semaine 42
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Devoir d’avenir

Le 23 juin 2019

Dimanche 16 juin

 La rue de Hong Kong se révolte. Elle veut la destitution de celle qui représente le pouvoir de Pékin. Si celui-ci est poussé à l’exaspération, cela pourrait devenir sanglant. Taïwan manifeste son soutien à Hong Kong. Cela pourrait faire déborder la Mer de Chine. La rue continue de revendiquer tous les vendredis dans Alger. Mais revendiquer quoi ? « Plus de démocratie » dit-elle. Tant qu’elle n’est pas conduite par un opposant au régime à la stature historique, elle se perdra dans une lassitude sur laquelle compte beaucoup le pouvoir. Il vient même de reporter l’élection présidentielle sine die sans être contrarié. La rue se manifeste aussi en Amérique latine, et pas seulement an Venezuela. La pauvreté engendre la violence urbaine au Guatemala et au Brésil, les étudiants contestent les décisions de Bolsonaro, aussi bien pour sa politique d’Éducation que pour ses crimes contre la forêt amazonienne. Il n’y a pas si longtemps, Prévert faisait chanter la rue ; Trenet aussi, et Ferré, et Catherine Sauvage, et Mouloudji, et Montand, et Renaud, et… C’était hier, au siècle dernier…

Lundi 17 juin

 Combien de temps le vociférateur Salvini et ses alliés pourront-ils encore prétendre que l’Europe est la cause de l’effondrement de l’économie italienne ? L’Italie est l’homme malade de la zone euro et c’est très inquiétant, surtout si une crise financière surgissait, ce que bien des spécialistes prévoient et qu’aucun n’émet une option pour l’éviter, sauf à l’intérieur du capitalisme, bien entendu. Quand les banques faillissent, les États sont appelés à la rescousse. Même en Italie.

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 Erdogan est parvenu à faire annuler les élections municipales à Istanbul, la principale ville de Turquie (16 millions d’habitants) dont il fut le maire, surtout la ville la plus riche du pays (un tiers du PIB). Il s’était impliqué personnellement dans la campagne en participant à tous les grands meetings. Cette fois, en vue du nouveau scrutin qui se déroulera dimanche, il occupe une attitude de total retrait. Sans doute craint-il d’endosser une éventuelle défaite. C’est donc qu’il n’exclut pas de perdre cette fois encore la direction d’Istanbul… C’est donc que la force de son appareil d’État ne lui garantit pas une fraude bien organisée… C’est donc qu’il est peut-être beaucoup moins puissant qu’il n’y paraît…  

Mardi 18 juin

 Un préfet allemand qui s’occupait des réfugiés fut abattu le 2 juin. On vient d’écrouer le coupable. C’’est un néo-nazi. En Allemagne, on parle de moins en moins d’extrême droite, ce sont des néo-nazis. Cela signifie que l’engagement a enflé au sein de ces groupuscules qui n’en sont plus. On les qualifie de groupes, pas encore de hordes. Désormais, la violence leur est devenue coutumière, aussi bien dans les manifestations que dans les actes individuels.

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 Le photographe humaniste Sebastião Salgado reçoit le prestigieux Prix pour la Paix des libraires allemands. Son œuvre admirable méritait depuis longtemps d’être saluée. Elle donne à l’aventure des Terriens une dimension planétaire qui ne peut que les sensibiliser à leur devoir d’avenir.

Mercredi 19 juin    

 Á 504 jours de l’élection présidentielle étatsunienne, Donald Trump lance sa campagne au cours d’un gigantesque meeting typiquement American way of life, musiques, couleurs, objets bariolés, maquillages et, bien entendu, intonations vulgaires dans des tenues appropriées.  Les afficionados du grand blond étaient plus de 20.000 à Orlando (Floride). Trump aurait misé sur 100.000. Succès assuré néanmoins à l’applaudimètre dans un État qui convient tellement bien aux effusions pharamineuses et fantaisistes de l’hurluberlu. Côté discours, rien n’a changé : l’immigration tient toujours la corde. Il n’a toujours pas son mur avec le Mexique mais il persiste et signe. L’économie se porte à merveille. C’’est un atout qui efface ses bourdes et ses stupidités diplomatiques. Reste pour l’heure la morale de la fable de La Fontaine Le lièvre et la tortue.

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 Est-il encore possible, en ce monde surinformé où les nouvelles négatives effacent les bonnes, de s’offrir un moment d’insouciance ? On pouvait le trouver ce soir devant FR 3. Jusqu’à minuit, la chaîne de la musique retransmettait comme chaque année Musiques en fête, le spectacle qui ouvre les Chorégies d’Orange depuis son théâtre antique, et qui en sont à leur 150e édition, un record. On y découvrait en bouquet final un hommage à Jacques Offenbach, lequel aurait eu deux cents ans demain. Et l’on se prenait à imaginer des orchestres, un peu partout dans Paris, célébrant, la veille de la Fête de la Musique, les airs joyeux et endiablés du compositeur symbole de la Belle époque qui, il est vrai, ne l’était pas pour tout le monde. 

Jeudi 20 juin

 Le sommet européen de Bruxelles n’a rien donné, si ce n’est un changement de méthode imposé par Macron pour désigner les futurs dirigeants de l’Union. On se revoit le 30 juin. Entretemps, les contacts vont se multiplier à volonté. Le Français est fringant, il donne l’impression d’être davantage à son affaire dans les arcanes bruxellois qu’au palais de l’Élysée. Eh oui… Comme le faisait remarquer son épouse Brigitte sur l’antenne de RTL : « Ce n’est qu’un homme ».

Vendredi 21 juin

 Pas plus qu’il ne pratique le marivaudage (dont il ignore sans doute le mot et la chose), Donald Trump ne verse point dans une quelconque double inconstance. Il se meut résolument dans une inconstance permanente. La carotte et le bâton restent ses jouets favoris grâce auxquels il se plaît à régenter le monde. La Corée du Nord, le Venezuela, l’Iran viennent d’en faire l’expérience. D’autres apparaîtront demain. Lesquels ? Difficile à déceler : l’homme est inconstant. Mais un jour, ce caractériel flottant se trompera. Pensant actionner la carotte, il usera du bâton. Commencera l’histoire d’un Folamour, celui de Kubrick, pas de Marivaux…

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 Voltaire aussi trouvait que l’Europe était florissante. C’était en 1775.

Samedi 22 juin

 Pour qu’un défunt soit admis au Panthéon, il est nécessaire qu’une longue et très minutieuse enquête soit entamée au préalable. L’attribution de titres prestigieux (Prix Nobel, Académiciens…) à des personnes vivantes posent parfois problème, le lauréat ne conduisant pas nécessairement la suite de sa vie dans la notoriété qui lui valut la récompense. Le recteur de l’université de Mons veut décerner le titre de docteur honoris causa à Greta Thunberg, cette adolescente suédoise qui a mobilisé des milliers de jeunes gens un peu partout dans le monde en faveur du climat. Cette volonté fait polémique dans les « alma mater ». Comment pourrait-il en être autrement ? Si sympathique puisse être le combat de cette jeune fille, celui-ci ne repose que sur l’émotion. Et ce n’est point parce que les apôtres du grand capitalisme mondial l’on reçue en leur sommet de Davos pour une simple opération médiatique de grande ampleur qu’un établissement où l’on diffuse le savoir doit se livrer à pareil exercice, aussi audacieux que saugrenu.  

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 La méconnaissance de l’Histoire, la dictature de l’instant sont les pires maux de l’époque. Il est des sujets où la chronologie éveille l’indispensable esprit critique, émeut ou divertit, mais ne laisse point indifférent. Exemple, cette énumération : dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien (23-79) prétend que la Terre est sphérique. Quatorze siècles plus tard, Christophe Colomb le prouve. La même année (1492) Martin Behaim construit à Nuremberg  Erdapfel, le premier globe terrestre connu. Le 16 février 1616, devant le tribunal du Saint-Office, Galilée est contraint de renier les travaux de toute une vie démontrant l’héliocentrisme au détriment du géocentrisme. Le 2 novembre 1992, après des semaines d’analyses, une commission créée par le pape Jean-Paul II réhabilite Galilée. Un sondage mené en décembre 2017 par le renommé IFOP et publié par le très sérieux National Geographic Magazine révèle qu’un Français sur 10 pense que la Terre « pourrait être plate ». Le chiffre serait deux fois plus élevé dans certains États américains. Rien n’est simple, contrairement à ce que distillent les réseaux sociaux qui font l’opinion et parfois la loi. 

 

Image: 
« Genesis – Terre éternelle », le livre chef–d’œuvre de Sebastião Salgado. Photo © Taschen

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