

Vendredi 11 mai

 Thierry Frémaux et son équipe ont pris beaucoup de risques en présentant une sélection très éclectique pour le 71e Festival de Cannes. Des réalisateurs inconnus venus de nombreux pays lointains, très différents, et des thèmes inattendus. On est dans la découverte permanente. Ou bien de nouveaux talents et des révélations émergeront, ou bien le palmarès ne restera pas dans les mémoires et ce Cannes-ci sera un mauvais cru. Le vieux Gilles Jacob (87 ans), qui en fut le délégué général dès 1978 et président de 2011 à 2014, a réuni remarques, anecdotes et souvenirs dans un Dictionnaire amoureux du Festival de Cannes (éd. Plon). L’occasion est belle, pour les magazines, de publier des entretiens qui finissent par déboucher sur le présent. On le sent sceptique et toutefois prudent. En tout cas, les journalistes cinéphiles consciencieux n’auront pas le loisir d’aller s’allonger sur la plage ou se baigner : il y aura de quoi disserter tous les jours. Comme chaque année certes, mais avec cette fois une documentation de base plus délicate à cerner. On les attend.

Samedi 12 mai

 Comment faut-il apprécier cette déclaration de Kim Jong-un, le fantasque président de la Corée du Nord, annonçant qu’il allait détruire ses sites nucléaires quelques mois après avoir inquiété le monde entier par des essais de plus en plus menaçants ? Trump, lui, s’est empressé de le remercier. Le gamin a-t-il répondu à un ordre chinois ? Bluffe-t-il ? Prépare-t-il un terrain de négociation avec le président des Etats-Unis pour leur rencontre du 12 juin à Singapour ? La décision est de taille. On peine à la prendre pour argent comptant. Content ?

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  Ittre. Petite commune campagnarde du Brabant wallon. 7000 habitants. En face de l’hôtel de ville, le théâtre de La Valette. On y vient de partout assister à des spectacles de haute qualité. Le bistrot et le restaurant voisins ne désemplissent pas les soirs de représentation. Á l’affiche ces jours-ci, Le Souper, le chef-d’œuvre de Jean-Claude Brisville, dialogue entre Talleyrand et Fouché quelques jours après la défaite de Waterloo afin de déterminer l’avenir de la France. La mise en scène de Michel Wright  - qui interprète le premier flic de France entrepris à la séduction par le diable boiteux - est tout à fait bien adaptée à l’entrevue historique. Quand à Jean-Philippe Altenloh, il incarne Talleyrand de manière éblouissante. La stature du personnage, son art de la négociation associé à son raffinement de gourmet, l’élégance de sa fourberie que les textes de Brisville reflètent si bien, Altenhol les fait siens et les rend au public avec une authenticité qui dégage le sourire autant que l’émotion. Le diable l’emporte et Chateaubriand décrit ce duo infernal partant s’agenouiller devant Louis XVIII. En sortant de la salle, on ne distingue ni palais, ni cathédrale, rien que de petites maisons modestes et des champs. Les habitants du village ont signé une pétition, demandant à la ministre de la Culture de revoir sa position. L’excellence des tréteaux a en effet supprimé toutes les subventions de La Valette. On se demande bien pourquoi… Le conseil d’administration ne veut pas envisager la fermeture de ce lieu aussi captivant qu’insolite. Il est présidé par Jacques De Decker, le secrétaire perpétuel de l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique. En personne. Un auteur averti pourrait écrire une pièce qui s’intitulerait Le Souper. Celle-ci consisterait en un dialogue entre le secrétaire perpétuel et la ministre de la Culture. L’objet principal de la conversation toucherait à la situation de la politique théâtrale en Belgique francophone. Bien entendu, cette pièce serait montée à La Valette. Succès assuré pour la bataille d’Hernanittre.

Dimanche 13 mai

 Israël prépare en grandes pompes les cérémonies de son 70e anniversaire car à cette occasion, le cadeau américain sera exceptionnel : le déménagement de l’ambassade US de Tel-Aviv à Jérusalem. On ne peut imaginer plus forte vexation pour le peuple palestinien qui devrait exprimer son mécontentement par des manifestations. Ce n’est pas verser dans une prédiction pessimiste que de les craindre sanglantes.

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 François Hollande continue de fréquenter les plateaux pour assurer la promotion de son livre. Il est ce midi l’invité de l’émission Internationales sur TV5 Monde. Les phrases fusent : « La France est l’amie des Etats-Unis ; elle n’est pas l’amie de Trump ». Tu entends Emmanuel ?

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 Amoureux de ma femme. Le premier film de Daniel Auteuil ne laissera pas un souvenir impérissable. Il y est question de gentils fantasmes qui troublent la narration au point qu’à certains moments, le spectateur ne sait plus s’il suit l’histoire en train de se dérouler ou celle, imaginaire, entretenue par le principal acteur, Daniel Auteuil lui-même. C’est en 1977 que Roland Barthes publia Fragments d’un discours amoureux, un judicieux plaidoyer pour le retour aux sentiments. Il y a plus d’un demi-siècle.

Lundi 14 mai

 Tandis que Netanyahou et la nomenklatura israélienne inauguraient la nouvelle ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, à 17 heures, leurs gens d’armes avaient déjà abattu 43 protestataires palestiniens et blessé environ 900 autres. Le feu d’artifice tient ses promesses. Bon anniversaire Israël !

                                                           *

  L’Italie, pays fondateur de l’Union européenne, aura donc un gouvernement composé d’une alliance entre l’extrême droite et le parti populiste 5 étoiles du clown Bepe Grillo, tous deux anti-Europe. On la sentait venir cette alliance-là…

Bruxelles est inquiet. Mais qu’avait fait la Commission pour aider l’Italie à l’accueil des migrants traversant la Méditerranée ? Malraux : « Constater la bêtise de la gauche n’est pas une raison pour trouver la droite intelligente. »

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 Certes, Macron gouverne avec autorité ; il dispose d’un Premier ministre entièrement dévoué ; il bénéficie d’une majorité très confortable à l’Assemblée. Mais Air France perd beaucoup d’argent à cause d’une grève, la SNCF aussi, les forces de l’ordre ne parviennent pas à évacuer la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les Black Blocks ont détruit un Mc Do et annoncent qu’ils comptent poursuivre…Des universités sont aussi en grève, certaines épreuves d’examens sont déjà reportées voire annulées…  Le mot d’ordre reste « fermeté ». On ne négocie pas. On parie sur l’usure. Soit. Mais ça commence à faire beaucoup.

Mardi 15 mai

 Le bilan de la journée meurtrière de Gaza est passé à 59 morts et 2400 blessés. Ce matin, sur les ondes de la RTBF, Simona Frankel, l’ambassadrice d’Israël à Bruxelles, a déclaré que tous les morts étaient des terroristes. Il y avait notamment 8 enfants et un bébé parmi les victimes. Il n’y a aucune raison pour que les jours qui viennent soient moins empreints de violence. Ragaillardi par Trump, Israël continue d’attiser les haines dans la région. L’ennemi, c’est l’Iran. Il faut le combattre, quitte à s’allier avec l’Arabie saoudite. Implicitement, les Etats-Unis soutiennent cette thèse. Mais l’Iran, c’est la Russie… Pas besoin d’être polémologue averti pour se rendre compte que toutes les pièces d’un scénario préparant une escalade sont en place. Á propos, où était Israël dans la lutte pour la destruction de Daech ?

                                                           *

 Grâce à Stéphane Brizé, le film social tient toujours une place prépondérante dans l’actualité cinématographique. Cannes l’a bien compris. Vincent Lindon  est l’acteur qui convient pour ce genre-là. On osera même dire qu’il a la gueule de l’emploi pour incarner la victime du chômage. Il y a trois ans, il décrocha le prix d’interprétation masculine pour La Loi du marché. Le voici, toujours dirigé par Stéphane Brizé, dans la peau d’un syndicaliste au milieu d’un conflit social. Il y est entouré de nombreux militants qui jouent leur propre rôle.  En guerre a dû laisser des traces de fraternité au tournage. Qu’il en laisse donc d’autres aux belles âmes cannoises. Après le Festival, Lindon retournera sur le plateau de Benoît Jacquot afin d’interpréter Giacomo Casanova, le libertin du siècle des Lumières. On lui voit moins la gueule de l’emploi dans un pareil rôle. Mais Vincent Lindon est un grand artiste, très consciencieux. Il brillera aussi, c’est sûr, dans les palais de la Sérénissime.

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 Venise donc. En 1995, Régis Debray publia un pamphlet : Contre Venise. Son ami le sénateur socialiste Roger Lallemand, qui fut l’un de ses avocats durant sa détention bolivienne, répliqua. Il écrivit Pour Venise sans que cette différence d’appréciation ne sombre en polémique et que leur amitié ne soit rognée, bien au contraire. Et dans Pour Venise, on trouve un alinéa qui s’inscrit dans une étrange actualité :

 « En 1967, lorsque Régis Debray fut arrêté et transféré à Camiri, les étudiants de Paris s’alarmèrent de cette aventure. Un intellectuel brillant était enfin sorti de l’impuissance du verbe. Il s’était engagé auprès de celui qui ouvrait une porte sur un au-delà du quotidien français. Capitaliste ou social-démocrate. Un an plus tard, ces étudiants avaient oublié les paradis extérieurs. Ils vécurent, en mai 1968, un moment exceptionnel, une réconciliation merveilleuse. Ils avaient ressaisi un monde qui leur appartenait vraiment (…) Á dire vrai, le statut de Venise suivit ces mouvements idéologiques. Tant qu’ils existèrent, Venise vécut dans la sérénité. Elle ne prétendait pas être un horizon. Tout au plus un havre, une halte (…) »

 Ce serait un cadeau très approprié d’offrir à Vincent Lindon au sortir de son séjour cannois le Contre Venise de Régis Debray et le Pour Venise de Roger Lallemand.

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 Vladimir Poutine inaugure un pont de 19 kilomètres reliant la Russie à la Crimée par-dessus la Mer d’Azov. Il est évidemment rayonnant et selon son habitude, dans son discours, il évoque les tsars en faisant l’impasse sur les années communistes. Á chacun ses repères. Les tsars rêvaient de ce pont, les soviétiques construisaient des murs…

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Des manifestants palestiniens courent pour échapper aux gaz lacrymogènes lors d'affrontements avec l'armée israélienne à la frontière entre la bande de Gaza et Israël, le 14 mai 2018. Photo © MOHAMMED ABED

09 mai 2018

« Sacrifier la France à la bagatelle »

Mardi 1er mai

 André Breton estimait qu’une idée reste sans valeur si elle n’éveille pas un sentiment.

 Dans les discours de la Fête du Travail, combien d’idées seront émises qui n’éveilleront point de sentiment ?

 Et combien de sentiments seront perçus qu’une idée n’aura pas éveillés ?

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 Les bilans de Mai’68 continuent de déferler sur les ondes. Et une fois encore, il importe de souligner que si des spasmes sociétaux engendrèrent des formes libératrices dans les mœurs, la pilule contraceptive ne figurait point dans le palmarès. Elle était apparue en pharmacie dès l’année précédente, grâce à la loi que Lucien Neuwirth, député gaulliste, fit adopter contre son camp, avec l’appui de la gauche (la contraception par voie orale figurait d’ailleurs dans le programme du candidat Mitterrand lors de la campagne de 1965). Á cet égard, il convient aussi de corriger une autre idée reçue que plusieurs commentateurs distillèrent (voir Calepins, 7 avril 2018). Dans leur livre Jamais sans elles. Des femmes d’influence pour les hommes de pouvoir (éd. Plon, 2015), Patrice Duhamel et Jacques Santamaria précisent que c’est Yvonne de Gaulle, recevant beaucoup de lettres de femmes en détresse, qui convainquit son mari de légiférer en la matière, aussi étonnant que cela puisse paraître. Catholique pratiquante, elle veillait même à ce que des personnes divorcées ou coupables d’adultère ne fréquentent pas l’Élysée. Mais c’est pourtant elle qui influença le Général car c’est lui qui était radicalement opposé à cette réforme, comme le relate Alain Peyrefitte (C’était De Gaulle, éd. Gallimard, 2002) : «La pilule ? Jamais ! (…) On ne peut pas réduire la femme à une machine à faire l’amour ! (…) Si on tolère la pilule, on ne tiendra plus rien ! Le sexe va tout envahir ! (…) C’est bien joli de favoriser l’émancipation de femmes, mais il ne faut pas pousser à leur dissipation (…) Introduire la pilule, c’est préférer quelques satisfactions immédiates à des bienfaits à long terme ! Nous n’allons pas sacrifier la France à la bagatelle ! » Sacrifier la France à la bagatelle ! L’expression émailla les histoires et anecdotes concernant le Général. Contrairement à bien d’autres, celle-ci ne fut sans doute pas apocryphe puisqu’elle revint encore dans ses propos lorsque le projet Neuwirth fut soumis au Conseil des Ministres. De Gaulle en usa pour rejeter l’idée que la pilule pourrait être remboursée par la sécurité sociale : « Les Français veulent une plus grande liberté de mœurs. Nous n’allons quand même pas leur rembourser la bagatelle !...» Et là, Yvonne n’intervint pas.

Mercredi 2 mai

 Conférence de François Hollande à l’occasion de la présentation de son livre. L’ancien président ne dit pas un mot de la France de Macron. Il s’en tient à des évocations de son quinquennat et souligne quelques moments forts en les commentant, ainsi qu’on les trouve dans son ouvrage, au demeurant agréable à lire, écrit sur un ton parfois confidentiel mais sans volonté de dévoiler des secrets ou des propos intimes. Ce sont des leçons qu’il tire – et non pas qu’il donne – de son expérience (Les Leçons du pouvoir, éd. Stock). On est à Bruxelles. Hollande parle donc beaucoup de l’Europe. De ses participations au Conseil européen, de ses tandems avec Angela Merkel et de ses contacts avec les autres dirigeants des pays membres, il transmet des réflexions et des perspectives qui lui confèrent la carrure d’un grand défenseur de l’Union. Son credo est intéressant : « L’Europe finit toujours par prendre la bonne décision, mais trop tard. En conséquence, les peuples doutent. Il lui faudra convaincre et rassurer mais pas en usant de l’institutionnel. Un nouveau traité n’arrangerait rien ». C’est effectivement ainsi que l’on ressent les choses mais comment réformer le système et son fonctionnement sans passer par une refonte au plan institutionnel ? On aimerait lui poser la question. Trop tard, l’heure est passée. Il doit se rendre à la librairie Filigranes pour une séance de signatures. Quand il aura terminé son parcours de représentation, sans doute acceptera-t-il de redescendre dans l’arène (on sent qu’il est en manque) et se produira-t-il dans une ou deux émissions de télévision à grande audience. L’automne l’attend au tournant…

Jeudi 3 mai

 Il l’avait déjà dit mais il le répète. Le pape François : « En Occident, le premier des terrorismes, c’est celui de l’argent ». S’il le redit encore, on ne verra plus un seul banquier à la messe.

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 GAFA. Cet acronyme (Google, Apple, Facebook, Amazon) est promu à une belle carrière. Pour l’heure, il est surtout évoqué pour sa place immense et ses brassages juteux dans le domaine de la finance. Mais Gafa est à mentionner aussi dans le cadre du mouvement des idées. L’argent plus les paroles, deux notions qui, associées, conduisent au pouvoir absolu. Gafa, c’est notre nouveau Big Brother.

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 Á la manière du Figaro, le journal conservateur La Libre Belgique pose chaque jour une question à ses lecteurs. Celle d’hier était : Pensez-vous que les conséquences de Mai’68 sont positives pour la société actuelle ? Plus de 8200 lecteurs ont répondu. Résultat : oui : 52,3 % ; non : 40 % ; sans avis : 7,7 %. Cette majorité déroutante prouve, comme l’Histoire le démontre souvent, qu’avec le temps, ce qui paraît farfelu, impossible et qui inquiète finit par être non seulement accepté mais même approuvé ; le cas échéant souhaité. Comme le disait Giuseppe Verdi : « Tournons-nous vers le passé, ce sera un progrès. »

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 L’Olympique de Marseille élimine Salzbourg et se qualifie pour la finale de la petite Coupe d’Europe de football. Le 16 mai, ce sera plus difficile contre l’Athletico de Madrid. En attendant, la Canebière et le Vieux Port sont en liesse. L’OM, c’est une légende. Contrairement au club parisien, il n’a pas besoin de l’argent du Qatar pour briller.

Vendredi 4 mai

 « Sortir de la politique du câlin envers les illégaux ». Voilà comment monsieur Théo Francken, secrétaire d’Etat à l’Immigration, entend poursuivre la gestion de son département. En Belgique, ces jours-ci, quelques politiciens ont, à juste titre, déclenché des indignations pour des propos inconvenants, des insultes à l’égard de femmes, ou encore des dérapages verbaux proches du négationnisme. Les médias en firent leurs gros titres ; parfois les tribunaux furent saisis. Cette expression tout aussi indigne et méprisante, de monsieur Francken sera digérée, presque passée sous silence par ses partenaires gouvernementaux, comme toutes celles qu’il a déjà exprimées. Normal, c’est un nationaliste flamand. Il pèse trop lourd dans l’attelage.

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 Le mari d’un membre de l’Académie Nobel s’étant révélé pour viols et agressions sexuelles, ladite Académie annonce qu’elle ne décernera pas de prix Nobel de Littérature cette année. Qu’est-ce donc que cette hypocrisie puritaine ? Alfred Nobel a créé un prix Nobel de la Paix afin de faire oublier qu’il construisit sa fortune colossale en inventant une nouvelle arme de destruction massive…

Samedi 5 mai

  Puisque l’on ne cesse de se fixer sur Mai’68, on se souviendra qu’en ce mois-là, tandis que la Sorbonne commençait à bouillir, le Premier ministre Georges Pompidou se prélassait dans les montagnes d’Afghanistan, peu sûres désormais, trop fréquentées par les talibans. Pour l’heure, le Premier ministre Édouard Philippe est bien à Matignon, mais il est transparent. Le président, lui, foule les sols de l’Océanie, tentant, après avoir paradé en Australie, de convaincre la Nouvelle-Calédonie que ses ancêtres étaient bien les Gaulois. Á Paris et dans les grandes villes de France, la République est en marche, mais ce n’est pas celle de Macron. Ce sont les cheminots, les étudiants, les syndicats, les adhérents et les sympathisants de "La France insoumise" chère à Mélenchon. Air France est en grève, la SNCF aussi, et des universités sont occupées. Voici comment Hollande  décrit celui qu’il avait recruté comme conseiller durant les premières années du quinquennat dans son livre Les Leçons du pouvoir : « Il faut parfois le retenir dans son élan. Il croit volontiers que tout dossier peut être réglé dès lors qu’on s’y attaque avec fougue, que tout risque de conflit peut être surmonté par un dialogue direct entre personnes de bonne foi, que toute difficulté peut être dépassée par une forme d’impétuosité. Il est sûr que le réel se pliera de bonne grâce à sa volonté dès lors qu’elle s’exprime. » S’inspirant de Victor Hugo qu’il joue au restaurant étoilé La Scène Thélème (Hugo au bistrot) Jacques Weber dénonce « l’insupportable situation dans laquelle on patine quand on accepte le fatalisme de l’inhumain et le pragmatisme du libéralisme. » Faute d’entendre la rue, Macron entendra-t-il Hugo lui demandant : « Quel effort demandez-vous aux riches ? » La réponse ne doit plus trop tarder car le feu couve.

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 La fièvre commémoratiste a oublié le bicentenaire de Karl Marx. Une citation, juste pour l’évocation :

 « Il ne s’agit pas de tirer un grand trait suspensif entre le passé et l’avenir, mais d’accomplir les idées du passé. »

          (Lettre à Ruge, septembre 1843)

Dimanche 6 mai

 Il y avait Cinematek, il y avait Bozart, voici Kanal. Ce ne sont pas des belgicismes, ce sont des mélanges franco-flamands destinés à éviter un bilinguisme considéré comme lourd à Bruxelles. Pourtant l’opéra s’intitule La Monnaie / De Munt et l’ensemble fonctionne très élégamment grâce à un logo raffiné. Soit. Kanal, nouveau centre d’art contemporain,  est malgré son nom de baptême boudé par les personnalités flamandes dont Zuhal Demir, la ministre chargée des musées restés en gestion fédérale. Ceux-ci possèdent beaucoup d’œuvres en réserves mais l’Etat belge est ainsi constitué que toutes les collaborations potentielles entre régions ne vont pas de soi. Les fondateurs de Kanal se sont alors tournés vers le Centre Pompidou de Paris qui, lui aussi, possède énormément d’œuvres en réserves. Puisque, comme Le Louvre, il a déjà essaimé dans plusieurs endroits à l’étranger, puisqu’il a même un projet de décentralisation dont Metz fut le premier point de chute, pourquoi refuserait-il Bruxelles ? Et pour le plus grand bonheur des francophones, Kanal-Pompidou est né. On l’inaugurait en cette fin de semaine : succès sur toute la ligne, la foule est au rendez-vous (près de 22.000 visiteurs en deux jours) et on n’enregistre que des satisfactions. La France démontre depuis Mitterrand – Lang que la Culture est un facteur de développement économique et toute l’Europe en profite. C’est l’printemps à Bruxelles aussi, grâce aux artistes !...

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 « Picrocholine. Adjectif féminin du grec pikros, amer ; et de kholé, bile. » Et Larousse commente : « Guerre picrocholine. Guerre opposant Picrochole à Grandgousier et à Gargantua dans Gargantua, roman de Rabelais ; conflit entre des institutions, des individus, aux péripéties souvent burlesques et dont le motif apparaît obscur ou insignifiant. » Dans sa tribune au Journal du Dimanche (JDD), Anne Sinclair qualifie ainsi les querelles entre groupuscules d’extrême-gauche après Mai’68. Elle n’est pas la première à utiliser cet adjectif enfoui dans notre savoureuse littérature. Le terme revient de temps en temps dans les commentaires mondains et les dîners en ville. Souvent pour briller sans doute. Sinclair, elle, a choisi la signification parfaite pour décrire son paysage politique. La référence à Rabelais serait-elle de retour dans les conversations ? Cela ferait du bien à notre société brutale et pusillanime.

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 Le Français, caricaturé par l’Anglais, une blague qui, paraît-il, plie en quatre le Royaume-Uni :

Lors d’un naufrage, un Anglais s’adresse à un Français qui monte dans un canot de sauvetage : « Monsieur ! Il reste des femmes à bord !... » Réponse du Français : « Si vous croyez que j’ai la tête à ça en ce moment… »

Lundi 7 mai

 Après sa brillante réélection, Vladimir Poutine est officiellement réinvesti. Surprise de taille : il choisit de renommer Medvedev au poste de Premier ministre. Parfaite illustration du théorème de Lampedusa : « Tout change parce que rien ne change ». L’ours russe est un guépard.

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 « Une parole forte mais des gestes faibles ». Un an après son élection, voilà ce qui revient souvent dans l’opinion à propos d’Emmanuel Macron. Son principal atout pour gouverner, c’est la puissance des extrêmes, à gauche comme à droite Ou, inversement, la faiblesse de la droite et de la gauche classiques, républicaines, avec une majorité présidentielle peu expérimentée donc une Assemblée nationale brinquebalante. Celle-ci tiendra-t-elle pendant la totalité du quinquennat ? Si oui, le principal ennemi de Macron, ce sera lui-même. C’est déjà un peu le cas. « Candidat ‘ni de droite ni de gauche’, président bien de droite » commente Alain Auffray dans Libération. Comme disait Mitterrand : « Un centriste, c’est quelqu’un qui n’est ni de gauche ni de gauche ».

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Yvonne de Gaulle, en 1968, lors d’une réception au palais Beauharnais Paris. Photo © Bundesarchiv

02 mai 2018

Des sourires plutôt que des pruneaux

Mardi 24 avril

 Accolades, petits bisous, regards entendus, discours complémentaires, ambiance festive, dîners fastueux et, bien entendu, épouses complices rivalisant de tenues à faire pâlir les reines d’Hollywood et ravir les photographes de revues princières, voilà ce que l’on reçoit de la visite d’Emmanuel et Brigitte Macron aux Etats-Unis. Ce qu’il y a lieu de déceler par-delà ces images affriolantes, c’est chez le Français une volonté d’apprivoiser son alter ego étasunien en jouant copain-copain, tandis que l’autre est moins dupe qu’il n’y paraît et ne lâche apparemment rien. Comme Berlusconi dirigeait l’Italie, Trump gouverne son pays en hommes d’affaires. Eu égard aux aspects diplomatique et politique, c’est nul, mais au plan des rapports de force, c’est plutôt genre petit blanc-bec contre bon-papa rompu à la danse du scalp.

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 Il n’y a plus de nationalisme basque actif. L’ETA fit donc amende honorable plus qu’on ne l’aurait imaginé voici encore quelques années. Elle reconnaît sa «responsabilité directe » dans les actions violentes et demande pardon auprès des familles dont elle causa la douleur. Madrid salue la victoire de l’état de droit. La comparaison avec la Catalogne ne tient pas mais elle est pourtant présente en toile de fond.

Mercredi 25 avril

 Devant le Congrès à Washington, Emmanuel Macron avance deux ou trois positions qui paraissent fermes mais qui ne mangent pas de pain, qui conviennent aux démocrates, lesquels lui adressent plus d’une ovation debout ; et qui conviendront à la France puisqu’elles furent mises en œuvre sous le précédent quinquennat. Il s’agit plus particulièrement de deux accords pour lesquels Laurent Fabius joua un rôle capital : sur le Climat et sur le nucléaire iranien. Il insista aussi sur le fait que les Etats-Unis ne pouvaient pas se replier sur un nationalisme choisi, considérant que l’isolationnisme ne leur convenait guère. Il a estimé que les temps exigeaient un travail en commun et sous-entendu que les jours de printemps seraient plus agréables que ceux d’hiver mais toutefois plus frais que ceux de l’été, surtout la nuit. Bref, du concret, de l’audace et une volonté de s’épauler dans l’amitié comme dans le respect mutuel. Cet homme dynamique est un gagneur.

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 Depuis deux semaines, une polémique s’est installée autour de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Parmi les quatre personnalités qui devraient demain recevoir le titre de Docteur honoris causa figure le talentueux cinéaste Ken Loach, bientôt âgé de 82 ans, deux fois Palme d’or, soupçonné voire accusé par une grande partie de la communauté juive d’antisémitisme et de tendances négationnistes. La tension a pris une telle ampleur que le recteur fut obligé de demander un écrit à l’impétrant récusant ces accusations. Cela dû en coûter à l’un comme à l’autre. Le geste était à la limite de la politesse. On souhaite honorer une personnalité, on l’invite, et puis on lui demande un certificat de bonne vie et mœurs. Loach s’exécuta en une lettre claire dans laquelle il redit son dégoût de l’antisémitisme et son opposition à toute forme de racisme. Ces attitudes sont pour lui « méprisables », le soupçonner de les adopter est «grotesque ». La mise au point aurait dû arrêter la campagne de dénigrement. Celle-ci continue. On cherche à comprendre et l’on est bien obligé d’avancer un élément d’explication : Ken Loach est un ardent défenseur de la cause palestinienne.

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 Quand le président est absent, son gouvernement devient transparent. Un an après sa formation, il comporte encore beaucoup de ministres inconnus, compétents peut-être, dans leur branche, mais loin, très loin de l’opinion. Le défi qu’ils ont à relever ne consistera pas seulement à bien gérer leur département ; encore faudra-t-il qu’ils remportent les élections lorsque celles-ci arriveront. Pour cela, il faudra faire de la politique, c’est-à-dire « être peuple avec le peuple » comme disait Jean-Jacques Rousseau. Celles et ceux qui ne savent pas ce que cela veut dire n’ont qu’à se remémorer la joute Balladur-Chirac de 1995.

Jeudi 26 avril

 Á peine avait-il pris congé du couple Macron en route pour Paris que Donald Trump réitéra devant la presse - et cette fois brutalement – sa volonté de remettre en question deux accords fondamentaux signés par Obama, qui demandèrent des centaines d’heures de négociations, et que le président français était venu défendre : celui sur le climat et celui sur le nucléaire iranien. Du bluff ? Ne sont-ce que des menaces ? Les papouilles n’auraient-elles servi à rien? On le saura très vite. Beaucoup d’observateurs se posent la question : Trump est-il un imbécile ou un génie ? Peut-être est-il les deux à la fois…

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 Pascal Boniface, qui dirige l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), avait eu l’occasion de critiquer certaines attitudes belliqueuses du gouvernement israélien. Invité à donner des conférences dans ce pays, il s’est fait tabasser à son arrivée à l’aéroport de Tel-Aviv. Il appelait à l’aide auprès de la police et des services de sécurité. La police était là, les services de sécurité aussi ; ils ne sont pas intervenus, ils contemplaient la scène en riant. On attend que les grandes voix juives protestent, s’indignent, se manifestent, réagissent… Surtout celles qui étaient occupées à dénigrer Ken Loach à Bruxelles.

Vendredi 27 avril

 Le maître de la Corée du Nord, Kim Jong-un, et le président de la Corée du Sud, Moon Jae-in, ont imité Trump et Macron. Ils ont marché la main dans la main sur la ligne de démarcation. Si l’événement est historique, c’est par sa rareté. Parler de réunification est cependant tout à fait frivole. Ce n’est même pas mettre la charrue avant les bœufs. Ceux-ci, pour l’heure, sont à l’étable et la charrue au garage. Soyons simplement satisfaits que ces deux-là s’envoient des sourires plutôt que des pruneaux.

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 Après les prises de becs avec Bourdin et Plenel, après les boursouflures campagnardes avec Pernault, Macron aborde la littérature en dialoguant avec Michel Crépu et Alexandre Duval-Stalla dans la NRF. Colette, Giono, sa grand-mère, Camus… Et bien entendu Stendhal avant tous les autres. Jupiter se prendrait bien aussi pour Julien Sorel quand il se dit l’émanation du romanesque des Français. C’est sympathique, mais ça sent un peu trop le Lagarde et Michard.

Samedi 28 avril

 Le New York Times est tombé sous le charme de Macron. Une bonne raison de plus pour qu’il se méfie de lui-même.

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 Rimbaud a chanté les voyelles. Aucun philologue n’a encore souligné la responsabilité des consonnes. Depuis le déplacement d’r d’Henri de Pourtalès, il y aurait pourtant de quoi remplir un almanach. Petit exercice au vol et en vrac :

Souvent, se laisser bercer

Revient à se laisser berner…

Souvent ce qui est fascinant

Est également fascisant

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 28 avril 1928. Le con d’Irène paraît sans mention d’éditeur et d’auteur. Celui-ci adhérerait quatre ans plus tard au Parti communiste, abandonnant ainsi le mouvement surréaliste.

Dimanche 29 avril

 Que les deux Corées se réconcilient, c’est bien. Mais que la Chine et l’Inde procèdent à des rapprochements positifs au point que leur chef d’État se rencontrent et se concertent, c’est mieux, beaucoup mieux. Mais de ce contact, les médias ne parlent pas beaucoup. Rien de spectaculaire donc pas médiatique. Post-scriptum et nota bene réunis : Corée du Nord (26) + Corée du Sud (52) = 78 millions d’habitants. Chine (1400) + Inde (1300) = 2,700 milliards d’habitants.

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 Le Parisien – Aujourd’hui La France propose un dossier sur le travail de Brigitte Macron qui possède un véritable cabinet à l’Élysée tandis que Le Figaro, traitant aussi de la vie quotidienne au palais, précise qu’Emmanuel et Brigitte prennent eux-mêmes en charge leurs menues dépenses de ménage, depuis le dentifrice jusqu’aux croquettes du chien Nemo. Un contraste classique, une information méprisable. On avait déjà eu, dans ce type d’annonce dédaigneuse, Charles de Gaulle réglant les notes d’électricité pour ses appartements privés. Mais en ce temps-là, le Général pouvait aussi compter sur son monsieur Afrique, Jacques Foccart, qui ramenait régulièrement de ses voyages des valises de billets afin d’honorer les menues dépenses du parti des godillots. Jusqu’à présent, on n’a pas encore découvert un monsieur Afrique de renom autour de Macron. De généreux donateurs bien français figurent cependant sur une liste d’attente. Lorsque viendra le temps des gestes de reconnaissance…

Lundi 30 avril

 Au moment où l’Union européenne entame la difficile préparation de son budget pour l’an prochain, tandis que des dépenses nouvelles doivent être prévues et que l’apport du Royaume-Uni disparaîtra, Le Soir propose à ses lecteurs une éclairante pyramide des contributeurs. Les six pays fondateurs figurent bien entendu parmi les pays qui contribuent plus qu’ils ne perçoivent et c’est l’Allemagne qui tient la corde. Parmi les pays qui perçoivent plus qu’ils ne contribuent se trouvent notamment tous les pays d’Europe centrale. La Pologne est de très loin le membre le plus choyé. La Hongrie est aussi parmi les mieux rétribués. En conclusion, il est donc possible d’affirmer sans crainte de se tromper que ces deux États bluffent quand ils critiquent violemment le fonctionnement de l’Union : ils en bénéficient plus que tous les autres membres. Moralité : les mieux nantis sont les plus antis. Là aussi. 

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 Gros tracas en Macronie. Le chêne, issu des terres françaises où les soldats étatsuniens étaient venus combattre, et que Donald et Emmanuel avaient planté  dans la pelouse de la Maison-Blanche à grands renforts de photographes et devant leur épouse admirative, le chêne donc, a déjà été déplanté. Ricanements dans la presse hexagonale (on s’attend à ce que Le Canard enchaîné trouve un bon jeu de mots  en troquant « chêne » pour « chaîne ». Branlebas au palais de l’Élysée. Une explication arrive du Nouveau Monde : l’arbre aurait été déplanté « pour des raisons phytosanitaires ». Le symbole de l’amitié entre Papa Donald et son fiston serait donc en mauvaise santé ?... Á moins que l’on ait appris au président Trump ce que le mot « gland » signifiait dans le parler populaire français…

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 Il parle bien Raphaël Enthoven. Tous les matins, à 8 h 37, Patrick Cohen annonce son billet. Deux minutes de commentaires et de réflexion pour aboutir au Fin mot de l’info. C’est instructif et charmant. L’esprit se régale. Quand on l’écoute en prenant paisiblement un bon petit déjeuner, on peut lui accorder une attention soutenue, souvent bien nécessaire, et méditer le propos durant les instants qui suivent, voire même une partie de la matinée. Au volant, dans les embouteillages, ou au boulot qui vient d’être entamé, c’est moins facile. Alors le philosophe a eu la bonne idée de publier ses chroniques (Morales provisoires, éd. de l’Observatoire). Un ouvrage qui devrait être remboursé par la sécurité sociale.

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Les vraies grandes puissances : Chine et Inde. Une rencontre apaisante. Photo © India's Press Information Bureau/Handout via REUTERS

27 avril 2018

Macron règne et gouverne

Lundi 16 avril

 Plus de deux heures et demie d’entretien hier soir entre Emmanuel Macron, Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel. La table est dressée dans une salle du Trocadéro. La Tour Eiffel trône derrière le président, assis devant la baie vitrée. La diffusion est assurée en direct par BFM/TV, Mediapart et RMC. La forme est parfaite. Le fond ne révèle rien que l’on ne sait déjà. Rien. Ce matin, la presse n’est pas tendre. Ici on parle d’empoignade, là de pugilat. Partout, on considère que les échanges s’apparentaient à un combat. C’est ce que Macron voulait puisque c’est lui qui choisit ses interlocuteurs. Au-delà des impressions et des commentaires, une question restera pertinente, celle qui concernera la manière d’interviouver une personnalité du pouvoir. Ces tristes échanges virils auront au moins servi à cela : créer l’analyse et la discussion dans les écoles de journalisme.

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 L’année dernière, André-Joseph Bouglione, dresseur d’animaux depuis 30 ans (il en a 44),  décida de ne plus présenter d’animaux dans ses spectacles de cirque. Il avait perçu que cette spécialité circassienne serait bientôt interdite. Le livre qu’il publie ces jours-ci (Contre l’exploitation animale, éd. Tchou) relate sa décision et ses états d’âme. Quant à ses états de service, ils sont mis en cause par sa famille qui le traîne devant les tribunaux. Dans quelques années, des grands-parents raconteront à leurs petits-enfants qu’à leur âge, quand un cirque plantait ses tréteaux dans le village, on allait visiter sa ménagerie durant l’après-midi ; et les lions que l’on avait côtoyés dans leur cage, on les retrouvait le soir sur la piste entre les mains du dresseur qui les faisait sauter d’un plateau à un autre. Certains enfants écouteront, sceptiques. D’autres demanderont : « dis pépé, c’est quoi un lion ? »

Mardi 17 avril

 Macron pendant trois heures au Parlement européen. Une heure de discours, deux heures de débats. Belle, bonne et nécessaire prestation. Le moment est idéal : le Brexit est en cours d’accomplissement et Angela Merkel est reconduite. Ce que le président propose afin de redonner un coup de fouet à l’Union européenne, c’est surtout une réforme de la zone euro. Un budget propre, un ministre qui le gère. Macron n’est pas suivi comme un seul homme, on le savait. Le plus embêtant, c’est que la fraction dure du parti de Merkel le désapprouve aussi. Comme le président a beaucoup d’autres suggestions en réserve, la solution doit être de confectionner un paquet (un pakedge dit-on à Strasbourg – un pakedge deal même…) pour équilibrer l’ensemble et miser sur l’à-prendre-ou-à-laisser… L’autre impératif est de faire bouger les lignes (tiens ! cette expression n’a pas encore été anglicismisée…) avant le prochain scrutin européen. Ce sera le 26 mai 2019. Dans un an et un mois… « Treize mois pour réussir » doit se dire Macron à l’instar de Mendès-France. C’est là que l’on pourra jauger de sa véritable carrure. Pas à Notre-Dame-des-Landes.

Mercredi 18 avril

 Le nez contre la vitre, le constat est irréfragable : Emmanuel Macron est seul. Depuis une semaine, il occupe le terrain médiatique en grand professionnel de l’entretien, tantôt avec un bêta qui patauge dans les lieux communs, tantôt avec de faux pisse-vinaigre bien décidés à le faire trébucher (notons au passage que la partie est peut-être plus difficile à jouer avec le cireur de pompes qu’avec les pieds nickelés de la conversation). Sa parole est constamment relayée par les chambres d’échos. Lorsque le micro n’est pas accroché au revers de sa veste, il est devant lui, fixé à la tribune. Macron règne mais en même temps, il gouverne. Et pourtant, il ne récolte pas les fruits de ses engagements. Certes, c’est dû en partie au fait qu’il mise toute sa politique sur son pouvoir de persuasion. La négociation, pour lui, c’est un accueil courtois et chaleureux, café-croissant à volonté,  assorti d’un prière-de-noter. Toutefois, ses ministres sont nuls. Non pas qu’ils soient incompétents ; ils jouissent au contraire toutes et tous d’une bonne qualification et d’aptitudes à considérer les matières qu’ils gèrent. Mais la plupart d’entre eux débarquent dans la fonction. Ce sont des novices de la politique. Du reste, sans l’étrier dans lequel François Hollande lui a mis le pied, Emmanuel Macron serait lui aussi un novice. La politique est un métier. Il faut avoir labouré son pays depuis les  villes de province jusqu’aux villages éloignés des sentiers battus pour nourrir l’ambition de diriger la nation. Il faut avoir écouté le citoyen râleur autant que la pipelette du quartier pour comprendre la vie d’une société multiple et plusieurs fois séculaire. « Pour aimer la France, disait Simone Weil, il faut comprendre qu’elle a un passé. » Nicolas Hulot, couronné ministre d’État, qui refusa tant d’offres avant d’accepter celle de Macron, est depuis un an transparent. Il vient d’être incapable d’améliorer - ne pensons pas de régler … - la situation confuse qui s’installe à Notre-Dame-des-Landes où des centaines de policiers munis de grues et de grenades lacrymogènes ne parviennent pas à déloger les occupants de la ZAD. Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, est certes un vieux briscard de la politique, mais s’il fut longtemps sénateur et maire de Lyon, il n’avait jamais détenu un maroquin. C’en est d’ailleurs de même pour Édouard Philippe, excellent maire du Havre mais comme égaré à Matignon, propulsé Premier ministre sans avoir connu d’autres portefeuilles. Un passage par la place Beauvau est souvent bien utile avant de gagner la rue de Varennes. Bref, Macron est seul à exercer le pouvoir. Une radioscopie de sa majorité parlementaire pléthorique ne ferait qu’amplifier le constat. Comme ses prédécesseurs, il doit posséder à l’Élysée une équipe dédoublée, sorte de gouvernement bis qui le seconde au mieux. Sera-ce suffisant ? On en doute mais en même temps, on se dit que son échec serait catastrophique pour la France et pour l’Europe.  

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 Á La Havane, Raul Castro cède le pouvoir à Miguel Diaz-Canel. Toute la presse souligne que la dynastie des Castro s’éteint, comme si on rayait de la carte soixante années d’une épopée dont on pourra encore longtemps évaluer les apports. Le nouveau président n’était pas né quand Fidel et ses barbudos renversèrent le dictateur Battista soutenu par les Etats-Unis. Mais il y a cinq ans que Raul l’a choisi comme dauphin. Voir Diaz mener une politique opposée à celle qui l’a promu serait surprenant. Et si les Etats-Unis voulaient profiter de ce changement pour se rapprocher de Cuba, avant de flatter le nouveau président, qu’ils commencent d’abord par lever l’embargo établi depuis 1964…

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 Tariq Ramadan, toujours écroué, est à la sexualité ce que Jérôme Cahuzac (qui risque de l’être) est à la finance : « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais. »

Jeudi 19 avril

 Notre-Dame-des-Landes est en lambeaux tandis que Notre-Dame-de Paris perd certains de ses attributs. Des chutes de pierres menacent les touristes. Des sites aux noms féminins en péril : beaux symboles d’une société masculine…

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 Jérôme Garcin rend hommage à Bernard Pivot qui vient de publier Lire ! (éd. Flammarion), un ouvrage conçu avec sa fille Cécile. Le président de l’académie Goncourt, qui aura 83 ans le 5 mai prochain, avait déclaré, son légendaire petit sourire en coin, qu’il souhaitait « mourir un livre à la main ». Garcin relève que le cher Bernard confirma cette réflexion en la gravant dans ces pages-là et le compare à Montaigne qui, s’il avait pu choisir sa mort, aurait préféré « à cheval plutôt que dans un lit ». Garcin, le moment venu, devrait prendre l’initiative de dresser la mortuaire dans une librairie ou une bibliothèque. 

Vendredi 20 avril

 Chaque année, les nazis allemands sont de plus en plus nombreux à célébrer l’anniversaire d’Adolf Hitler. Mais le constat navrant (peut-être un jour inquiétant …) ne tient pas tant au nombre qu’à l’âge. Autrefois, seuls ne se retrouvaient que de vieux nostalgiques. Á présent, on y découvre des jeunes gens dont même les parents n’étaient pas nés lors de l’incendie du Reichstag.

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 Comment faut-il traduire le communiqué de la Corée du Nord annonçant qu’elle ne procédera plus à des essais nucléaires ? L’information fait la une des médias. Mais ici on parle d’abandon, là de suspension, là encore d’interruption… L’avenir déterminera l’emploi du verbe propre. En attendant, on décèle dans cette décision plutôt la sagesse et la sérénité de Xi Jingping plutôt que l’esbroufe de Donald Trump.

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 Chaque étoile est un soleil. Il est donc probable que des planètes tournent autour d’elles. La NASA vient d’envoyer un télescope spatial susceptible d’en identifier. Ajouter à cette information la question « Et Dieu dans tout ça ? » devient ridicule ou, à tout le moins, dérisoire.

Samedi 21 avril

 Et si Kim Jong-un s’amusait à se moquer du monde ? S’il faisait seulement preuve d’habileté en jouant sur les mots sans vraiment modifier ses actes ? Chef d’un petit État de 25 millions d’habitants où la pauvreté n’a d’égale que la bêtise du système, le voilà au cœur du sort de la planète en prononçant quelques mots choisis. Un rire idiot.

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 21 avril 2002. Le mot de Lionel Jospin, défait, était juste. Ce fut un coup de tonnerre. Au premier tour de l’élection présidentielle, il obtenait 16,18 % des voix et il était coiffé par Jean-Marie Le Pen qui en totalisait 16,86 %, soit moins de 190. 000 suffrages de différence. On fut à la fois déçu, horrifié, apeuré. Des manifestations s’organisèrent tous les jours pour « sauver la démocratie ». Le vieux fasciste rigolait grassement. C’était son soir de gloire. Il savait pertinemment qu’il n’aurait aucune chance au second tour. Il ne le souhaitait d’ailleurs pas. De fait, il permit à Chirac de réaliser un score digne de celui que Louis-Napoléon Bonaparte avait atteint contre le pauvre Lamartine, 82 %. Le fascisme ne passa pas. En 2017, le Front national fut encore présent au second tour, avec Marine Le Pen cette fois, qui avait réuni plus de 20 % des suffrages, soit plus de 7,6 millions de voix. L’entre-deux tours fut calme. On savait que Macron l’emporterait. Lors du face-à-face, Marine fut lamentable. Elle obtint quand même 34 % des voix. On se dit « ouf ! » et on fit la fête. Marine « n’avait » réuni que 10,6 millions de voix. - Et le fascisme ? Il n’est donc pas passé ?… - Non, pas encore…

Dimanche 22 avril

 Andrea Nahles est confirmée à la tête du SPD. Elle sera l’interlocutrice prioritaire d’Angela Merkel. Deux femmes qui ont intérêt à s’entendre pour le bien de l’Allemagne donc aussi pour celui de l’Europe. Et dans leur famille politique, deux défis : celui, pour Merkel, de gouverner en tenant compte des ultras de la CDU ; celui, pour Nahles, de remettre le SPD à un niveau plus élevé dans l’opinion. Au bout du quinquennat, Merkel partira, quelle que soit la réussite de son dernier mandat. Nahles partira également, si elle ne remplit pas son contrat. Ou alors, elle remplacera Merkel. Ainsi va la vie politique, en Allemagne comme ailleurs. Ainsi nous la décrit-on en omettant de souligner la part des événements imprévus et d’insister sur le sens de l’Etat. Deutschland ûber Nahles.

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 Rien ne se profile à l’horizon du 5 mai pour le bicentenaire de la naissance de Karl Marx. En Europe du moins, car aux Etats-Unis, une jeunesse de plus en plus nombreuse, qui clame son insatisfaction et même son inquiétude du néolibéralisme, se réclame du philosophe de la lutte des classes. Une ritournelle inattendue.

Lundi 23 avril

 Il est de bon ton, dans les mondanités culturelles, de trouver que le duo Bacri-Jaoui s’essouffle. L’observation sociologique des manies et des tics de « tous ceux qui voudraient avoir l’air et qui n’ont pas l’air du tout » (Brel) reste néanmoins aussi pertinente que féroce. On le vérifie encore dans Place publique, une satire qui dépeint la pendaison d’une crémaillère dans une campagne proche de Paris, où se retrouvent des travailleurs de show-biz et de la télévision qui s’échangent tantôt mamours tantôt réflexions aigres-douces. Le bougon est, une fois de plus, magnifique dans son rôle d’animateur-vedette qui prend de l’âge.

                 

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