semaine 17

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Ce n’est qu’un début…

Le 08 avril 2018

Dimanche 1er avril

 Extermination. Le mot est lourd. Il fait honte, il fait peur. C’est à dessein que le pape François l’utilise dans son message de Pâques Urbi et Orbi en demandant que la « chère Syrie » en soi désormais épargnée. On sait bien que les belligérants se ficheront de cet appel mais celui-ci a quand même son poids de culpabilités à porter. Dans la foulée, François en appelle aussi à une « réconciliation » en Terre sainte. Là, il fait simplement son boulot circonstanciel et il en est conscient. Là, on est sûr que sa prière ne sera pas exaucée mais il ne pouvait pas la taire après la tuerie à laquelle se sont livrées les forces de l’ordre israéliennes et que le Premier ministre Benyamin Netanyahou n’a du reste pas manqué de féliciter.

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 « Tu es un terroriste ! » lui lance Recep Erdogan. « Je n’ai pas de leçon à recevoir de quelqu’un qui ne cesse de bombarder les civils » rétorque Benyamin Netanyahou. Rarement l’expression qui souligne que L’Hôpital se moque de La Charité n’aura été aussi bien illustrée.

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 Prolonger le petit déjeuner dominical par la lecture du Journal du Dimanche (JDD) est un moment d’enrichissement donc de bonheur. La chronique d’Anne Sinclair, celle de Bernard Pivot ponctuent un éclectisme bien équilibré qui confère à cette gazette le plaisir d’être consultée grâce à une variété d’intérêts où chacun trouve sa pitance. Tout est forcément superficiel, mais c’est dimanche… Néanmoins, tout est aussi amorce. Quelle que soit sa pensée philosophique, le lecteur trouve toujours un accrochage. Les trois ou quatre premières pages sont souvent consacrées aux événements politiques présents et à venir. En l’occurrence, les grèves qui s’annoncent à la SNCF ouvrent un printemps social chargé de turbulences ; un tournant certain dans le quinquennat. Cependant, c’est dimanche, et dimanche pascal. Méditons. La bataille du rail et les ennuis dans les déplacements, ce sera pour mardi matin. Ce qui retient l’attention, c’est l’hommage que rend Philippe Val à Clément Rosset, décédé cette semaine. Méditons cet extrait : « Les conversations avec Clément étaient à l’image de la réalité : n’importe quoi, parsemé de rires libérateurs et de réflexions qu’il aurait fallu noter, mais on n’était plus en état. Un soir, au moment de se quitter, une amie lui demanda quel rapport il entretenait avec Dieu. Je le revois près de la porte, se retournant lourdement pour répondre, avec un regard d’ange farceur entre deux nuages : « Aucun. Mais la souffrance m’en éloigne et le plaisir m’en rapproche. »

Lundi 2 avril

 Gare aux gares ! Il y aura encombrement ! La France n’entend pas le son des cloches qui reviennent de Rome. Elle ne perçoit que le bruit des chemins de fer. Ce n’est pas un miracle, c’est un mirage. Á partir de ce soir, seule une dizaine de pourcents de trains devraient rouler. Le plan de débrayage s’étale jusqu’à la fin juin. L’expression « Ce n’est qu’un début » prend tout son sens. Ce n’est pas un souhait ou une prédiction, c’est un projet concret. Tout est prêt. Les syndicats sont aux quais.

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 La Finale, de Robin Sykes. Parce qu’il est possible de traiter de la maladie d’Alzheimer en souriant. Bonne distraction entretenue par le duo formé du jeune Rayane Bensetti et du vieux Thierry Lhermitte. La vedette des Bronzés, du Dîner de cons et du Père Noël… n’a que 65 ans, et cependant, le rôle de grand-père à la mémoire défaillante lui sied à ravir. C’est délicieusement courageux de l’avoir accepté.

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 « Une veste de coton blanc ornée de slogans et de dessins humoristiques ». Le couturier belge Raf Simons en a fait une pièce de collection. Jusqu’ici, ce vêtement n’était que celui des beuveries estudiantines. Pourquoi pas ? On eut bien naguère des tenues de combats militaires et des coiffures « boule à zéro » que des jeunes voyous arboraient dans des manifestations d’extrême droite.

Mardi 3 avril

 Les fêtes de Pâques se sont achevées dans l’indifférence quant à leur signification. Il n’est pas si lointain le temps où la société vivait au rythme du jour sacré. Ce lundi pascal, c’est quand même l’anniversaire des fondements de la religion chrétienne, l’événement qui, vrai ou faux, sans doute inventé de toutes pièces mais néanmoins décrété, décrit, affirmé, commenté, a marqué la marche du monde depuis plus de 2000 ans ! Les médias semblaient presque l’ignorer. Côté magazines, la référence demeure le dossier publié par Le Nouvel Observateur sous le titre Jésus. La vrai et la légende, sous la direction de Jean-Luc Pouthier, rédacteur en chef du Monde de la Bible, avec en une et à l’intérieur, une superbe reproduction du Voile de Véronique (École de Cologne, vers 1400)… Mais c’était à l’occasion de Noël 2002… Côté audiovisuel, on retiendra seulement le documentaire accessible bien qu’érudit sur ARTE samedi soir, à propos de la semaine qui précéda la Crucifixion. TF1, audimat oblige (« audimat, nom officiel du crétinomètre » - Régis Debray), montra ses séries débiles à satiété ; les autres chaînes favorisèrent le foute, le rugby ou les variétés musicales. Paradoxe du temps : si un illuminé commettait un attentat odieux au nom du Christ, volant la vedette aux islamistes, on débattrait sur toutes les antennes de la religion qui l’aurait conduit à l’acte insensé.

 

 « Notre civilisation tout entière semble reposer sur la tentative de donner un corps à cet être qui n’eut d’autre existence que conceptuelle. Jésus de Nazareth qui n’a pas historiquement existé devint donc le Christ pantocrator qui cristallise sur son nom presque deux mille ans d’une histoire occidentale saturée de lui. » Michel Onfray déduit ces phrases d’un raisonnement sous le chapitre Les aventures de l’anticorps du Christ. Biographie d’une fiction dans son livre Décadence (éd. Flammarion, 2017). Cette affirmation ne mériterait-elle pas que l’on s’y attardât encore un an plus tard ? Après tout, un an, ce n’est qu’un deux millième de l’histoire…

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  Le premier jour de grève à la SNCF est largement suivi. Mais c’est le premier jour… L’épreuve de force devrait durer. Ceci dit les réformes que Macron souhaite prendre par ordonnances sont tellement considérables et prépondérantes (statut des cheminots, ouverture à la concurrence…) que celles et ceux qui se sont engagés dans le conflit social sont sûrement très motivés.

Mercredi 4 avril

 Dans sa tribune bimensuelle au Soir, Jean-François Kahn revient sur l’exclusion souhaitée par le Crif des représentants du Front national et de La France insoumise lors de la manifestation déclenchée par l’assassinat d’une vieille dame inoffensive, rescapée d’Auschwitz. Il déplore le fait que la célèbre organisation qui parle au nom de la Communauté juive de France soutient la droite israélienne contre vents et marées. Dans le journal, à proximité de cette chronique, un autre développement évoque la coalition de cinq associations juives de Belgique afin de s’opposer au projet de l’Université libre de Bruxelles (ULB) qui souhaite élever Ken Loach au titre de Docteur Honoris causa.

 

 Le monde est malade. De toutes parts. On ne serait plus étonné qu’il se passe quelque chose de terrifiant à grande ampleur.

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 La Turquie va se doter d’une centrale nucléaire. Ce sera sa première, commente le porte-parole d’Erdogan. Cela veut donc dire qu’il y en aura d’autres. Pour l’heure, on n’est pas dans le dilemme iranien. Il n’est question que de développement de l’énergie domestique obtenu grâce à une collaboration positive et fructueuse avec la Russie. Merci qui ? Merci Poutine évidemment. La belle poignée de mains entre le sultan et le tsar n’avait rien d’une astucieuse simulation.

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 Comme Albert Camus rendit hommage à son instituteur, beaucoup de personnalités politiques et littéraires pourraient reconnaître aussi l’enseignement de leur bibliothécaire. Léon Blum souligna l’influence de Lucien Herr (1864-1926), qui géra pendant trente-quatre ans la bibliothèque de l’École Normale de la rue d’Ulm et qui apprit le socialisme à nombre d’étudiants. On le dit également avoir sensibilisé Jaurès au socialisme. Jean Daniel aussi, dans L’Ère des ruptures (éd. Grasset, 1979), relate l’importance de sa bibliothèque communale dans l’éveil à la politique et à sa pensée militante. Combien d’autres pourraient témoigner ? Il y a là une enquête qui pourrait donner naissance à un livre.

Jeudi 5 avril

 Par six voix contre cinq, les juges de la Cour suprême envoient Lula en prison. Il ne pourra donc pas concourir à l’élection présidentielle alors que près de 70% des Brésiliens, d’après les sondages, lui accordaient leurs suffrages. La droite classique jubile mais toutefois très corrompue, elle ne rassemble pas les sympathies d’un peuple qui compte 13 millions de chômeurs. Résultat : l’extrême droite a un boulevard devant elle. Un boulevard ? Non : une autoroute. Ce n’est là qu’un chapitre de plus dans le récit « le monde va mal ».

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 La Justice allemande, quant à elle, remet Carles Puigdemont en liberté sous contrôle judiciaire. L’extradition vers l’Espagne semble abandonnée. Le feuilleton continue.

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 Á la question « Le gouvernement doit-il utiliser la force publique pour lever les barrages dans les universités ? », 81 % des lecteurs du Figaro répondent « oui ».

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 Un différend financier entre la société qui gère les remontées mécaniques et les autorités communales de la station huppée suisse de Crans-Montana bloque le domaine skiable. Tout est à l’arrêt. Des milliers de touristes sont privés de glisse. Ils s’attristent ou ils se fâchent, selon leur tempérament. C’est à peu près comme si l’eau se retirait du golfe de Saint-Tropez. Ici, l’icône féminine n’est pas Brigitte Bardot mais Sophia Loren. Elle a quasiment le même âge. Elle n’est pas une admiratrice des Le Pen mais elle fréquente la famille Mussolini.

Vendredi 6 avril

 L’apparition d’Internet créa entre autres une compétition entre les grands journaux. Certains rechignèrent à se bâtir un site. Le Canard enchaîné est toujours dans le cas. Mais les quotidiens généralistes ont franchi le pas. Á présent qu’ils diffusent tous des nouvelles à l’écran, la chasse au scoupe a pris une autre allure : les pages sont renouvelées toutes les deux ou trois heures, si bien qu’au-delà des redondances, certains messages apparaissent comme s’ils étaient à la une en version papier. Ainsi en va-t-il de la nécrologie. Chaque jour, on annonce le décès de deux ou trois personnalités dont certaines y trouvent leur moment de gloire, ayant été de leur vivant ignorées du plus grand nombre. Aujourd’hui, trois décès percent la toile : celui d’une actrice de troisième zone à Hollywood, celui de Véronique Colucci, la veuve de Coluche, et celui de Jacques Higelin. Sans manquer de respect pour les deux dames, on conviendra que seule la disparition d’Higelin marquera les esprits. Libération en présentera sans doute une photographie emblématique demain, selon son habitude.

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 Gide : « J’appelle journalisme tout ce qui intéressera moins demain qu’aujourd’hui ». Ses journaux sont parus en Pléiade. Ils couvrent des décennies du siècle passé. Chaque recension présente intérêt, aujourd’hui encore. C’est ce qui distingue un diariste d’un journaliste.

Samedi 7 avril

 C’est peu dire que les contacts entre la ministre des Transports et les syndicats demeurent au point mort. Après de nombreuses heures de négociations, aucun résultat tangible n’apparaît. L’impasse est totale et la déception est visible lorsque les micros se tendent vers les porte-paroles à leur sortie des réunions. Ou bien Macron s’est attaqué à un trop gros morceau, à un socle d’avantages sociaux trop symbolique et il pourrait en subir les conséquences, ou bien il a médité une stratégie et il sortira une carte décisive de son jeu qui modifiera les rapports. Mais s’il mise sur l’usure, s’il s’attend à une lassitude des grévistes et à un délitement de leur action, sa réforme est tellement capitale pour le secteur que son pronostic reste très aléatoire. Pour l’heure, il est en retrait, laissant sa ministre et son Premier au front. Les images des cohues sur les quais n’améliorent pas sa cote de popularité.

 

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Les syndicats de cheminots : la grève de 1910. Dessin de Jules Grandjouan (1875 - 1968) © ADAGP, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine / MHC

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