semaine 24
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Des vieillesse épanouies

Le 24 mai 2019

Jeudi 16 mai

 Élever : porter à un rang supérieur dans un ordre social, moral ou intellectuel. Le mot a donné Élève. Jusqu’à présent, le verbe abaisser ne produit pas son équivalent. Des tendances devraient pourtant se faire jour ça et là pour que la sémantique s’adapte au temps. Au Brésil par exemple, le substantif aurait tout son sens. Le président Bolsonaro, comme d’autres collègues mais moins discrètement, a décidé de réduire les budgets de l’Éducation nationale, provoquant la protestation d’un million et demi d’étudiants qui ont manifesté à Rio et dans d’autres grandes villes. Le président n’en a cure. « Ce sont des idiots manipulés » commente-t-il. En janvier, il avait déjà purement et simplement supprimé le ministère de la Culture. Pour annihiler les manipulateurs. Prendre le problème à la racine, c’est agir avec efficacité n’est-ce pas ? Affirmatif mein Führer !

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 Au journal d’Arte : « la fonte des glaciers fait froid dans le dos. »

Vendredi 17 mai   

  Avec « Douleur et Gloire », Pedro Almodóvar signe un film autobiographique tout en finesse où n’émergent que l’écume des rêves aboutis ainsi que les moments qui ont forgé sa personnalité, celle qui lui permit de construire une œuvre magistrale. Il orchestre les couleurs de la vie avec la maestria qu’on lui connaît, c’est-à-dire en transmettant le réel agrémenté d’une pointe de nostalgie et juste une pincée de mélancolie, pas trop pour éviter de verser dans le mélodrame. Son alter ego, Antoine Bardenas, assume le personnage en une identité complice et Penelope Cruz dégage une maturité neuve que son maître  a soignée jusqu’à l’image de fin, clin d’œil de la fiction  la réalité, à moins que ce soit le contraire. Le film sortait en salles le soir même où il était projeté à Cannes. La critique sera donc déjà au rendez-vous demain. C’est la sixième fois qu’Almodóvar est en compétition au Festival. Il fut aussi membre du jury et même, une autre année, président. Le grand Pedro ne devrait donc pas être dépaysé mais le public, sans doute, le fut : il n’y a pas de tourments féminins dans cette histoire, juste l’amour d’une mère et le dévouement d’une assistante. 

Samedi 18 mai

 Matteo Salvini réunit les extrêmes droites européennes à Milan pour un meeting. Devant des milliers de sympathisants exaltés, il s’écrie : « L’Europe, ce n’est pas Macron, c’est Léonard de Vinci ! »  Et la Joconde, ce n’est pas Brigitte, c’est Marine Le Pen !

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 Troublant et fantasque devait être Charles-Geneviève d’Éon de Beaumont, dit Le Chevalier d’Éon (Tonnerre, 1728 – Londres, 1810). Il était fantasque quand il était Charles et troublant quand il était Geneviève. En fait, il fut troublé durant toute sa vie, accomplissant ses 49 premières années en homme et les 32 dernières en femme. Louis XV utilisa des particularités sexuelles pour lui confier une mission diplomatique en Russie qui sauva le royaume. Bref, un personnage idéal pour une œuvre littéraire. Et pourtant, il reste très délaissé. Thierry Debroux, directeur du Théâtre du Parc, en a bâti une comédie mise en scène par Daphné D’Heur sur une scénographie de Vincent Bresmal. Une bonne distraction où les comédiens accomplissent – un peu trop - des performances de gymnastique (saltimbanque, celui qui saute sur l’estrade ; de saltare et de banco) et pratiquent aussi quelques joutes d’escrime bien animées. Un cinéaste de renom devrait oser d’Éon. Qu’on se le dise.

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 Nouvelles des mots superflus dans le langage courant. Si « voilà » tient toujours la corde, « Eh bien » commence à envahir les propos des journalistes qui couvrent les reportages en direct.

Dimanche 19 mai

 Le Festival de Cannes suscite aussi des émotions en visitant le passé des demi-dieux. En ce jour du Seigneur, il décerne une Palme d’or d’Honneur à Alain Delon qui remercie le public, commente quelques jalons de sa carrière, et lâche ensuite : « Il y a longtemps que je n’ai plus autant chialé… » Victor Hugo avait laissé un prodigieux mensonge pour éclairer l’optimisme, une somptueuse ode à la vie en déclarant : « Les plus belles années d’une vie sont celles que l’on n’a pas encore vécues. » Claude Lelouch (82 ans le 30 octobre) ne pouvait pas laisser cette réflexion dans le magasin des accessoires de sa mémoire. Il réalisa un film unique dans l’histoire du cinéma en donnant une suite à Un homme et une femme (Palme d’or 1966) avec les mêmes acteurs. Anouk Aimée (87 ans depuis le 27 avril) et Jean-Louis Trintignant (89 ans le 11 décembre) sont là, sur les marches couvertes du tapis rouge. L’inoubliable musique de Pierre Barouh retentit, les rires et les pleurs se mêlent aux interjections sentimentales tandis que l’on pense apercevoir les planches de Deauville au bas de la Croisette. « Il y a on ne sait quelle aurore dans une vieillesse épanouie » disait encore Victor Hugo.

Lundi 20 mai

 Le Musée Marcel Proust (Maison de Tante Léonie, Illiers-Combray) consacre une exposition à l’écrivain dont on célèbre le centième anniversaire de l’attribution du Prix Goncourt. Autour d’Antoine Gallimard, de nombreuses personnalités (Régis Debray, Bernard Pivot…) avaient honoré le vernissage de leur présence. Franck Riester, ministre de la Culture, avait aussi tenu à être présent. Une escorte de motards et six voitures furent mobilisées afin de lui garantir le déplacement. Ce cortège aurait sûrement inspiré l’auteur de « La Recherche » qui se serait livré à une description ironique plaisante, fidèle à l’authenticité de la scène. Le catalogue n’omet point le fameux raté du comité de lecture présidé par André Gide, lequel assuma la bourde de son collègue Jean Schlumberger en refusant le manuscrit reçu sept ans plus tôt (« La plus grave erreur de la NRF, l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. ») La récupération par Gaston Gallimard y est aussi relatée, qui permet aujourd’hui à la célèbre maison de s’afficher hautement dans l’évocation séculaire. Jusqu’au 25 août, le visiteur pourra voyager dans le monde du grand Marcel en jalonnant ses pas de quelques phrases qui le familiariseront avec la pensée de l’auteur (« Moi qui aimais malgré tout tellement la vie, je comprends que la mort est notre seul espoir et donne le courage de marcher jusqu’au bout. » Lettre de Marcel Proust à André Gide, 20 février 1919)    

Mardi 21 mai

 Le pauvre Vincent Lambert, tétraplégique, est l’objet depuis 10 ans de débats sur la fin de vie. Tandis que les médecins avaient enfin été autorisés à interrompre les soins et le laisser quitter la vie tranquillement, les parents estèrent encore en justice. La Cour d’appel de Paris ordonna la reprise des traitements jusqu’à ce que la Commission d’éthique de l’ONU ait rendu un avis. Ce rebondissement surprend tout le monde. Les médias suivent l’affaire heure par heure. Des caméras étaient présentes pour filmer le moment où l’avocat des parents recevrait la décision de la Cour. Le voilà, téléphone à l’oreille. Il ne se sent plus. Il exulte. Il s’écrie : « On a gagné ! C’est la remontada » et répète son cri plusieurs fois, ne réalisant pas l’indécence de son acte. On le croirait sorti d’un stade où vient de s’achever un match de football. On doit noter le nom de cet homme de robe qui s’est mis à nu : Jérôme Triomphe.

Mercredi 22 mai

 Surprise au grand débat télévisé pour les élections européennes. Ce n’est pas Nathalie Loiseau, tête de la liste macronienne qui participe aux côtés des autres principaux protagonistes mais plutôt François Bayrou, lequel n’est même pas candidat. Un signe où l’on imagine d’emblée la patte de Macron. Et si un remaniement ministériel se faisait jour après un mauvais résultat dimanche, le maire de Pau pourrait succéder à l’ancien maire du Havre à Matignon. Ainsi vont les petits ballets sous la Ve République.

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 On connaît la recommandation du maire consciencieux qui invite ses administrés à prévenir un quart d’heure avant l’incendie afin de permettre aux pompiers d’accomplir leur tâche le plus efficacement possible. Les économistes – qui, comme le douanier de Fernand Raynaud, ne sont pas des imbéciles – s’apparentent un peu à ce magistrat de la cité modèle. François Lenglet, journaliste spécialisé qui a connu les rédactions les plus renommées, qui sévit aujourd’hui sur France 2, publie un livre loin de passer inaperçu dont le titre ne laisse qu’émoi et frisson : « Tout va basculer » (éd. Albin Michel) avec, en manchette, « 2019, L’année de tous les dangers ». Dans La Libre Belgique, Pierre Defraigne, Directeur général honoraire à la Commission européenne, avertit : « Nous allons élire le Parlement européen qui devra traiter trois crises graves : le krach financier inéluctable, le climat avec son potentiel de rupture sociale, et l’UE face aux pressions de la Chine et des États-Unis. On a besoin de talent et de courage. » « Inéluctable. » Il dit : « Inéluctable ». Ou bien ces messieurs sont en quête de sensationnel pour exister, pour amasser quelques cachets bienvenus et ils sont dès lors des fumistes, ou bien leurs prédictions sont justifiées. En ce cas, elles constituent un sérieux avertissement pour les politiques en leur dévoilant que le pouvoir du monde financier est bien supérieur au leur, ce que l’on sait mais que l’on aime taire.    

 

Image: 

Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée dans « Les Plus belles années d'une vie » de Claude Lelouch. Photo © Metropolitan FilmExport

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