semaine 32
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Arte: « Le Temps des Ouvriers »

Le 01 mai 2020

Vendredi 24 avril

  50.000 morts et davantage… De jour en jour, les chiffres des victimes deviennent de plus en plus élevés aux États-Unis. Le Brésil connaît une progression aussi inquiétante. « Une petite grippe » disaient-ils…

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 Plus on avance dans le confinement, plus on spécule sur le déconfinement, et plus les entretiens commentés fleurissent dans les journaux et périodiques à propos de « L’Après ». Il est devenu indispensable de trier, de sélectionner rigoureusement dans ce fatras, tant les bavardages les plus divers et farfelus sont imprimés. La tendance à un rôle plus directif de l’État, notamment aux plans de l’organisation des solidarités, de la réduction des inégalités, de la maîtrise d’une solide politique de santé publique et même des contrôles de l’activité bancaire semblent se dégager. Il convient toutefois de s’attendre à ce qu’une lourde crise économique et sociale surgisse dès les premiers moments de l’Après. Raison de plus, dira-t-on pour que les gouvernements se saisissent des réformes de fond (… et de fonds…) sans tarder. Retenons, dans la pléthore des idées, les propos que Matthieu Pigasse, écrivain, banquier d’investissement, expert financier, confie au journal Les Échos :

« Cette crise marque la fin du capitalisme néolibéral tel qu’on l’a connu, bâti autour du triptyque : mondialisation, baisse du rôle de l’État et recul de la protection sociale. Peut-être que la relocalisation des chaînes de valeurs produira de l’inflation, et alors ? C’est le prix à payer. Un peu d’inflation ne fera pas de mal à la dette, et c’est bon pour faire redémarrer l’appareil de production. Je ne vois pas pourquoi on se ferait peur. Surtout, je pense qu’il n’y a plus de lien entre la création monétaire et l’inflation (…) La priorité, c’est la cohésion de la société, le partage. Il vaut mieux rémunérer les fonctions essentielles, la santé, le transport, augmenter les salaires et les prix, là aussi assumer une redistribution. »

Samedi 25 avril

 Une évocation pour le centième anniversaire de Michel Audiard, le 15 mai prochain. En illustration de la réplique : « Les cons ça ose tout ! C’est même à ça qu’on les reconnaît… » (Lino Ventura dans « Les tontons flingueurs »).

 Le 15 avril 2019, en découvrant les images tragiques de Notre-Dame de Paris incendiée, Donald Trump s’était exclamé : « Qu’attendent-ils pour sortir les canadairs ? » Tout en étant persuadé qu’il en débiterait encore des savoureuses, on pensait que celle-là resterait au sommet de sa bêtise. Que nenni ! Cette semaine, lors d’un point de presse consacré au Covid-19, il s’est demandé si l’on ne devrait pas injecter un désinfectant dans les poumons. Assise à côté de la tribune présidentielle, la conseillère médicale se taisait mais un mouvement de jambes agitées trahissait son énervement. 

 Il y a des jours où la désopilance embarrasse, dérange, incommode, fait honte.   

 Bernanos à propos de l’Amérique : « Un géant au cerveau de baby ».

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L’une des manières agréables de se distraire dans le confinement consiste à lire (ou relire) « Madame H. », le petit livre que Régis Debray publia en 2015 (éd. Gallimard). Cela rend l’amertume heureuse… « Comment rester fidèle à sa jeunesse dans un monde où un dîner intéressant est celui où l’on ne parle pas de politique ? » … « Est-ce vraiment une mauvaise nouvelle qu’il n’y en ait pas de Bonne à espérer ? » … « On ne sait plus où l’on va quand on ne sait plus d’où l’on vient » …

Dimanche 26 avril

 Un moment important dans l’histoire de la Belgique.

La Première ministre Sophie Wilmès (Ixelles, le 15 janvier 1975) est l’invitée de la célèbre émission de Pascal Vrebos à 13 h 20 sur RTL.

 Est-ce l’Homme qui crée l’événement, ou est-ce l’événement qui crée l’Homme ? S’agissant de Sophie Wilmès, la réponse va de soi. Le hasard du destin provoque la nécessité du présent. Sic transit gloria mundi..

 En octobre, le Premier ministre Charles Michel la choisit à sa succession tandis qu’il ne devait embrasser sa nouvelle fonction de président du Conseil européen que le 1er décembre. Était-ce bien opportun ? Même la sage Antoinette Spaak parla d’ «abandon de poste ».

Les historiens décrypteront les motivations. En avait-il marre de ce pays complexe et parfois loufoque (comme naguère Verhofstadt) ? Souhaitait-il plutôt permettre à sa famille politique de marquer l’Histoire en donnant au pays pour la première fois une femme à la tête de son gouvernement ? Certes, ce n’était qu’un gouvernement en affaires courantes (ce qui permit au galant président des nationalistes flamands de la railler en la considérant comme « la concierge du 16, rue de la Loi ») … Mais c’était aussi pour Michel l’occasion de remercier sa ministre du Budget dont il eut bien besoin de compter sur ses capacités. Enfin, peut-être répondait-il au souhait de son mentor Macron qui désirait bénéficier de son serviteur de luxe sans tarder ? Un peu de tout cela sans doute…

 Les affaires courantes couraient. Les pré-formateurs se succédaient au palais jusqu’à ce qu’une sale petite bébête invisible se mit à courir aussi.

 Et voilà Sophie Wilmès propulsée d’un extrême à l’autre, chargée d’accomplir sa tâche en étant dotée de pouvoirs spéciaux.

 L’heure est grave. Le péril est inédit. Elle vient de donner une conférence de presse planifiant le déconfinement. Si cette séance parut interminable, c’est parce que la Première était animée du besoin pédagogique d’expliquer, d’expliquer encore, sachant malgré tout qu’elle serait incomplète. Elle découvre l’ingratitude de la fonction mais on peut augurer qu’elle n’est pas surprise.

 Quoiqu’il en soit, elle n’est animée que d’une seule volonté : assumer, toujours assumer. Droit devant.

 L’image est presque déroutante. Cette femme manque sûrement d’heures de sommeil et cependant, elle ne semble pas fatiguée…

 Elle sait que sa prestation constituera un repère dans l’histoire de son pays puisqu’elle est confrontée à une situation tout à fait exceptionnelle, comme l’est d’ailleurs le monde entier.       

 Alors, consciente de son devoir devant la société qui tantôt l’attend, tantôt la suit, elle va effectuer une prestation remarquable, un sans-faute grâce à un sens pédagogique parfait et des explications claires, sans équivoques. Elle dit et commente. Elle n’emprunte jamais un chemin de traverse. Les questions sont toutes précises, les réponses doivent l’être aussi.

 Le duo fonctionne à merveille, l’émission sera donc excellente.

 Son groupe (Conseil national de sécurité) aussi fonctionne à merveille. Eh bien oui, cette crise permet aux instances fédérales et aux entités fédérées de bien travailler de conserve. Car il s’agit, ni plus ni moins, de « réinventer le fonctionnement de la société ». C’est plus tard que le débat politique pourra reprendre sa place.

 Tout, dans le comportement de la Première ministre, est maîtrise.

 Maîtrise du sujet. Rien ne lui échappe, elle semble connaître le dossier à fond. Maîtrise du groupe. Il y a un pays et des problèmes communs à gérer ensemble, au cordeau.           Maîtrise du temps. La communication sur les masques peut varier selon le calendrier ; il y aura bientôt informations et précisions à communiquer d’ici au 4 mai, et entre le 4 et le 11, ainsi qu’entre le 11 et le 18. Maîtrise des situations. Le cas des joggeurs est intéressant, les doutes du Vice-premier ministre Koen Geens sont ressemblés à de l’anecdotique ; l’idée de reporter la Fête des mères du ministre-président flamand Jan Jambon l’est également.

 Car au-delà des décisions, ce qui importe, ce sur quoi le gouvernement doit compter en premier lieu, c’est le bon sens et le degré de civisme de la population.

 Le questionneur ne la titille pas outre mesure – l’importance du rendez-vous en serait tachée – mais l’invitée ne désempare pas. Elle est pleinement dans son rôle.

 L’événement ? De Gaulle avait l’habitude de commenter avec sa perfidie habituelle : « Face à l’événement, c’est à soi-même que recourt l’homme de caractère ». On y est.

 La politique ne pouvait pas être totalement absente. Trois petits points l’illustrèrent :

  • 5/10 pour la gestion européenne de la crise. Bien vu. Euh… Qu’en pense Charles Michel ?
  • La remarque d’Écolo : pschitt ! Bad timing avait-elle raisonné sur un autre cas…
  • Juin, la reprise des négociations ? 10/10.

 Traduction de cette troisième cote maximale : un deuxième trimestre de pouvoirs spéciaux ne sera pas possible ou nécessaire, et comme aurait dit Chateaubriand : « Á vous Messieurs ! »

 Cette femme est remarquable. Elle est parfaite pour gérer techniquement une situation, si complexe soit-elle. Les pérégrinations verbales interminables, les petits jeux partisans ne l’intéressent pas. Elle n’est pas faite pour cela. On sent qu’elle se retirera lorsque ce temps-là reviendra. Oui, toutes proportions gardées, il y a là une attitude gaullienne.

Lundi 27 avril

(Ce jour-là, en 1784, première représentation du « Mariage de Figaro », ou « La Folle journée », au Théâtre François – aujourd’hui de l’Odéon)

 « Parce que vous êtes un grand Seigneur, vous vous croyez un grand génie ! Noblesse, fortune, un rang, des places : tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus… »

Beaumarchais pas mort.

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 Les éditions Perrin rééditent l’ « Histoire de France » de Jacques Bainville. La première édition, publiée par Arthème Fayard, datait de 1924. Ce monarchiste nationaliste avait été oublié en tant qu’historien. On ne sait trop pourquoi Perrin le remet au goût du jour. On sait encore moins pourquoi Franz-Olivier Giesbert en a signé une préface. Bainville était aussi piètre diariste mais disciple de Maurras, il fit une entrée remarquée à l’Académie française. On ne trouvera certainement pas beaucoup de critiques dans la presse. Bien entendu, Le Figaro magazine s’est fendu d’un éloge, néanmoins – reconnaissons-le - mesuré. Une prudence s’impose… Ce qu’il n’est pas dit, ce que peu de gens savent, c’est que Bainville mourut le 9 février 1936 et que ses funérailles eurent lieu quatre jours plus tard, pendant la campagne qui porterait le Front populaire au pouvoir. Le cortège funéraire causa un embouteillage où se trouvait Léon Blum. Des membres de l’Action française participant aux obsèques le reconnurent et le rouèrent de coups. Si des ouvriers d’un chantier voisin n’étaient pas intervenus, il est probable que Blum aurait été lynché. Il en sortit ensanglanté ce qui créa un grand émoi dans la population. Cela ne l’empêcha pas d’être Président du Conseil trois mois plus tard. 

Mardi 28 avril

 « L’accès à la vérité, disait Simone Weil, passe par la vérité du malheur. »

 Dans Le Monde, Alain Constant avait prévenu : « Autant le souligner en préambule : tant qu’une chaîne diffusera un programme aussi ambitieux et réussi sur le fond comme sur la forme que ce documentaire de près de quatre heures, « Le Temps des ouvriers », divisé en quatre épisodes, la télévision méritera d’être regardée. »

 Il n’avait pas tort. Cette soirée fut d’un intérêt mémorable, alliant des témoignages parfaitement adaptés aux sujets, reflétant les conséquences des faits après en avoir exposé les causes, dégageant les situations dans un élargissement géographique adéquat qui conférait aux démonstrations la caractéristique d’une large évolution du capitalisme, déjà, en conséquence, lancé dans ce qui deviendra la mondialisation.

 Stan Neumann, le réalisateur, doit être salué, complimenté sans retenue, mais le déroulement des génériques démontrait qu’il fut entouré d’un nombre impressionnant de collaborateurs. Tous méritent le coup de chapeau, en particulier les documentalistes qui prélevèrent d’archives abondantes nombre de pièces inconnues voire inédites. Il ne faudrait pas être étonné que des ouvrages naissent demain au départ de ces quatre films.

 Sur le fond bien entendu, au terme de la vision, l’on comprend que Zola ait déduit de ces hordes d’esclaves soumis à la seule loi du profit pour quelques-uns l’aube d’une nouvelle humanité ; de même que l’on saisit la prescience de Marx et Engels par l’approche de bouleversements sociétaux inévitables, et, partant, l’élaboration d’une autre forme d’organisation sociale au sein d’une économie repensée. Quelques témoignages du présent assez bien sélectionnés – comme ceux du travail à la chaîne dans l’industrie automobile – laissent démontrer que le temps des ouvriers n’est pas une époque totalement révolue. Si l’on peut considérer certains gestes quotidiens abrutissants voire abêtissants dans l’exercice d’un travail lié à la simple et seule production, l’évolution de la condition sociale limite la comparaison tant les racines ancestrales du boulot évoqué semblent parfois tellement atroces.

 Cette fresque hallucinante - y compris pour ceux qui avaient déjà visité ces temps-là et en avoir parfois même vécu des bribes – survient dans des heures annonçant coûte que coûte des changements profonds dans l’évolution du capitalisme et donc dans la nature d’une société différente à de nouveau faire éclore. Faudra-t-il soumettre les biens et les objets aux lois du profit à tout prix, en y mêlant même les actes de guérir ? Ou plutôt envisager une société où l’on produit le nécessaire sans qu’un dopage d’appétit ne conduise à la consommation de superflus ? Ceux qui, comme André Gorz, ont dénoncé la folie du profit exécrable, sans fin et sans frein, deux ou trois décennies avant la fin du siècle passé, basaient leur raisonnement sur des sondages et des enquêtes établis autour d’une question simple : « Préfèreriez-vous accomplir un travail intéressant et pas très bien payé ou un travail abrutissant mieux rémunéré ? » Les réponses allaient toujours dans le même sens : un oui franc et massif pour le travail intéressant, en diminution chez les répondants au fur et à mesure que l’on descendait dans l’échelle, depuis le haut niveau universitaire jusqu’au manque total de qualification ; mais avec toujours une préférence pour l’art de vivre et le bonheur de se réaliser. Voilà du grain à moudre pour les futurs bâtisseurs. En attendant c’est encore un moment idéal pour retrouver ce livre tellement essentiel à digérer pour un progressiste, devenu presque son bréviaire : André Gorz. « Adieu au prolétariat. Au-delà du socialisme », éd. Galilée, 1980. Et après cette lecture, ces relectures, savoir que Gorz en a publié d’autres ensuite, tout aussi pertinents, et rester attentif au fait qu’un éditeur devrait faire paraître un jour prochain le rassemblement des chroniques prospectives que cet homme affable donnait au Nouvel Observateur sous le pseudonyme de Michel Bosquet.

Mercredi 29 avril

 Marcel Mariën, ce vieux coquin surréaliste, longtemps complice de Magritte, aurait eu 100 ans. Une grande exposition rétrospective devait être inaugurée ce soir, mise sur pied par Xavier Canonne, spécialiste de l’œuvre, à laquelle il consacra une étude magistrale (« Marcel Mariën, le passager clandestin », éd. Pandora / Ronny Van de Velde, 2013). Crise sanitaire oblige, on se contentera donc de refeuilleter cet ouvrage, et de se remémorer quelques aphorismes ciselés : « Les cannibales n’ont pas de cimetière », « Le miroir reflète la rose, non son parfum » en suivant ce judicieux conseil : « Il faut toujours remettre sa vieillesse à demain ».

Jeudi 30 avril

 Mohamed Ben Salmane ne sait plus où donner de la tête. Selon sa volonté, on décapitera moins en Arabie Saoudite. Il traîne toujours comme un boulet l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, jamais sorti du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul le 2 octobre 2018. Alors le fringant MBS fait un geste. Il abolit la peine de mort pour les crimes commis par des mineurs. Le saint homme… On imagine la douleur morale qui dut l’étreindre lorsqu’il finit par se résoudre à devoir prendre une mesure si libertaire.   

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C’est le temps des déconfinements progressifs. C’est-à-dire celui des reproches. Ah ! Tous ces gens qui auraient tellement mieux agi que ceux contraints d’assumer… !  Comme on les plaint !     

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 C’est le temps des prédictions qui chassent les prévisions. Il pleut. La rumeur qui se propage laisse entendre que l’après sera semblable à l’avant, mais en pire. Le joli mois de mai pointe le bout du nez. Il pleut. Le temps est à la maussaderie. Triste comme un brin de muguet sur une tombe…         

 

Image: 

Le Monument au Travail, à Laeken, avec sculptures de Constantin Meunier, rappelle les heures sombres du capitalisme prédateur. Photo © Gabrielle Lefèvre

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