semaine 43
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Décoloniser, y compris les esprits

Le 09 octobre 2020

Samedi 3 octobre

 Emmanuel Macron était aux Mureaux pour développer son plan « contre le séparatisme ». Il désigne clairement l’adversaire : le radicalisme islamiste. Des commentateurs censés être objectifs (un directeur-adjoint de l’IRIS par exemple) supposent que le président essaye de collecter des voix à droite. Il ne faut quand même pas exagérer : l’élection présidentielle, c’est dans 19 mois… Le président de la République défend les valeurs républicaines et c’est très bien. C’est même courageux.

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 La pratique de l’alpinisme ne réussit pas tellement à la monarchie belge, en particulier aux Albert. Le Premier allait se livrer à son sport favori sur les rochers de Marche-les-Dames. Il y laissa la vie le 17 février 1934. Quant au second, le roi Albert II, il se plut à gravir le Mont de Vénus de Dame Baronne Sybille de Selys Longchamps. Il y laissa une semence qui devint une petite fille, comme dans les contes que l’on tait. Delphine, elle, ne se tut point lorsqu’elle fut adulte. Elle revendiqua une identité due à son rang généalogique. Elle est désormais princesse de Saxe Cobourg Gotha, comme dans les contes où la bouffissure de l’orgueil n’épargne pas les vieux monarques, au mépris de la vie privée. Il est des sommets que l’on ne devrait pas toujours ambitionner d’atteindre tant l’escalade promet d’être médiocre et mesquine.

 En matière d’alpinisme, mieux vaut se tourner vers Sylvain Tesson, ce jeune écrivain géographe, grand aventurier qui a risqué plus d’une fois sa peau, et qui narre si bien ses péripéties audacieuses au point de transporter son lecteur vers des terres inconnues comme les hauts-plateaux du Tibet où, l’an passé, il partit à la recherche de la panthère des neiges, une espèce en voie de disparition. Il en tira un récit éponyme (éd. Gallimard) qui fut couronné du prix Renaudot. Plus ou moins contraint par le Covid de rester en France, il vient d’escalader l’Aiguille creuse d’Étretat en haut-de-forme afin de rendre hommage au héros de Maurice Leblanc, Arsène Lupin, et « pour échapper à l’esprit de sérieux et aux masques qui nous gouvernent et qui nous étouffent » Les premières lignes de son expédition empreinte d’une élégance de gentleman cambrioleur sont publiées par Le Figaro. On espère que ce ne sont que les premières. C’est déjà un régal littéraire.

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  "Misbehaviour", un film de Philippa Lowthorpe. Le sabotage de la cérémonie des Miss Monde 1970 à Londres par un groupe de femmes qui fonderont trois mois plus tard le MLF. Le film est plus axé sur le militantisme que ne le laisse penser la bande-annonce. Images d’actions et d’insolences rafraîchissantes, rythme soutenu, bonnes scènes où le drôle est souvent ténu et suffisant pour le piment à conférer aux portraits. Mais qu’on le veuille ou non, dans le calque de ce combat se dégage, ici aussi, la lutte des classes.

Dimanche 4 octobre

 Pourquoi la gauche est-elle dérangée par le discours de Macron sur « le séparatisme islamiste » ? Bien sûr que cela ne suffira point pour corriger les fractures sociales, mais si la gauche ne comprend pas qu’elle doit se réapproprier l’engagement laïque, elle manque à sa propre exigence républicaine et, ce qui est un comble, laisse le champ libre à l’extrême droite qui apparaît toujours - en ne disant rien, en ne participant au débat public que très timidement et très prudemment – comme le principal concurrent de Macron en cas d’élection, ce qui arrange le président.
 Son ministre de l’Intérieur Gérard Darmanin embraye sur le discours des Mureaux qui fera date. « Il n’a parlé que de l’islam » dit l’opposition de droite. Et Darmanin n’hésite pas à déclarer : « Oui, l’ennemi, c’est l’islam », en prenant des exemples ahurissants sur des associations subventionnées où la pratique du sport est conditionnée par des séances de prières et où le culturel est remplacé par le cultuel. Un simple manque d’r qui pourrait devenir étouffant.

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 Trump, c’est trop. Comme prévu, des livres en cascade remplissent les rayons des librairies sur le fantasque et dangereux président, actuellement hospitalisé, contaminé par le virus à propos duquel il a tant ironisé.

 Parmi les témoignages, celui de sa nièce, Maryl Trump, risque de lui faire mal. Les éditions Albin Michel l’ont bien compris en s’emparant du contrat de traduction. « Trop et jamais assez » implique bien l’idée que Trump, c’est trop. Trop tout.

Lundi 5 octobre

 Un deuxième référendum en Nouvelle-Calédonie confirme le verdict du précédent, organisé en 2018 : le souhait de rester en France est ratifié avec plus de 52 % des voix, avec une forte participation au scrutin. La République et l’universalisme rayonnent aussi dans le Pacifique.

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 Tandis qu’en Europe, les discussions concernant l’interruption volontaire de grossesse touchent aux modalités d’application sans remettre en cause la législation de base, aux États-Unis, on en est encore parfois dans des querelles détestables qui peuvent entraîner la violence. Les inégalités flagrantes entre États donnent à la campagne d’étonnantes disparités au point que des médecins sont menacés, certains ayant même perdu la vie.

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 Dans le registre des comédies, le cinéma français avait trouvé une veine avec les aventures de François Pignon, cet emmerdeur collant, ce boulet tantôt inconscient tantôt maladroit qui provoque malgré lui les pires complications de vie à celui qui poursuit une tâche où l’attention et le sérieux sont réclamés. Des couples d’acteurs ont laissé de belles traces à l’écran pour illustrer des situations baroques, insolites au point de devenir énervantes. Le regretté Jacques Villeret poussant Francis Huster à bout ; Jacques Brel allumant Lino Ventura jusqu’à l’explosion… Avec « Mon cousin », Jan Kounen a voulu servir le même plat, mais c’est du réchauffé où l’invraisemblable raye l’inattendu. On quitte beaucoup trop vite le domaine du possible. Ce n’est pas un bon film et c’est dommage car Vincent Lindon était arrivé à un point de sa carrière où il avait envie de faire rire. Quant à François Damiens, il donne l’impression d’être dans l’emploi sans jouer, ce qui, finalement, ne plaide pas non plus en sa faveur.   

Mardi 6 octobre

 Deux professeurs d’histoire contemporaine à l’université d’Aix-Marseille ont décrypté la situation problématique de l’électorat étatsunien. Ils ont tendance à considérer que Trump pourrait bien être réélu grâce au « vote catholique » qui, en 2016, s’était porté en masse sur son nom. Les États-Unis comptent 51 millions de catholiques pratiquants, soit un quart de l’électorat. Il est du reste précisé qu’en 2016, le pape François s’était ouvertement opposé à Donald Trump. Le Saint-Père ne fut cependant pas suivi par ses fidèles.

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 La semaine d’attribution des Prix Nobel a débuté. Pour la Physique, les trois experts récompensés (un Britannique, un Allemand et une Américaine dont, comme chaque année, on ne retiendra pas les noms…) le furent pour leurs recherches sur le trou noir.

 Le trou noir. Un sujet idéal à traiter pour Raymond Devos. Hélas… !

Mercredi 7 octobre

 La pandémie provoque l’ouverture de champs de réflexions les plus divers. Souvent une citation est aussi un refuge tant l’inconnu et l’imprévisible dominent. Le physicien-philosophe Étienne Klein publie « Psychisme ascensionnel » (éd. Artaud), un livre qui sort aujourd’hui en librairie et dans lequel il se penche sur nos savoirs et, partant, sur nos rapports à l’incertitude. Il avoue méditer souvent cette citation d’Antonin Artaud : « Une épidémie a ceci de commun avec le théâtre qu’à la fin, elle fait tomber le masque. » Et Klein de souligner « qu’il y a des leçons à tirer » de cette pensée. Pour l’heure, le rideau reste bien levé.  

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 Quand, en 1957, Albert Memmi publia son « Portrait du colonisé », la sanglante histoire des décolonisations n’avait pas encore vraiment commencé. Les prémices s’annonçaient déjà chargées de déshonneurs, d’erreurs et d’horreurs. Il ne pouvait pas en être autrement. C’est en tout cas l’honneur d’une chaîne de service public, France 2 en l’occurrence, d’avoir consacré toute sa soirée d’hier à ce thème délicat. Fort de plusieurs documentaires historiques, David Korn-Brzoza pouvait réaliser un ensemble de témoignages inédits mêlés à des images d’actualités de l’époque et proposer une vision haute en informations, parfois inconnues, à tout le moins délaissées, qui frappent la curiosité ou le désir d’apprendre. Il faut espérer que s’accrochait aussi le désir de comprendre, cette période ne pouvant surtout pas apparaître – aucune du reste, mais celle-là en particulier – dans une quelconque forme de manichéisme. Il n’y a pas les bons et les mauvais, il y a heurts d’incompatibilités en cohabitations. Et le résultat est, encore aujourd’hui, affligeant.

Jeudi 8 octobre

 Né le jour du solstice d’été en 1965, François Baroin, le chouchou de Jacques Chirac, renonce à poser sa candidature à l’élection présidentielle de 2022. On s’y attendait. Ses hésitations, ses silences rognaient les impatiences de ses soutiens. S’il s’était déclaré, le parti Les Républicains se serait automatiquement mis en marche derrière lui. Il restera dans l’histoire de son pays comme un brillant favori resté sur la ligne de départ. Il y en eut d’autre dont le plus célèbre, Pierre Mendès France, possède encore des adeptes qui nourrissent des regrets de ne l’avoir pas vu accepter l’élection au suffrage universel voulue par de Gaulle en 1962. D’une certaine manière, ce recul peut être considéré comme un refus d’aller au peuple, ce que Mitterrand éclaircissait avec l’élégance du verbe, comme toujours, à propos de Jacques Delors en 1995 : « Il a envie d’être président mais il n’a pas envie d’être candidat. » Au peuple, Baroin y va puisqu’il vient déjà d’obtenir un cinquième mandat comme maire de Troyes, et une fois encore élu dès le premier tour. Alors quoi ? Certains le disent paresseux, d’autres satisfait d’accomplir ses gros mandats dans le privé en assumant son mayorat et sa présidence de l’Association des Maires de France. Le besoin de se préserver une vie de famille l’emporterait aussi sur sa décision. Pendant son adolescence, François Baroin connut des drames familiaux successifs. Il perdit un grand-père qu’il adorait, un peu après sa sœur aînée tandis qu’un an plus tard, son père, Michel, patron inventif de la FNAC et Grand Maître du Grand Orient de France, se tuait dans un accident d’avion au-dessus du Cameroun. Ne pas négliger les heures passées avec ses trois enfants et avec sa compagne, la comédienne Michèle Laroque, c’est peut-être ce qui a pesé le plus dans sa décision. Cela dit, il ne faut jurer de rien. Á son âge, Chirac allait encore attendre huit ans avant de connaître sa première élection à la présidence de la République.

 Il n’est pas sûr que ce retrait soit une bonne nouvelle pour Macron. Un autre candidat déjà, lui, annoncé de longue date, se découvre soudain à l’orée d’un boulevard. 

 Né le jour de l’équinoxe de printemps en 1965, Xavier Bertrand pourrait bien recevoir l’adoubement des Républicains. Mais il lui faudra d’abord remporter les élections régionales de mars. Et puis, il paraît que François Baroin ne le porte pas dans son cœur…

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 Le jury Nobel fut unanime pour remettre son prix de Littérature à la poétesse américaine Louise Glück. Cette célèbre septuagénaire présente entre autres caractéristiques celle de ne pas avoir été traduite en français. Petites agitations, chausse-trapes et séquences de séduction conflictuelles dans le sixième arrondissement. Appels d’offre en hausse chez les traducteurs. Le temps presse, les libraires attendent, car les autres prix (Renaudot, Goncourt, Médicis…) vont bientôt s’annoncer.

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 « Corpus Christi » de Jan Komasa est un film très troublant. On a presque envie de considérer allégoriquement qu’il s’agit du retour de Jésus-Christ entrant vite dans un dilemme insoluble avec son Église. Disons plus simplement que c’est l’histoire d’une vocation spontanée qui aboutit à un conflit entre la rédemption et le pardon. Assez poignant.

Vendredi 9 octobre

 Les citoyens Étatsuniens se protègent et fréquentent en masse les boutiques de ventes d’armes. Le raisonnement qui les conduit à ces charmantes emplettes ? On ne sait jamais, si Trump était battu le 3 novembre… Ceux qui ont exterminé les sauvages sont condamnés à le devenir.

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 Il y a un mystère Emmanuel Perrat. Cet avocat au Barreau de Paris n’a que 52 ans mais il a défendu beaucoup de personnalités célèbres (Agnès Varda, François Ozon, Claude Berri, Jean-Michel Jarre et tant d’autres…) Écrivain, sa bibliographie renferme des dizaines de titres chez les éditeurs les plus renommés. Des témoignages de plaidoiries, des livres d’art, des ouvrages juridiques, des traductions et même des livres sur la franc-maçonnerie qu’il pratique de manière active (« je ne peux pas rester une semaine sans aller en loge » dit-il).

 Et pourtant, on a le sentiment qu’au-delà du Périphérique parisien, on ne le connaît pas. Ou en tout cas pas assez. On a tort. Ce qu’il burine reflète souvent une actualité suffisamment prégnante pour conserver sa pertinence bien des années plus tard. Perrat, ce n’est ni Pascal, ni Rousseau, c’est quelque part entre les deux mais d’une manière tout à fait personnelle qui nourrit un talent de réflexions et d’espaces à débats. « Nouvelles morales, nouvelles censures » par exemple (éd. Gallimard, 2018), redevient d’une urgence inouïe. Parce que la culture est menacée ; non point à cause de puritains contempteurs, mais par la pénurie de moyens. Et c’est d’elle que naîtront les censeurs. Par défaut.

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 L’époque n’encourage pas la promotion des revues mensuelles, bien au contraire. Parier que l’information immédiate et les réactions instantanées autant que multiples qu’elle engendre finiront par lasser n‘est pas faire preuve d’un optimisme candide. La télévision n’a pas tué le cinéma et les disques aux sons les plus sophistiqués n’empêchent pas les salles de concert d’être pleines. Instagram ne condamnera pas les lieux de conférences et Facebook ne remplace pas les contacts humains, voire charnels. Dépasser l’information de la gazette pour méditer un sujet survenu dans la grande aventure de l’humanité demeure un exercice praticable, même s’il n’est pas connu et désiré autant qu’il le devrait. L’école a ici sa part de mission. Espaces de Liberté, la revue du Centre d’Action laïque de Belgique, développe une personnalité qu’un intérêt pour la lecture de ses pages ne peut que nourrir. C’est un repère, un trait de lumière dans un paysage trop souvent assombri, et un lien de volonté fraternelle qui conduit à l’action collective. Penser, agir. Rien de ce qui est à défendre n’est éloigné de l’action laïque.   

Image: 

Cet excellent documentaire diffusé par France 2 est une grande première pour la France.

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