semaine 42
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

De l’expérience à la conscience

Le 01 août 2019

Dimanche 21 juillet

 Le cinquantième anniversaire du moment où Armstrong a posé le pied sur la Lune - laissant ainsi une empreinte pour l’éternité puisqu’il n’y a ni air ni vent sur l’astre – est évoqué partout dans le monde. Ce formidable exploit, date à jamais inscrite dans l’histoire de l’humanité, apparaît quelque peu dérisoire, aussi bien chez celles et ceux qui l’ont vécu que chez les plus jeunes. On aurait plutôt tendance à s’étonner que cette fabuleuse aventure n’ait pas ouvert la voie vers de nouvelles conquêtes, ainsi que ce fut le cas pour d’autres découvertes extraordinaires, celle de Christophe Colomb par exemple. Il s’agissait d’abord pour les Américains d’une compétition. Arriver les premiers pour être les premiers, sans plus. Du reste, s’il s’agit d’un exploit, il n’est point question de découverte. On sait aujourd’hui que tout ce que les astronautes ramenèrent aurait pu être obtenu par l’intermédiaire de robots pilotés depuis la base de Houston. Seule l’éventualité d’une étape sur la route de Mars peut être désormais mieux appréhendée. Á considérer aux environs de la moitié de ce siècle.

Lundi 22 juillet

 Pendant la canicule, l’exode continue. Le chiffre de 500 migrants noyés dans la Méditerranée depuis le 1er janvier vient d’être atteint. Cela ne paraît pas émouvoir l’extrême droite italienne au pouvoir. Les accords européens, calqués sur le règlement de la Mer - sorte de Serment d’Hippocrate pour les capitaines d’embarcation – ont beau stipuler que des êtres humains en perdition doivent trouver refuge dans le port le plus proche, les possibles points d’accueil de la péninsule demeurent fermés. Et sur certaines plages, ceux qui se font bronzer voient de temps en temps quelques misérables sortir de l’eau. Il y aura des photos de vacances où le cynisme et l’insolite domineront le farniente dans les albums cette année.

Mardi 23 juillet

 L’adolescente suédoise Greta Thunberg, militante écologiste entrée dans le vedettariat, a été invitée à s’exprimer à l’Assemblée nationale. On eut au moins la prudence de ne pas lui confier la tribune de l’hémicycle. C’est dans la salle Victor-Hugo qu’elle s’adressa aux parlementaires qui avaient souhaité l’entendre. Plusieurs députés avaient exprimé leur désaccord quant à pareille invitation. Dans Le Figaro, le professeur Olivier Babeau publiait un texte d’une pensée charpentée à dessein : « Quand l’écologie préfère le culte de l’indignation à la science ». L’illustre Greta l’avait sans doute lu puisque, donnant des leçons à son auditoire, elle usa d’une pirouette assortie : « Vous n’avez pas le devoir de nous entendre – après tout, nous ne sommes que des enfants… - mais vous avez le devoir d’écouter la science ». Et d’approfondir cette belle instruction à peine masquée en donnant des pistes de réflexion et des conseils de lecture. Paris était la ville dont la princesse est une enfant, mais l’Assemblée ne ressemblait pas tellement au collège religieux de Henry de Montherlant.

Mercredi 24 juillet

 Dès sa prise de fonctions au 10, Downing street, Boris Johnson reçoit la confirmation que son chemin sera semé d’embûches. Son parti est divisé, certains membres du gouvernement de May envisagent de rejoindre les libéraux, la presse est très dubitative. Un symbole appuya le sentiment premier : sur la route de Buckingham où il se devait d’aller d’abord se présenter à la reine, des écologistes faisaient barrage à son cortège de voitures. Tout cela ne semble pas contrarier Johnson puisqu’il se prend pour la réincarnation de Winston Churchill. Les complications du départ ne font donc que justifier sa conviction. Afin de se glisser davantage encore dans les vêtements du vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, il s’en tient obstinément à son objectif principal et principiel : le Brexit. Il s’y est engagé, il le rappelle : le Royaume-Uni quittera l’Union européenne le 31 octobre. Et qu’importe l’émoi que crée dans la City l’idée que cela pourrait se produire sans accord. Le « Brexit no deal », on a presque le sentiment que le nouveau Premier ministre le souhaite, rien que pour être celui qui, dans l’Histoire, aura relevé sa patrie en lui rendant son rang parmi les grandes puissances. Boris-l’agité néglige un fait devenu rengaine tant il fut maintes fois vérifié : l’Histoire ne repasse pas les plats. Autre sage leçon des Temps : le plus puissant des hommes n’est pas maître des horloges. Il va se passer des choses, d’ici le 31 octobre, que Boris Johnson ne peut pas prévoir, qu’il ne peut pas imaginer, et qui sont susceptibles de bousculer ses plans les mieux agencés. « We will have to wait and see ». Au pays de Charles de Gaulle (Au passage, une pensée pour l’éclat du 24 juillet 1967 depuis le balcon de l’Hôtel de Ville de Montréal : « Vive le Québec libre ! »), on dit « Qui vivra verra ».

Jeudi 25 juillet

 Dans les partis d’extrême droite, les luttes internes donnent rapidement naissance à des scissions. Il y a toujours un moment où concilier la lige dure, parfois partisane de la lutte armée, avec le courant réformiste prônant des accords avec la droite modérée, devient impossible parce qu’impensable. C’est ce que connaît l’Allemagne où les néonazis avaient réalisé une entrée fracassante au parlement à la suite de l’accueil des migrants décrété par Angela Merkel. Deux partis en coexistence devraient donc s’expliquer. « L’union fait la force » n’est pas leur devise. C’est la devise de la Belgique qui ne l’illustre pas nécessairement dans la joie, l’allégresse et la solidarité. Mais ça, c’est une autre histoire…

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 La civilisation de l’image s’est imposée au Tour de France. Il n’est plus question de diffuser en direct les deux ou trois douzaines de kilomètres qui séparent de l’arrivée mais de suivre l’intégralité des étapes, dès le signal du départ. Cela permet aussi d’offrir des images superbes concernant le patrimoine, le relief, les paysages de la douce France. L’hélicoptère qui suit la course propose ainsi quelques moments d’évasion, commentés par un journaliste-historien tout à fait habilité à décrire le panorama vu du ciel. Depuis la Grand-Place de Bruxelles jusqu’aux Champs-Élysées, on peut vivre tous les moments de l’épopée (rien n’est négligé grâce au replay) tout en se cultivant ou en se distrayant, si ce n’est en découvrant un site qui motivera une envie de vacances. Le Tour de France par l’image est à la fois une formidable opération commerciale, une exceptionnelle campagne de promotion touristique élevées au rang de spectacle par une joute cycliste où heurts et malheurs côtoient rires et joies, comme dans les bonnes aventures humaines. Toute cette mutation liée aux progrès techniques a produit une mémorable victime légendaire : le texte. Il exista une littérature du Tour de France où les métaphores les plus inattendues ravissaient le lecteur. De même qu’un téléspectateur qui ne s’intéresserait pas au sport cycliste pourrait prendre plaisir à suivre le reportage d’une étape afin d’admirer le cadre de son déroulement, de même pouvait-on lire autrefois, intéressé ou non par la compétition, des comptes rendus de la journée, rien que pour apprécier le style du narrateur. Quelques plumes célèbres ont laissé leur nom à la postérité dont la plus magnifique est évidemment celle d’Antoine Blondin. Le texte, c’est aussi la parole. La radio ne fut pas en reste. Elle fournit des éloquences admirables comme celle d’Armand Bachelier, qui chaque soir, après son compère Luc Varenne, proposait un billet à qualifier aussi de facture littéraire. Ainsi, les formules épiques (« Les forçats de la route »), les allusions à l’Antique (« rendre les armes, boire le calice jusqu’à la lie, passer le Rubicon »…) ont disparu des commentaires. Il y a toujours aussi des gladiateurs, des héros de « la petite reine », mais on ne les affuble pas de surnoms. Brik Schotte « Le dernier des Flandriens », Federico Bahamontès « L’Aigle de Tolède », Eddy Merckx « Le cannibale » ou Bernard Hinault « Le Blaireau » sont des images aussi, qui ressortissent désormais à l’Histoire, et que l’on cite comme on évoquerait la bataille de Marignan.

Vendredi 26 juillet

 Le gouvernement de Boris Johnson est composé de durs brexiters. Á compter du moment où le Premier ministre britannique donne l’impression que le Brexit est l’objectif primordial de son gouvernement – et quasiment le seul -, il est logique de retrouver à ses côtés une équipe déterminée, soucieuse d’appliquer son principe : « sortir de l’Union européenne le 31 octobre, quoi qu’il arrive ». Mais cette détermination de et dans l’absolu pourrait ne pas convenir à une fraction importante des Tories, le parti que dirige désormais Churchill-le-Petit. Les conditions ne sont en effet pas réunies pour qu’il promette « du sang et des larmes » à son peuple. Des élections législatives pourraient donc survenir prématurément à l’automne. 

Samedi 27 juillet

 Le pape François prône l’hospitalité à l’égard des réfugiés et des migrants. Le fougueux ministre Salvini invoque la protection des citoyens contre l’invasion étrangère. Le journal La Repubblica enquête auprès des catholiques. Si plusieurs d’entre eux suivent les préceptes de l’Église, une majorité penche pour le protectionnisme malsain, au risque de laisser des vies se perdre dans les flots. Même une bonne de curé se dit hésitante… L’on sent du reste qu’elle n’hésiterait plus… si elle n’était pas bonne du curé. On est loin des bisbilles folkloriques entre Don Camillo et Peppone.

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 Du latin canicula qui veut dire petite chienne, naquit le nom canicule signifiant forte chaleur. Y aurait-il un rapport avec l’expression vulgaire « chienne en chaleur » ? Ce devrait être un effet du hasard, car Littré précise que canicule est en fait la plus brillante des étoiles fixes, nommée aussi Sirius ou étoile du Chien, parce qu’elle fait partie de la constellation du Chien. En choisissant son pseudonyme, Hubert Beuve-Méry ignorait peut-être qu’il transformait Le Monde en chenil…

Dimanche 28 juillet

 « Les plus belles années d’une vie ». Un demi-siècle et davantage, après qu’ils eurent enchanté le monde avec leur histoire d’un grand amour naissant (« Un homme et une femme », Palme d’or 1966, Oscar du meilleur film étranger en 1967, Oscar du meilleur scénario original), les mêmes acteurs, Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant, mais aussi, on ne le souligne pas assez, Souad Amidou et Antoine Sire – qui étaient, enfants, les fils et fille des deux amoureux… - ; les mêmes acteurs donc, et quelques autres à l’état de fantômes, font l’objet d’éloges de toutes parts. Quant au réalisateur, Claude Lelouch – le même aussi bien entendu – qui a écrit, imaginé, filmé, et bien davantage encore œuvré à cette merveille, il figurera désormais dans l’histoire du cinéma pour avoir réussi une prouesse inédite et sans doute unique pour très longtemps. Ce film sera donc souvent l’objet de commentaires et de compliments en tous genres. Contentons-nous dès lors ici de noter ce témoignage : quand on a vécu l’avènement (plus que l’événement) d’ « Un homme et une femme » en 1966 et que l’on a suivi la carrière de Claude Lelouch, quand on a toujours apprécié le jeu intelligent et la beauté d’Anouk Aimée et que l’on aime Jean-Louis Trintignant comme un grand frère, on n’a plus qu’un mot, la gorge serrée, en quittant la salle rallumée : Émouvant.

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 « Les maîtres ont l’impérieux besoin du loisir qu’on leur enviait, qu’on leur reproche encore comme s’il était coupable, dont on entend bien les priver comme d’un privilège et d’un abus. Car il n’est plus question de lire, de flâner dans une librairie, de renouveler sa culture et de s’instruire encore. ‘ Que faisiez-vous au temps chaud ? ‘, dirait le négociant, celui qui selon le latin n’a pas de loisir. Impossible de répondre ‘ je chantais ‘ : notre société affairiste tolère très bien le bruit, mais elle n’aime pas la musique ! » (Jacques Muglioni. « La gauche et l’école », in Le Débat, mars-avril 1991)

Lundi 29 juillet

 Le Maroc est en fête. Le roi Mohammed VI, fils d’Hassan II, célèbre 20 années de règne. Le bilan schématique de ces deux décennies saute aux yeux de l’observateur : le pays s’est modernisé mais les inégalités sociales se sont accrues. L’une des conséquences est qu’un tiers de la population est analphabète. Comme il vaut mieux un pareil roi, qui est aussi le chef religieux, plutôt qu’une république islamique (l’Iran du Shah cédant vers celui de Khomeiny demeure un accroc récent dans l’évolution des pays arabes), la France continue de faire du Maroc sa tête de pont dans le Maghreb. En route donc, Votre Majesté, vers les 30 ans de règne…

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 Sylvain Tesson déclare dans Le Monde : « Vivre mieux consiste aujourd’hui à échapper aux développements du progrès ». On voit bien le constat. Mais ne serait-ce pas mieux de partir du principe que la notion de progrès est indispensable à l’évolution de nos sociétés, et que dès lors, changer la nature du progrès pourrait constituer l’objectif majeur ? On ne voit pas Sylvain Tesson parmi les conservateurs. L’homme nourrit un appétit d’avenir. Après le Changer la vie de Rimbaud adapté aux années quatre-vingt, Changer le progrès ne paraîtrait pas en deçà puisqu’au bout du slogan, il y a, comme l’évoque Tesson, le « Vivre mieux »…

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 C’est une donnée qui suit le vent des alertes inutiles. Aujourd’hui est paraît-il « Le jour du dépassement », c’est-à-dire que la Terre a donné ce qu’elle pouvait pour nourrir ses habitants sur une année. Il y a vingt ans, cette journée tombait en octobre.

 Bon.

 Et alors ?, a-t-on envie d’ajouter aux sensibilisateurs. Tant que les rayonnages des magasins resteront approvisionnés, on s’en tamponne le coquillard.

Mardi 30 juillet

 Il paraît qu’Alexei Navalny, le principal opposant à Poutine, souffrirait d’allergies. Arrêté la semaine dernière et emprisonné pour quelques jours (oui, tss tss… quelques jours) parce que la manifestation qu’il avait déclenchée avait été interdite, il se découvrit des boursouflures au corps et au visage. Il fut tout de suite transporté à l’hôpital. Son médecin prétend qu’il aurait été empoisonné. Empoisonné ? Allons donc ! Ces méthodes-là ne sont point pratiquées en Poutinerie voyons… Et du reste, Vladimir Poutine n’en a cure de ce Navalny. Il prépare ses valises pour passer un bref séjour au Fort de Brégançon, invité par Emmanuel Macron. De la Place Rouge à la Grande Bleue, sa vie est un arc-en-ciel de bonheur. Navalny, pff…

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 Eh bien ! Il surgit ce divorce à l’italienne entre la Ligue du Nord et le Mouvement 5 étoiles ? On l’annonce inévitable. Soit. Mais que devient l’opposition ? Quelle est la santé du Parti démocrate ? Si les querelles de couloirs et les frottis de cabinets ne précipitent pas la chute du gouvernement et de nouvelles élections, la Présidente Von der Leyen devra compter sur un ou une fidèle de Salvini dans sa Commission. Encore cinq années de perdues pour ce grand pays fondateur de l’Union européenne. Et dire que le Traité constitutif fut signé à Rome !

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 Les étapes du système décimal, prétextes à célébrations et anniversaires, ne produisent pas toujours de bonnes nouvelles. Voici dix ans que les salafistes djihadistes armés de Boko haram font trembler le Nigéria et les régions avoisinantes. 30.000 victimes, 2 millions de personnes déplacées. Étonnant que Trump n’ait encore rien twitté à ce propos. Il y a pourtant beaucoup de pétrole au Nigéria…

Mercredi 31 juillet

 On peut penser ce que l’on veut de Michel Onfray, pas qu’il est paresseux. Le livre qu’il publiera le 2 octobre semble déjà magistral (« Le crocodile d’Aristote », éd. Albin Michel). Il s’agit d’ « une histoire de la philosophie par la peinture ». Le Point publie des bonnes feuilles en présentant l’un des 40 tableaux décryptés : le portrait de Friedrich Nietzsche par Edvard Munch. En suivant l’examen de la peinture, en égrenant quelques moments clés de la biographie Onfray révèle au lecteur ce qu’est, selon lui, le nietzschéisme et au bout du parcours, on se sent plus instruit. On le saluera donc cet automne, et peut-être qu’on le remerciera…

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 « Transformer l’expérience en conscience. » Que veut encore dire aujourd’hui ce mot d’ordre d’André Malraux ? On ne pense plus qu’à une chose, transformer le plomb en or, même si l’on sait que beaucoup d’alchimistes l’ont tenté en vain il y a trois ou quatre siècles. Mais le plomb, désormais, c’est l’information numérique ; et l’or, c’est le dollar. Il y a aussi ceux qui transforment la nature en graines de vie. Au Brésil, chaque minute qui passe voit la forêt amazonienne se réduire d’une superficie égale à un terrain de football. Tandis qu’en Éthiopie, afin de rendre l’air respirable, on vient de planter 350 millions d’arbres et l’on continue, avec l’objectif d’en avoir fait naître 1 milliard dans deux mois. Là-bas, on transforme l’expérience de vie en conscience écologique. Par besoin. Un jour, il faudra replanter la forêt amazonienne. En toute conscience.

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 En 1911, dans plusieurs de ses discours et dans son livre « L’Armée nouvelle », Jaurès déclare : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène ». Le 22 juillet 1944, en conclusion de la conférence de Bretton Woods qui redonnait santé au capitalisme, Henry Morgenthau, secrétaire d’État américain au Trésor, déclara : « II nous revient de reconnaître que la manière la plus intelligente et la plus efficace de protéger nos intérêts nationaux consiste à renforcer la coopération internationale ». Étrange parallélisme entre deux positions pourtant opposées à propos d’un constat commun. Mais aujourd’hui, c’est le nationalisme qui tient partout le haut du pavé ; ce nationalisme qui n’a jamais pu engendrer autre chose que la guerre…

 

Image: 
Le 29 juillet 2019, la population de l’Éthiopie a planté des arbres par millions. © Office of the Prime Minister, Twitter

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