semaine 42
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Guerres, résistances et rebelles

Le 17 septembre 2019

Dimanche 8 septembre

 Á la belle époque des chansonniers (Jacques Grello, Robert Rocca, Pierre-Jean Vaillard…) Boris Johnson aurait constitué un sujet d’élucubrations des plus abracadabrantesques. Les chansonniers ont disparu, les humoristes se font rares, l’époque est à la prudence et à la pénitence. Par bonheur, le sérieux absolu n’existe pas et quelques bonnes voix le prouvent. Parmi elles, celle d’Anne Roumanoff qui ne fait pas toujours rire sur l’antenne d’Europe 1 ni dans son éditorial du Journal du Dimanche mais qui, en imaginant le divorce de Mr. Great Britain et Mrs. Europe, autorise enfin à éviter le catastrophisme répandu grâce au recours de l’humour. Le grand Boris lui a fourni le moyen de provoquer les zygomatiques cérébraux. Son « Sky my Brexit ! »  offre une lecture spirituelle qui se termine par une alternative bien emballée : To deal or not to deal. C’est effectivement the question.

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 Le parti socialiste s’est effondré. S’il perd ses mairies, il disparaîtra. L’heure est au sauvetage indispensable. Resserrer les rangs tandis que les macronistes ont entamé leur campagne de débauchages. Absent de la scène depuis deux ans Bernard Cazeneuve, le dernier Premier ministre de François Hollande, sort du bois. Vendredi soir, il participait aux Journées parlementaires en Avignon. Le voici à la Fête de la Rose de Maraussan (Hérault). Un discours-fleuve de 45 pages abondamment ovationné. Chez les militants socialistes, quand un bon orateur commence par lancer « Vous m’avez manqué ! », il est sûr d’apprivoiser son auditoire. S’agissant de Cazeneuve, l’honnêteté du propos ne peut que fortifier l’authenticité du sentiment.   

Lundi 9 septembre

 Un million de fidèles ont assisté à la messe donnée par le pape François à Madagascar. Le souverain pontife dénonça « la culture du privilège et de l’exclusion ». C’est fort. C’est une remarquable formule qui fait mouche. Mais combien de riches chrétiens vont-ils faire semblant de ne pas avoir perçu cette parole ?

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 Il faut se méfier des films construits autour de la personnalité d’une vedette, fût-elle une star. Sans Isabelle Huppert, on n’aurait même pas évoqué « Frankie », le long, le trop long métrage d’Ira Sachs. Les scènes qui se veulent émotionnelles se succèdent sans lien tandis que l’histoire tarabiscotée d’une retraite au Portugal et des vacances en famille qui avortent chaque jour lassent d’emblée. S’il n’y avait le jeu de la grande Isabelle, ce film serait un excellent somnifère.

Mardi 10 septembre

 Au Théâtre du Petit Montparnasse, le texte de Jean-Noël Jeanneney mis en scène par Jean-Claude Idée est parfois empreint d’intellectualisme, parfois aussi dépendant de faits historiques considérés comme acquis, ce qui risque de déranger un public non averti en satisfaisant les autres, ceux qui savent, qui connaissent l’histoire de la gauche et ses méandres. « L’un de nous deux » propose un dialogue imaginaire entre Léon Blum et Georges Mandel, prisonniers depuis 13 mois au début de l’été 1944. Ils sont juifs mais grâce à leur statut d’ancien président du Conseil et de ministre, ils sont incarcérés en bordure du camp de Buchenwald, sur les hauteurs de Weimar, la patrie de Goethe. Leurs échanges sont dominés par des références à leur mentor (Jaurès pour Blum, Emmanuel Dechartre très ressemblant ; Clemenceau pour Mandel, voix claire et bien affirmée de Christophe Barbier). Deux personnalités au tempérament différent, comme il en est des hommes auxquels ils se réfèrent, discutent de la guerre qui s’achève sans en percevoir une quelconque forme de fin. Un jour, Philippe Henriot, grande figure de Vichy, est assassiné par la Résistance. En représailles, les nazis viennent chercher Mandel. Il sera lui aussi assassiné le 7 juillet 1944. Souvent poignant, jamais gnangnan.

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 « Lorsque, le 10 septembre 1944, le général de Gaulle s’est présenté (…), il avait à ses côtés deux compagnons : l’honneur et la patrie. Ses compagnons d’aujourd’hui, qu’il n’a sans doute pas choisis, s’appellent coup de force et sédition. » (François Mitterrand, cité par Le Monde le 3 juin 1958)

Mercredi 11 septembre

 Le Figaro titre : « Le 11 septembre, une date que les Américains n’oublieront jamais. » On a envie d’ajouter : « Les Chiliens non plus ».

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 La campagne présidentielle tunisienne n’offre pas de débats enflammés. On suivra dimanche le poids du parti islamiste Enahda, qui fait beaucoup d’efforts pour se rendre plus fréquentable. Mail il sera aussi crucial d’observer le taux de participation ou, en conséquence, plus expressif, le pourcentage d’abstentions.

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 Entre 1871 et 1910, 29 millions de migrants ont quitté l’Europe. En gros, 22 millions gagnèrent les États-Unis, les autres se répartissant l’Argentine, l’Australie, le Brésil et le Canada. C’est ce que l’on apprend dans la « Magnissima Carta » d’Henri La Fontaine que la Fondation éponyme se prépare à publier.

Jeudi 12 septembre

 Richard Ferrand, président de l’Assemblée nationale, est mis en examen. Ah ! Tiens ! Tout ne serait donc pas lisse, juste et parfait chez les macronistes ?... Il ne compte pas démissionner pour autant. Ah ! Tiens ! On tenterait aussi de s’accrocher coûte que coûte au pouvoir chez les macronistes ?... Après Bayrou, de Sarnez et Goulard au début du quinquennat, après Benalla l’an passé, voici donc l’un des tout proches du candidat Macron bien récompensé après la brillante élection, confronté à des ennuis judiciaires. Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre. Et ceux qu’il ne veut pas perdre, qu’en fait-il ?

Vendredi 13 septembre

 Patrick Balkany, le populacier maire de Levallois-Perret, cynique jusqu’au prétoire, ami de Sarkozy, écope de 4 ans de prison ferme pour fraude fiscale. Soudain, il perd son sourire carnassier lorsque le juge ajoute qu’il est frappé d’un mandat d’arrêt avec incarcération immédiate. Le voilà emmené illico à la prison de la Santé, après avoir eu juste le temps d’enlacer son épouse, elle-même condamnée à trois ans de prison ferme. Une page d’histoire se tourne eu égard aux arrangements maffieux de la droite dans les Hauts-de-Seine. Voilà des décennies (Pasqua et consorts l’illustraient déjà si bien) que la malversation paraissait monnaie courante intouchable dans ces milieux-là. Il fallait bien que quelqu’un payât un jour. Sans soutiens du pouvoir suprême, les Balkany ne pouvaient pas tenir. Leur avocat, le célèbre Éric Dupond-Moretti connaît peut-être la plus grosse défaite de sa carrière. Il ira bien entendu en appel. C’est donc vraisemblablement pour prévenir un éventuel retournement de situation, dû au talent de la défense, que le juge a décidé l’incarcération immédiate.  

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 « L’Art est une représentation. Nous ne devons penser qu’à représenter. Il faut que l’esprit de l’artiste soit comme la mer, assez vaste pour qu’on n’en voie pas les bords, assez pur pour que les étoiles du ciel s’y mirent jusqu’au fond ». (Lettre à Louise Colet, 13 septembre 1852)

Samedi 14 septembre

 « Á la Côte [belge], je parle allemand car ils n’acceptent plus les francophones. » Celui qui s’exprime ainsi n’est pas un anti-flamand borné, voire même un anti-flamingant. C’est le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne.

 Le signe révélateur d’une poussée nationaliste radicale ne peut pas être plus clair, et surtout plus objectivement authentique.

 La complexité de la Belgique a toujours été sa marque de fabrique. Depuis le « Flamands, Wallons, ce ne sont là que des prénoms, Belges est notre nom de famille » du chansonnier Antoine Clesse, en 1849 ; depuis la Lettre au Roi de Jules Destrée, « Sire, il n’y a pas de Belges ! », 1912 ; deux guerres mondiales ont tantôt resserré les liens patriotiques, tantôt ouvert des brèches de plus en plus béantes.

 Celle que les derniers résultats électoraux viennent de mettre en évidence pose un devoir d’exigence pédagogique urgente et profonde à l’adresse de tous les démocrates du Nord du pays. 

Dimanche 15 septembre

 Deux grosses raffineries saoudiennes ont été détruites par des terroristes (c’est le nom que les communiqués donnent, disons plutôt rebelles) yéménites. La production quotidienne de l’Arabie saoudite va être amputée de 6 millions de barils. Les cours du pétrole vont donc augmenter sous peu. Les Européens témoignent d’une réaction de petits riches : quel sera demain le prix de mon plein d’essence ? Dix drones furent nécessaires pour mener à bien l’opération. On les suppose fournis par la Corée du Nord et l’Iran. La réaction des États-Unis revêt une importance beaucoup plus grande que le tarif du carburant à la pompe au bout de la rue. Y compris pour les citoyens européens.

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 L’ancien Premier ministre britannique David Cameron, qui provoqua le référendum conduisant au Brexit, a trouvé la voie de la reconversion. Il présidera le conseil consultatif d’Afiniti, une entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle. S’occuper d’intelligence, c’est une mission qui convient parfaitement bien à David Cameron.

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 Accusé d’agression sexuelle sur sa fille adoptive Dylan Farrow, Woody Allen, 83 ans, a été disculpé dans les deux États où il était en procès. Cela ne suffit pas à Hollywood qui boycotte son dernier film, « Un jour de pluie à New York ». L’Europe l’accueille chaleureusement. Il a été projeté en ouverture du Festival du film américain de Deauville et la présidente de cette édition, Catherine Deneuve, salua le talent d’Allen en confiant le plaisir qu’elle éprouverait à être dirigée par lui. Il n’y a plus qu’à dire « chiche » pour qu’une nouvelle œuvre balise l’histoire du cinéma.  

 

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