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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Du mercredi 08 au mercredi 15 juin

Le 07 juillet 2016

La planète vit au rythme foot, attentats, manifestations et violences. Chronique sombre émaillée de propos de Victor Hugo et d’une réflexion bienvenue sur « construire des ponts plutôt que des murs ». 

Mercredi 8 juin 

Tous les trains ne circulent pas et les poubelles, dans les rues, ne sont plus ramassées. Ainsi vit actuellement la Belgique. Mais ainsi vit aussi la France, à deux jours de l’ouverture de l’Euro, la fête du football. Tandis que les stades, les terrasses équipées de la télévision et les places publiques où se dressent de grands écrans seront des lieux d’attentats idéaux, les militants syndicalistes veulent profiter de l’événement pour accroître leurs revendications. Salir l’État qui accueille des supporteurs du monde entier venus pour se distraire et s’amuser, cela relève de l’incivisme. 

C’était le 16 mai 1916. Le Britannique Mark Sykes pour le Royaume-Uni et le Français François-Georges Picot parvenaient à un accord sur le partage de leur influence dans le Proche-Orient. Ces textes eurent donc cent ans le mois dernier mais ce fut là un centenaire que chacun évita de commémorer. Pourtant, s’intéresser à ces accords permet de mieux comprendre les racines des conflits d’aujourd’hui en Syrie, en Irak et aujourd’hui de cerner le comportement de la Turquie d’alors. Au lendemain d’un attentat palestinien qui causa la mort de quatre Israéliens (tandis que les médias sont moins diserts à propos des sévices existant dans l’autre sens…), relevons que les querelles entre les chiites et les sunnites sont beaucoup plus meurtrières.  Car lorsque l’on se toise au nom du Gott mit uns, on sombre vite dans le torrent sanguinaire. « Quand on pense que les chrétiens, porteurs d’une religion d’amour, ont pu déporter, liquider, torturer, massacrer pendant des siècles au nom même de cette religion, on peut se demander ce qu’il en serait advenu si, au lieu de la secte du Christ, celle des pharisiens, pour qui tout ce qui est goy est impur, avait triomphé. » (Edgar Morin. Journal, lundi 24 – jeudi 27 avril 1995)

Louis XVI connut la déchéance avant d’être décapité. Benoît XVI connaît la déchéance après s’être écarté de son magistère. Quant à l’année deux mille XVI, elle ne se porte pas très bien non plus. 

 

Jeudi 9 juin

Une émission de radio ou de télévision, un discours, un article de presse, un livre bien entendu… Il ne se passe pas un jour sans que, 131 ans après sa mort, une référence ne soit énoncée à propos de Victor Hugo. Aujourd’hui, c’est Franz-Olivier Giesbert, toujours mordant, direct, qui le cite dans son éditorial du Point : « Quant à moi, en voyant les consciences qui se dégradent, l’argent qui règne, la corruption qui s’étend, les positions les plus hautes envahies par les passions les plus basses, en voyant les misères du temps présent, je songe aux grandes choses du temps passé, et je suis, par moments, tenté de dire à la Chambre, à la presse, à la France entière : tenez, parlons un peu de l’Empereur, cela nous fera du bien. » Et Giesbert (qui ne cite hélas ! pas sa source ni la date de cette réflexion…) d’ajouter : « On dira aujourd’hui : ‘Tenez, parlons un peu de Charles de Gaulle, cela nous fera du bien !’ »

Et tandis que l’on médite encore sur cette citation, Le Figaro nous apprend que François Hollande visitera lundi La Boisserie, à Colombey-les-Deux-Églises, répondant ainsi à l’invitation de la famille du Général ; il en profitera pour aller se recueillir sur sa tombe comme il se doit et arpenter le Mémorial; vendredi, il découvrira l’exposition De Gaulle à Trianon et samedi, dans la tradition du 18-juin, on le retrouvera au Mont Valérien. Le sauveur de la France aurait sûrement trouvé une formule croquignolette pour décrire l’emploi du temps respectueux du président.

"Ne soyons plus anglais ni français ni allemands. Soyons européens. Ne soyons plus européens, soyons hommes. - Soyons l'humanité.

Il nous reste à abdiquer un dernier égoïsme : la patrie."
Victor Hugo - 1802-1885 - Choses vues - 1846

 

Vendredi 10 juin

Victor Hugo, encore. L’aspect décousu, débordant, excentrique, formidablement populaire de ses funérailles fut superbement relaté par Jean-François Kahn d’une manière époustouflante dans son maître-livre Victor Hugo, un Révolutionnaire (éd. Fayard, 2001). La préparation de ces obsèques grandioses  fut aussi très bien rapportée par Judith Perrignon dans son roman Victor Hugo vient de mourir (éd. L’Iconoclaste). Sans doute celles de Mohamed Ali furent-elles aussi impressionnante et gigantesques. La comparaison pourrait tenir, sauf peut-être sur un point : est-ce que les prostituées de Louisville se donnèrent gracieusement en hommage au champion rebelle comme le firent celles de Paris le 1er juin 1885 ?

Mêlant tragédie, ironie et bon sens populaire, Yvan Attal a voulu réaliser un film qui nous permettrait d’en finir avec l’antisémitisme. Hélas ! C’est un navet. L’initiative était pourtant louable. Serait-ce parce que l’antisémitisme est non pas ancré mais plutôt enraciné dans nos mœurs ?   

Facéties auditives. Entendre « au bas mot » et comprendre « Obama ». Entendre « secrétaire » et comprendre « sectaire ».

Début de l’Euro sur le sol de France. De justesse, celle-ci bat la Roumanie (2-1) au Stade de France à Paris. Tout va bien. Les autochtones voient déjà leurs champions en finale. Tout s’est bien déroulé pendant le concert géant au Champ-de-Mars, durant la cérémonie d’ouverture ainsi qu’au cours du match. Ce qui doit être la fête du football durera un mois. D’ici-là, pour en savoir plus sur le monde, aller directement à la page 4 du journal habituel. Les trois premières seront consacrées à la compétition. Il est vrai que l’on peut de plus en plus souvent évoquer la vie du monde à partir des rencontres sans se limiter à leur déroulement. Et puis, l’importance du fait à informer varie : il y a 40 ans, la pollution d’une rivière était traitée dans la page des faits divers…

 

Samedi 11 juin

On y est désormais habitué : le foute, c’est la guerre. Et dès qu’il s’agit d’un grand tournoi, les batailles s’accumulent. Une particularité est désormais apparue en ce début d’Euro en France : à présent, il n’est même plus question de se rendre au stade pour se bagarrer ; la castagne se déroule dans la ville d’accueil. En l’occurrence, c’est à Marseille que les hostilités ont été les plus violentes : un mort sur le Vieux port et quelques dizaines de supporteurs à l’hôpital. Ce sont les hooligans qui se sont déchaînés. Comme toujours, ces Britanniques… Certes, mais on a pu constater que la Russie avait désormais elle aussi ses hooligans. Á noter que jusqu’à présent, on n’a pas encore repéré un seul malfaiteur syrien, ni même d’ailleurs un seul musulman. Nous sommes en plein Ramadan. La rupture du jeûne a donc lieu pendant le dernier match de la journée.

Une exposition le prouve : l’armée française fut victorieuse à Waterloo. C’était à Mont-Saint-Jean (commune aujourd’hui fusionnée avec Waterloo) les 6 et 7 juillet 1794. L’armée Sambre-et-Meuse du général Jourdan repoussait les forces européennes coalisées qui voulaient mater la Révolution française et marcher sur Paris. Non seulement l’armée française fut victorieuse, mais elle en profita pour, elle, marcher sur Bruxelles et conquérir toute la Belgique. Cette exposition, il faut le préciser, se tient au Musée Wellington. Cette Belgique est vraiment déroutante. 

Prise d’otage et panique dans les abords de Wall street. Malgré la présence de Julia Roberts et de George Clooney, le deuxième film réalisé par Jodie Foster, Money monster, est un nanar. Mais il dégage une caractéristique intéressante : il décrit par défaut ce que serait un monde où seul l’argent aurait une importance supérieure à toutes les autres règles et conditions d’une vie en société. On n’en est peut-être pas si éloigné. 

 

Dimanche 12 juin

Les meurtriers djihadistes provoquent un bain de sang dans une boîte très fréquentée d’Orlando : plus de 50 morts, des dizaines de blessés. Comme lors des attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis se découvrent vulnérables de l’intérieur. La fin du mandat d’Obama le place devant un dilemme : faut-il encore augmenter la sécurité dans les rues ou faut-il plutôt doubler la fréquence des frappes aériennes sur l’État islamique, lequel n’a pas tardé à revendiquer les actes d’horreur ? Une alternative qui ne doit pas réjouir le prix Nobel de la Paix mais qui ne peut cependant pas être délaissée, ses deux branches pouvant même être accomplies de conserve. 

Une famille de bourgeois dégénérés originaire de Tourcoing vient passer des vacances dans sa maison de la Côte d’Opale. Ils y sont seuls. On est encore loin des congés payés, disons la Belle époque, qui ne l’était pas pour tout le monde, en particulier pour la famille qui vit tant bien que mal dans une sorte de taudis à quelques hectomètres, sorte de prolétaires de la mer. Bruno Dumont a réalisé avec Ma Loute un film onirique où l’esthétique prend le pas sur le réel, dont on retrouvera sans doute une évocation des décors et de la photographie à la cérémonie des Césars. Fabrice Luchini est fabuleux, Juliette Binoche est tout à fait exceptionnelle, et Valeria Bruni Tadeschi tient bien la distance. Un chef-d’œuvre de la désopilance.

Construire des ponts plutôt que des murs. Cette expression – signe des temps… - revient régulièrement dans les discours, de quelque tendance philosophique que ce soit. On a entendu un Grand Maître d’obédience maçonnique la prononcer; le pape lui-même, dans son discours de réception du prix Charlemagne, l’utilisa aussi. Et bizarrement, contrairement à d’autres citations où ceux qui la prononcent ne manquent pas de faire référence à leur auteur, cette image forte est énoncée comme si elle sortait du chapeau de l’orateur. Rendons donc à César ce qui lui appartient et précisons que la métaphore est vieille comme le monde puisqu’elle fut affirmée par Lao Tseu, reprise longtemps après par Isaac Newton. C’est dire qu’au VIe siècle avant Jésus-Christ, la question était déjà à l’ordre du jour, confirmée au XVIIe siècle. Il faut donc en conclure que la pertinence de cette image traverse tous les temps. Ce n’est pas une raison pour considérer que notre époque verse dans la pléthore des séparations.

 

Lundi 13 juin

Le massacre d’Orlando revêtait un caractère homophobe. Les scènes d’horreur reflètent les mêmes peurs, les mêmes effrois qu’à Paris et à Zaventem. L’image les rendra bientôt banales puisqu’il faudra désormais vivre avec cette frayeur-là. Comme le dit Pascal Bruckner : « Nous sommes entrés dans la routine de l’abominable ». Deux sujets découlent de ce triste événement qui meubleront (et peut-être modifieront l’enjeu) la campagne pour la présidence : la réglementation du port d’armes et la question des meurtres gratuits. Le premier a déjà été abordé par Hillary Clinton, le second a permis à Donald Trump de réitérer sa volonté d’interdire aux musulmans l’arrivée sur le sol étatsunien. Dans l’émotion créée par le carnage, cette résolution recueille une forte adhésion des citoyens. Oui mais l’assassin était né sur le sol étatsunien, il était citoyen américain ! Et que fait-on alors ? On chasse les musulmans du pays ? Cet élément-là de l’analyse n’est jamais abordé par les partisans d’une immigration très limitée, voire interdite. Ne compliquons pas l’émoi, source de voix. 

Ira ? Ira pas ? 

Comme en 2011, Nicolas Hulot se tâte. Sera-t-il candidat ? Quelle que soit sa décision, il participera sûrement à la campagne présidentielle. Et à sa manière, comme ces jours-ci où l’on trouve sa photo, prenant la pose, vêtu d’un gilet de sauvetage orange afin de continuer à sensibiliser l’opinion quant à la situation toujours aussi tragique des émigrés syriens que les peuples ne perçoivent plus depuis que l’Union européenne a payé le sultan Erdogan pour qu’il les maintienne dans ses camps. Un gilet de sauvetage, c’est plus visible qu’une épinglette mais c’est plus encombrant et plus cher ! Dommage : ce serait intéressant d’organiser une manifestation de soutien dans pareille tenue…

Marouan Fellaini est une des vedettes de l’équipe belge de football. Musulman, il déclare que cette année, il ne pratiquera pas le Ramadan compte tenu de la compétition. En voilà un qui devra s’expliquer avec son imam au retour à Bruxelles. Á moins que… Á moins que la Belgique ne remporte le trophée grâce à des buts de Marouan Fellaini. Un musulman qui fait gagner l’équipe nationale belge, quelle formidable publicité pour les adeptes de cette religion-là ! Allah n’est pas le diable, Allah est un diable, un Diable rouge !...

 

Mardi 14 juin

Est-il encore possible d’organiser une manifestation sans qu’une bande de voyous n’en profite pour casser ? Les vitres d’un hôpital pour enfant (Necker), deux douzaines de flics à l’infirmerie… Autrefois, les syndicats s’occupaient eux-mêmes du service d’ordre. Et bien en général…

Les hooligans russes remettent le couvert. Á Lille cette fois, au risque de faire disqualifier leur équipe. Ce ne sera plus la retraite de Russie mais plutôt son retrait.

 

Mercredi 15 juin

Á huit jours du référendum britannique sur le Brexit, une députée travailliste pro-européenne vient d’être sauvagement agressée. Ses jours seraient en danger. Un geste qui démontre combien cette consultation avive les tensions au pays du fair-play.

Á l’instar de ceux qui, à la fin du 19e siècle, couraient derrière les trams armés de fourches, il serait tout aussi stupide aujourd’hui de lutter contre Internet. Mais réfléchir à son influence paraît nécessaire à l’honnête. Ainsi des réseaux sociaux. L’invention de cette expression est  au moins maladroite et dégradante pour l’adjectif qu’elle contient. Elle s’est cependant imposée, inutile de vouloir lui substituer un autre terme. Il est notamment permis de se demander comment le peuple des années quarante aurait réagi s’il avait été en possession de pareil instrument. Les dénonciations gratuites auraient sûrement fleuri, d’autant plus qu’il est possible de s’exprimer sous pseudonyme. La Justice expéditive aurait aussi connu de beaux jours, tant les réactions à chaud s’y répandent. La démonstration est fournie ces jours-ci par la compétition de football. Qu’une équipe manque un match réputé à sa mesure et l’entraîneur se voit voué aux gémonies. Que la même équipe remporte trois jours plus tard la rencontre programmée dans sa poule, et l’homme retrouve une place sur l’Olympe. Oui mais s’il a été exécuté entretemps, sa réhabilitation n’est que post mortem… Exagération ? Marc Wilmots, l’entraîneur de l’équipe belge, subit depuis des années les foudres du journal flamand Het Laatste Nieuws, simplement parce qu’il est wallon. Un membre de l’équipe rédactionnelle vient de le menacer on ne peut plus clairement : « Je vais te tuer ». Si un journaliste s’exprime ainsi, la porte de l’infamie et du passage à l’acte est ouverte pour les réseaux sociaux. « Ce n’est plus du journalisme » a déclaré Marc Wilmots à propos de cette menace. Il est gentil Marc Wilmots…

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