semaine 21
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Amérique latine: la lutte contre les inégalités sociales se poursuit

Le 17 février 2019

Vendredi 8 février

 Fini les bisous. Devant les photographes, Theresa May et Jean-Claude Juncker se toisent du regard en se serrant la main.

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 Il ne faut pas manquer les savoureux billets de François Morel à 8 h 55 le vendredi sur France Inter. C’est la meilleure manière d’achever la semaine et de se préparer à jouir de sa vraie fin. Et si l’horaire ne le permet pas, grâce aux miracles de l’ordinateur (un mot français qui s’est imposé en supplantant personal computer), on peut toujours le braudecaster (un anglicisme désormais francisé). François Morel, c’est le prince du domaine L’Air-de-ne-pas-y-toucher, un terrain où l’on ne peut s’aventurer qu’avec un troisième œil, celui qui réside dans le cerveau entre la plage de la nostalgie et le couloir des superfluités. Ce matin, il s’est choisi comme thème de réflexion Comment conclure le Grand débat ?, et en trois minutes, il révèle l’essentiel : Macron est courageux de consacrer beaucoup de temps aux échanges et de se livrer à des logorrhées, mais convenons qu’il connaissait déjà les raisons du malaise ; c’est même en démontrant qu’il les savait – et qu’il s’était engagé à les corriger – qu’il est parvenu à rallier sur son nom une majorité de suffrages. Morel ne cite pas Socrate, Montesquieu ou Heidegger. Sa référence, c’est Jean-Claude Dus, l’un des héros des Bronzés font du ski, celui qui n’en finit pas de préciser ; « Je sens que je vais conclure. » Et tout le monde a compris.

Samedi 9 février

 Le président de l’Assemblée vénézuélienne, Juan Guaido, autoproclamé président de la République en lieu et place du président légitime Nicolas Máduro, « n’exclut pas de demander pour son pays une intervention militaire américaine. » Et voilà comment s’effectuent les petits ballets en changements de pouvoir tels que l’Amérique latine les a connus depuis que les Etats-Unis sont devenus les gendarmes du monde. Autrefois, ils fomentaient un putsch en chargeant la CIA de l’organiser. La méthode a changé. Elle est plus perfide, plus simulatrice. On répond à l’appel en demandant aux voisins de remplir la mission. Il faut s’attendre à ce que le Brésil et la Colombie jouent en domestiques zélés les redresseurs de tort.

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 Macbeth au Théâtre du Parc, Bruxelles. Comme l’avidité du pouvoir est un thème présent à toutes les époques dans l’histoire de l’humanité, la tentation d’une mise en scène originale est récurrente. Sur la scène, les comédiens ne hurlent pas toujours. Parfois, ils ne font que crier. Ils ricanent aussi. Souvent. Gestes infâmes. Éclats de voix permanents. Il est parfois bien pénible de distinguer le texte de Shakespeare au sein de tant d’agitations des corps et d’extensions vocales. L’œuvre du géant britannique met le public sous une tension permanente. Faut-il que le metteur en scène en rajoute ? Du sang, du sang et des viscères… Comme un cinéaste, Georges Lini traduit en images les paroles débitées en saccades. Pour accentuer encore les roulements des mots, un micro est par moments proposé aux comédiens qui s’en servent pour éructer. Pire : ce sont parfois les mots de Lini que le public découvre (« les copines de Macbeth », est-ce bien sérieux ?), et non pas ceux de Shakespeare. On est pourtant au théâtre, là où les propos doivent habiter les pensées du spectateur, façonner la métamorphose des sens, afin que l’oreille regarde et que l’œil écoute. Ce n’est hélas que du grand guignol tragique. Tout le monde assassine tout le monde, y compris Shakespeare.

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 Le bâton, instrument permanent d’une carrière politique en trois temps : le bâton de pèlerin, les discussions à bâtons rompus et, enfin le bâton de maréchal.

Dimanche 10 février

 Au siècle passé, portée par les forces de l’argent, la droite considérait qu’un gouvernement de gauche était une anomalie. Très naturellement, si elle reconnaissait à la gauche le droit de s’opposer (sic), elle concevait le pouvoir comme sa propriété. Il y avait une certaine logique dans le raisonnement puisqu’elle se mettait au service du système économique. Les temps ont quelque peu changé mais parfois, les bas instincts reprennent le dessus. Ainsi, la droite espagnole a mobilisé quelques dizaines de milliers de manifestants cet après-midi dans les rues de Madrid pour réclamer la démission du Premier ministre socialiste Pedro Sanchez accusé de ne pas être assez dur avec les séparatistes catalans. Le paradoxe serait comique s’il ne concernait pas l’équilibre de l’État espagnol. C’est que Pedro Sanchez est à la tête d’un gouvernement minoritaire, parvenu au pouvoir à la suite d’un échec de la droite majoritaire impliquée dans des affaires de corruption.

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 D’après Ben Rhodes - qui fut conseiller-adjoint à la Sécurité nationale sous la présidence Obama, et dont le livre Obama confidentiel paraît demain en français (éd. Saint-Simon) -  à l’aide de sa Fondation, l’ancien président va combattre le racisme et le nationalisme en Europe. On le remercie, mais s’il pouvait d’abord œuvrer à faire en sorte que Trump ne soit pas réélu l’an prochain, ce ne serait déjà pas si mal.

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 Les invisibles, film documentaire-fiction de Louis-Julien Petit qui suit les méandres de pauvres femmes et de femmes pauvres sur le point de vivre dans la rue, prises en charge par de bonnes âmes gérant un centre d’hébergement de jour. Autrefois, un film social montrait un combat collectif. Désormais, si le groupe existe en un destin commun, ce n’est pas sa cohésion qui est gage de réussite, et chaque succès individuel, ainsi qu’un emploi déniché pour une personne de l’assemblée, est en soi un point positif pour la personne concernée, bien sûr, et pour les aides sociales. Sans plus.

Lundi 11 février

 Si les Etats-Unis s’impliquent au Venezuela par souci de voir bien fonctionner la démocratie, pourquoi n’interviennent-ils pas en Arabie Saoudite ? Cette interrogation faussement naïve est formulée par Rafael Correa, l’ancien président de l’Équateur (2007 – 2017). Retiré à Ottignies en Belgique avec sa femme et ses trois enfants, il est désormais persona non grata en son pays après avoir contesté la politique de son successeur qui était pourtant son vice-président mais qui se laisse tenter par un virage néolibéral. Correa incarnait la nouvelle gauche latino-américaine avec le Vénézuélien Hugo Chavez et le Bolivien Evo Morales qui doit se sentir aujourd’hui bien seul. Malgré les poussées d’extrême droite, malgré les nouvelles immixtions américaines dans les économies, même lorsque l’on manipule l’appareil judiciaire (le magistrat qui envoya le président Lula en prison est aujourd’hui ministre de la Justice au Brésil…), l’engagement socialiste latino-américain ne périra pas. Car les partageux ne meurent jamais et la lutte contre les inégalités sociales et la pauvreté organisée finit toujours par renaître, et parfois triompher.

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 Dans Le Point du 8 novembre 2018, Mona Ozouf déclarait que « L’éloquence macronienne titube entre pathos ornemental et trivialité. » Ce serait intéressant de vérifier cette affirmation à présent qu’il se livre à de longues interventions devant les maires attentifs et souvent perplexes.

Mardi 12 février

 Serpentins et cotillons. En Turquie, 1112 mandats d’arrêt ont été lancés ce matin contre des personnes susceptibles d’avoir participé au coup d’État du 16 juillet 2016. Á 17 heures, 700 d’entre elles avaient déjà été emprisonnées. Erdogan s’est construit un immense palais. Il a doté son pays d’une immense mosquée. Il va devoir aussi bâtir une immense prison.

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 L’écrivaine Christine Pedotti, qui publie Qu’avez-vous fait de Jésus ? (éd. Albin Michel) est inquiète. « Soit l’Église se réforme, soit elle devient une secte. » Qu’elle se rassure. L’Institution a surmonté toutes les crises en vingt siècles. Elle a massacré à tour de bras, condamné à tort, sanctionné aveuglément, censuré des évidences, imposé un dogme parfois par la force ; et elle est toujours là. Certains membres de sa structure se livrent même à une démonstration par l’absurde : si l’Église est toujours là, malgré ses erreurs et ses horreurs, c’est bien qu’il existe quelque chose de plus fort (et de plus haut) qui la soutient… De fait, le communisme soviétique, autre forme d’église avec des clercs ambitieux et déviants, église sans ciel, n’a tenu que 70 ans… Pedotti prétend que « les évêques ne voient pas le crime dans lequel il y a une victime, mais le péché dans lequel il y a un pécheur. » Pan sur les prêtres pédophiles ! Pense-t-elle qu’il n’y avait pas de prêtres pédophiles aux temps jadis ? Cela n’a pas mis l’Institution en péril. Et la voilà, enfonçant des portes ouvertes. Bah… !

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 Le populisme aux Etats-Unis, le livre de Jérôme Jamin, professeur à l’université de Liège (département de science politique) (éd. du Centre d’Action laïque, Bruxelles), porte en sous-titre : Un regard pour l’Europe. Très documentée, très précise à travers les évocations des mandats des récents présidents américains, aussi bien démocrates que républicains, l’étude débouche donc sur l’analyse du Vieux continent. Une longue énumération des patronymes aboutit toujours à la même identification : le populiste oppose le peuple et les élites, il hait la complexité politique en usant du bon sens qu’il transforme en slogan pour recruter des partisans. En fait, les populistes placent le clivage peuple / élites au-dessus de tous les autres (gauche / droite, travail / capital, riches / pauvres, etc.). Leur moteur, c’est la flatterie. Si intéressant soit-il, le livre ne dit pas comment lutter contre les populistes. Á compter du moment où l’on sait que la phrase-slogan rapporte plus que l’explication raisonnée forcément plus longue ; à compter du moment où l’on a conscience que les moyens de communication sont tous axés sur la brièveté, la solution n’émerge pas d’elle-même. L’Éducation, encore et toujours. Il n’y a pas d’autre recours.

Mercredi 13 février

 En Inde, il y a toujours un Gandhi pour gouverner. De la famille Nehru, fille, petite-fille et arrière-petite-fille de Premiers ministres, Priyanka Gandhi se présente aux élections législatives qui auront lieu au printemps (la date n’est pas encore arrêtée). Elle a 37 ans et un grand bagage dynastique dont aura bien besoin le célèbre et puissant parti du Congrès. Car en Inde aussi la poussée nationaliste fait des vagues.

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 Si les négociations progressent entre Américains et talibans, on ne parle pas encore de cessez-le-feu à Kaboul. Et si les Américains quittent l’Afghanistan, les talibans reprendront le pouvoir. L’équation ne relève plus de la prédiction.

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 « Je ne sais pas si je suis des champs ou de la ville » déclarait Alain Juppé au Journal du Dimanche (Le JDD) le 28 octobre dernier en présentant son Dictionnaire amoureux de Bordeaux (éd. Plon). Désormais, il sera membre du Conseil constitutionnel et plus rien d’autre. On sentait bien qu’il avait changé d’ardeur depuis qu’il avait dû abandonner son dessein pourtant bien préparé de concourir à la présidence de la République. Il s’était replié sur Bordeaux. Certes, il aime cette ville et, surtout, cette ville l’aime. Mais c’était néanmoins un repli…Et cet homme n’aime guère fréquenter les coulisses de l’Histoire. Il devrait enrichir les travaux de cette Instance si fondamentale présidée par Laurent Fabius, un homme qu’il estime et avec lequel il fera sûrement, comme on dit, du bon travail. Dans cet entretien sincère et même chaleureusement confidentiel donné au JDD, Juppé, s’appuyant sur Mauriac, un autre Bordelais, évoquait Paris dans le miroir de Bordeaux : Paris a représenté pour moi, non pas solitude mais l’anonymat et l’accès à la culture. François Mauriac a écrit en 1926, à 40 ans, alors qu’il venait de fuir Bordeaux : ‘Paris est une solitude peuplée ; une ville de province est un désert sans solitude’. François Mauriac a eu des rapports tourmentés avec ses racines. Il y a eu rejet puis retour. » Pour Juppé, il y a plutôt projet après retour.

Jeudi 14 février

 En 2016, le califat de Daesh s’étendait sur un territoire équivalent à celui de la Grande-Bretagne, occupant une partie de la Syrie, une autre de l’Irak et même une portion de l’Iran. Aujourd’hui, Daesh est replié sur 1km², à la frontière irako-syrienne. Autant dire que ses jours sont comptés. Reviendra-t-on alors aux interrogations qui alimentaient les discussions il y a cinq ans : quid de Bachar al-Assad ? Rien n’est moins sûr. Quant à l’ONU, elle estime à 18.000 le nombre de djihadistes encore dispersés dans la région.

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 De l’émotion comme principale information. Alain Juppé abandonne la politique. Il devient membre du Conseil constitutionnel. Il donne une conférence de presse en sa chère ville de Bordeaux qu’il ne peut donc plus diriger. Il est ému aux larmes. Ce sont les seules informations que l’on diffuse, les seules images que l’on reçoit. Pourtant, l’ancien Premier ministre de Chirac n’a pas produit que des pupilles humides. Il a aussi laissé des propos en forme de testament qui méritaient d’être diffusés. Ainsi, il a dénoncé « la montée de la violence sous toutes ses formes, verbales et physiques, le discrédit des hommes et des femmes politiques réputés ‘tous pourris’, la stigmatisation des élites dont tout pays a pourtant besoin dans ce climat général infecté par les mensonges et les haines que véhiculent les réseaux sociaux. » Il a souligné que « l’esprit public, la vie publique, sont difficiles à vivre et lourds à porter. Aujourd’hui, aucune fonction n’inspire plus le respect à nos concitoyens, il faut agresser, il faut insulter, systématiquement. »

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 « Encore une taxe et tellement injuste parce qu’inégale ! » Voilà ce que la taxe carbone, avait, à l’automne dernier déclenché une mobilisation d’indignés qui s’identifieraient bientôt en portant un gilet jaune. Le président avait été contraint de la retirer de ses projets. Sa majorité se propose de la remettre en débats, moyennant des ajustements visant plus d’équité. Il ne faut pas contrarier les vocations. Si des députés souhaitent voter des mesures suicidaires, c’est leur affaire… Rien que de reparler de cette mesure sans changer son appellation est déjà stupide.

Vendredi 15 février

 Des analyses pertinentes commencent à paraître à propos des prochaines élections européennes. Il semble que les observateurs constatent enfin (ce qui semblait cependant prévisible sinon évident) que les partis populistes vont réussir une percée remarquable, permettant à un groupe parlementaire d’extrême droite de se constituer voire même de peser sur les débats et les décisions d’une manière lourde et déstabilisante. Une conséquence serait que pour la première fois depuis 1979, date de la première élection au suffrage universel, les démocrates-chrétiens (PPE) et les sociaux-démocrates (PSE) ne disposeraient plus à eux deux de la majorité. Ils devraient composer avec les libéraux (ALE), ce qui aurait pour conséquence de voir apparaître l’un de ceux-ci (Michel ? Verhofstadt ?) dans un des postes aux commandes. Ces suppositions attendent évidemment confirmation. Il est néanmoins curieux de vérifier que pour l’heure, elles ne sont encore qu’effleurées. Un spécialiste comme Quentin Dickinson par exemple, installé depuis plus de trente ans à Bruxelles et consulté par des médias sérieux, fait preuve d’une étrange cécité devant ces éventualités.

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  N’est pas Hitchcock qui veut. Olivier Masset-Depasse voudrait bien l’être mais il ne l’est pas. Dans son dernier film, Duelles, il plagie carrément des subterfuges du grand maître du suspense, allant même jusqu’à faire en sorte que l’une de ses deux héroïnes ressemble, par le maquillage et la coiffure, à l’actrice préférée de tonton Alfred. Mais le raffinement dans le clair-obscur de l’intrigue manque. Le film étant l’adaptation du roman de Barbara Abel Derrière la haine (éd. Pocket, 2013), il se termine par une sorte de scène apaisante en image de bonheur alors que cette situation, dérangeante pour le spectateur, n’est que l’aboutissement d’une entreprise meurtrière menée par celle qui laisse un sourire heureux au moment du générique de fin. Duelles est un drame psychologique bancal dont le cinéma belge se passerait bien. Il ne sortira en salles que le 24 avril mais il fut présenté ce soir en avant-première de gala pour l’ouverture du 34e Festival international du Film de Mons. C’est dommage. Cette manifestation désormais renommée pouvait prétendre à une plus belle affiche.

                                                    

Image: 
Voir l’intéressante interview de Rafael Correa dans Le Soir du 9 février 2919 : « Il y a une indignation sélective sur le Venezuela ». Photo © Wikipédia

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