semaine 48
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

François Hollande à l'école

Le 20 novembre 2020

Samedi 14 novembre

« Femmes arabes en pleine(s) lumière(s). » Ne serait-ce pas là un bon titre pour un livre de portraits ?  Avec un avertissement, une précaution importante : on dirait que depuis l’horrible meurtre de Conflans, la mobilisation s’accentue. Plutôt que le titre d’un ouvrage, cela devrait être celui d’une collection. Cette semaine, on a beaucoup entendu la jeune, belle et intelligente Leila Slimani. On doit ajouter la découverte de Abnousse Shalmani, écrivaine, journaliste (« Khomeiny, Sade et moi » ; « Éloge du métèque », éd. Grasset). Née en 1977 à Téhéran, elle fuit avec ses parents le régime des ayatollahs en 1985. Et où vont-ils ? En France, bien entendu. Désormais, les paroles de cette militante paraissent dans les journaux et les magazines : « Si nous capitulons sur la satire, nous capitulerons sur tout le reste » ; « L’islamisme s’est installé grâce à l’inertie, la corruption, la défaite des États arabes »…  

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 Souffrir. Mourir. En cette période où la faux rôde au-dessus de tous les toits, les œuvres de Pascal reviennent souvent dans les commentaires et les échanges. Le Point vient du reste de publier une brochure spécialement consacrée au philosophe de Port-Royal. Paul Bourget, écrivain assez pâle, catholique traditionaliste et anti-dreyfusard, aujourd’hui tombé dans l’oubli, avait, en 1923, pour le tricentenaire de Pascal, publié dans L’Illustration un texte un peu mièvre dans lequel il se projetait face aux émois de la souffrance et de la fin de vie. On devine que ce genre d’auteur n’était pas en odeur de sainteté chez les surréalistes en pleine éclosion. Louis Aragon lui répondit le 4 mars dans La Vie moderne qui s’achevait ainsi : « Ne craignez rien M. Bourget, vous ne savez peut-être pas souffrir, comme dit mon dentiste, mais je vous fiche mon billet : pour mourir, ça ira tout seul. »  

Dimanche 15 novembre

 Neuf années de guerre civile en Syrie. Près de 400.000 morts, sans compter les invalides, les handicapés, et les 2 à 3 millions d’exilés. Quant aux blessures psychologiques, on les mettra côté pertes et profits. Bachar al-Assad appelle ceux qui ont fui à rentrer au pays. Et puis quoi encore ? Outre la peur, que peuvent-ils trouver ces pauvres gens ? Des ruines ? En tout cas, bien peu de nourriture, sans parler de l’absence de médicaments…

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 Entretien de Henry Kissinger à Die Welt : « … J’appartiens désormais à une minorité qui croit qu’il est non seulement possible mais impératif de résoudre les problèmes et les conflits graves par la négociation. » Dear Henry a 97 ans. Il fait bien d’employer l’indicatif présent appuyé par l’adverbe « désormais » car lorsqu’ il avait 50 ans et qu’il propulsait Augusto Pinochet à la tête du Chili, il ne devait pas tout à fait tenir le même raisonnement…

Lundi 16 novembre

 Dans cette crise sanitaire, les organisations syndicales n’apparaissent pas au premier plan, laissant à ceux qui gouvernent tout l’espace nécessaire aux mesures à prendre face à un ennemi invisible et commun à tous, sans que qui que ce soit ne soit responsable de sa présence. Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, le principal groupement de France, président de la Confédération européenne des Syndicats, est reçu par Nicolas Demorand et Léa Salamé à la matinale de France Inter. Bien entendu, il exprime ses craintes tout à fait justifiées sur les pertes d’emplois que cette crise sanitaire va provoquer, qui entraîneront une augmentation de la précarité dans les sociétés démocratiques européennes. Partant, il regrette que le pouvoir central n’implique pas davantage les élus locaux dans sa lutte contre le covid. Il reprend là le thème maintes fois répété de et par François Hollande. Puisque France Inter met chaque jour en évidence sur son site une phrase prononcée par l’invité au cours des 25 minutes d’entretien, la voici : « Laurent Berger souhaite un Noël avec le moins d’Amazon possible ».  

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 Plusieurs pays dont ceux de l’Union européenne procèdent à des réunions préparatoires en vue de la vaccination de leur population. Cette phase dans l’évolution de la crise sanitaire devrait rassurer tout un chacun et, peut-être raffermir la volonté d’effort collectif durant la période de confinement… Et surtout celle qui suivra…

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 La colombophilie aussi a quitté le stade artisanal et réjouissant de la camaraderie pour entrer de plain-vol dans le règne de l’argent. New Kim, un pigeon de Berlaar (province d’Anvers) vient de battre tous les records d’acquisition. Son heureux propriétaire s’en sépara pour 1,6 millions d’euros. Le temps où les amateurs attendaient le retour de leurs flèches d’argent, chaque dimanche matin, en provenance de Pont Sainte-Maxence ou de Barcelone, scrutant le ciel et leur chronomètre, et soutenus par leurs amis, ce temps-là est révolu. On joue à « pigeon vol »e comme on mise en Bourse. Ou au casino. Plus la peine de se rendre à Las Vegas, le smartphone fait l’affaire à  la maison. 

Mardi 17 novembre   

 Le chef de la Moldavie devait avoir dans le dos le même parapluie que Loukachenko et sur la poitrine de semblables médailles en carton qu’il s’était décernées lui-même. Il vient d’être écarté du pouvoir par une jeune partisane de l’Europe, Maria Sandu, diplômée d’Harvard, polyglotte, mais qui doit un peu sa victoire aux votes de l’étranger. Ceux-ci, représentant 16 % de l’électorat, lui furent favorables à 92,5 %.  C’est un élément de l’évaluation qui a son importance et qui doit titiller Poutine. Ce pays de 3,2 millions d’habitants, indépendant mais sous tutelle russe, va compter sur l’Union européenne pour s’émanciper. Un rapide examen de la carte géographique révèle que l’événement n’est pas anodin.

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 L’autre événement du jour, c’est la sortie en librairie des mémoires de Barack Obama : « Une terre promise » (éd. Fayard), plus de 800 pages, 32 euros. Et l’on signale que ce ne serait que le premier tome. D’ores et déjà, la presse prévoit un grand succès de librairie… Oui mais en France, les librairies sont fermées !... Le confinement strict les a englobées… Samedi soir, chez Ruquier, Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, a confié qu’elle travaillait sur une solution. Elle doit être sincèrement dépitée Roselyne : pas de théâtre, pas de concert, pas de livres… Des projets intéressants avaient sûrement mûri dans l’intimité de sa conscience lorsqu’elle accepta le portefeuille ; et l’on peut être assuré qu’on l’aurait vue souvent aux spectacles. Elle aime les artistes sans se forcer.

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 Xavier Canonne casse les on-dit : « Le peintre paysagiste ne nuit pas aux arbres. »

Mercredi 18 novembre

 Une crise humanitaire se développe dans le Sud-Soudan où des habitants de la région du Tigre se réfugient, refoulés par le pouvoir éthiopien en conflit armé avec les nationalistes tigréens. Malgré l’amplitude dramatique de la situation que l’ONU décrit en alerte, on serait tenté de ne pas retenir cette information, conscient que parmi les 7,5 milliards d’humains qui peuplent la planète, il y a toujours et à tout moment des poches de misère plus ou moins épouvantables. Mais il se fait que le Premier ministre éthiopien, coupable de conduire des pauvres gens à une fin tragique liée à la famine, Abiy Ahmed, reçut le prix Nobel de la Paix en 2019. La lauréate de 1991, Aung San Suu Kyi, avait récemment, à la tête de son pays, annihilé l’estime que le monde entier lui témoignait. Vingt-neuf ans plus tard, une autre déception semble se faire jour. Le jury Nobel sera bientôt contraint de décerner son prix post mortem, et ce ne serait pas encore totalement sans risques. 

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 Il n’y a rien de plus stupide que d’observer la marche de l’Histoire avec des « si ». Cela bouscule inutilement l’analyse et ne conduit qu’à des supputations susceptibles d’alimenter les fausses informations, déjà si envahissantes de nos jours au point d’affoler les peuples comme un conditionnel dérangeant, méthode pour convaincre des plus répugnantes. Le professeur Vincent de Coorebyter intitule sa chronique du Soir : « Et si cela avait été Trump ? » Non monsieur le Professeur, cela n’a pas été Trump, et à l’exception peut-être de Madame Irma dont la roulotte jouxte sans doute votre jardin, personne ne peut décrire ce qui se serait passé si ça avait été lui…  Soyez utile à votre pays (et à l’Europe). Je vous propose de disserter la prochaine fois sur cette question:  Et si Jeanne d’Arc avait épousé Henri VI, le jeune et beau roi d’Angleterre, où en serions-nous aujourd’hui côté Brexit ?

Jeudi 19 décembre

 François Hollande est, tous les jours, présent dans plusieurs médias. Non seulement il est consulté sur les grands thèmes de l’heure comme témoin d’expérience (le triste anniversaire des attentats du Bataclan et leur suite, la personnalité d’Obama dont le premier tome de ses mémoires sort de presse…) mais de plus, il parvient à défrayer aussi la chronique dans la presse régionale grâce à deux ouvrages qui lui servent de feuille de route et qu’il fit paraître à l’intention de la jeunesse aux éditions Glénat : le premier, « Leur République », l’an dernier, le second, « Leur État », tout récemment. Le voici qu’il a fait savoir sa disponibilité à visiter les écoles, et les demandes affluent. François Hollande donne des cours d’instruction civique dans les lycées deux à trois fois par jour.. La direction et le corps enseignant sont évidemment ravis. Ils convoquent la presse locale et régionale. L’ancien président était cette semaine en Bretagne, il sera la semaine prochaine dans le Val d’Oise, etc. L’agenda se noircit à vue d’œil. Bref, l’homme est occupé une fois encore à parcourir la France dans tous ses recoins, comme s’il était en campagne. Il ne l’est pas bien sûr, il veut seulement servir son pays… Mais il souligne que ses propos, s’ils intéressent les adolescents, ne laissent pas non plus leurs parents indifférents. Et leurs parents, ce sont des électeurs…

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 Une chaîne de télévision (de service public, évidemment…) aurait-elle la bonne idée de repasser « La Vie devant soi », admirable film de Moshe Mizrahi (1977) adapté du roman d’Emil Ajar – pseudonyme de Romain Gary -, lauréat du prix Goncourt 1975 ? Simone Signoret, qui n’avait que 56 ans, y incarne une vieille prostituée juive, rôle que Montand refusait qu’elle interprétât, et qu’elle accepta, sans doute un peu pour toiser le temps qui passe et narguer celui qui succomba aux charmes de Marilyn et de quelques autres. Elle avait décidé d’être vieille. Sophia Loren a 86 ans. Elle avait cessé de tourner il y a onze ans, mais son fils, Edoardo Ponti, l’a convaincue de jouer Madame Rosa. Dès que les cinémas rouvriront, on se ruera sur les séances qui présenteront ce film. Pour comparer les deux interprétations ? Non. Pour voir comment la seconde rend hommage à la première. Parce qu’il est certain qu’avant de se lancer, Sophia aura revu plus d’une fois le jeu de Simone et qu’elle s’en inspira. Le téléspectateur pourra, en complicité dans la salle noire, partager un tic, un geste, une attitude en retrouvant la merveilleuse Simone, et l’inénarrable Gary.

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François Mauriac aurait confirmé : un Bordelais n’est pas nécessairement quelqu’un qui fréquente les bordels.

Vendredi 20 novembre

 Promue par le président des États-Unis Woodrow Wilson dans le Traité de Versailles de 1919, la Société des Nations ne compta pas ce pays parmi ses membres, le sénat étatsunien ayant refusé de ratifier ledit Traité. Ce n’était pas le meilleur indice de pérennité pour une institution qui serait inévitablement dissoute en 1946, et qui fut très vite submergée par l’ascension des dictatures en Europe. Cette semaine marquait le centenaire de sa première assemblée générale, ouverte le 15 novembre à Genève sous la présidence du libéral belge Paul Hymans.

 Pour les défenseurs et promoteurs de la mémoire d’Henri La Fontaine, sénateur socialiste belge, prix Nobel de la Paix en 1913, ce 20 novembre est la pierre blanche du centenaire. C’est en effet ce jour-là que La Fontaine s’exprima devant l’assemblée de la SDN en livrant un discours prémonitoire et visionnaire que Daniel Sotiaux, attentif et consciencieux président de la Fondation éponyme, aime diffuser.

 Prémonitoire d’abord. Henri La Fontaine aborde l’idée de biens communs à tous les terriens. Il préfigure ce que Marshall Mc Luhan décrira quarante ans plus tard comme « village planétaire » en analysant la société de l’information naissante. Pour Henri La Fontaine, la terre est un territoire unique habité par une humanité unique qui doit en tirer tous les éléments nécessaires à son développement moral et matériel. On reconnaît dans ce discours la dimension maçonnique qui a guidé l’homme tout au long de son existence.

 Visionnaire ensuite. L’horrible guerre mondiale vient à peine de s’achever, mais Henri La Fontaine a déjà constaté que ce ne serait pas « la der des ders ». Pour une raison simple que tout le monde découvre mais dont chacun se voile la face : à la sortie du conflit, on attendait un désarmement général ; c’est le contraire qui survient : les dépenses militaires augmentent partout. Henri La Fontaine ne veut pas que l’on se raconte des histoires, il voit poindre des périls et il le clame.

 Au passage, on relèvera aussi dans son propos un signe de fraternité à l’adresse de l’Arménie, qui avait déjà subi un génocide cinq ans plus tôt, et qui est menacée de disparition par la Turquie, autre constat visionnaire d’une intimidante actualité puisqu’il se vérifie encore ces jours-ci.

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 Joe Biden, qui deviendra président des États-Unis le 20 janvier, fête son 78e anniversaire. Si l’on doit, poliment, lui souhaiter longue vie, on doit surtout espérer qu’il demeure en bonne forme durant les quatre prochaines années. Son âge veut qu’il ne soit qu’un président de transition mais d’une transition particulièrement dense, renfermant toutes les bavures de son prédécesseur à corriger autant que les élans de nouveau départ à enclencher. Barack Obama estime que le mandat de quatre ans ne suffira pas à redonner prestige et notoriété au pays après la déferlante trumpiste. C’est dire combien ces quatre années-ci seront capitales. Kamala Harris, la vice-présidente, aura aussi bien besoin de toute la mandature pour apprendre sur le tas et se lancer dans la succession le moment venu.   

 

Image: 

François Hollande explique la République aux élèves français, dessinée par Laure Monloubou. C'est publié aux Editions Glénat.

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Commentaires

Portrait de Bernard Dutrieux
Merci Jean-Pol pour ta chronique et notamment ici pour le rappel d'Henri La Fontaine.
Portrait de Bernard Dutrieux
Le père du concept de négritude n'est-il pas Léopold Sedar Sehgnor, premier Président du Sénégal indépendant?

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