semaine 38
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

« Hiroshima, la véritable histoire »

Le 15 août 2019

Jeudi 1er août

Les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Des journalistes sunnites, en provenance tout particulièrement d’Arabie Saoudite, ont été reçu en Israël. On se frotte les yeux ! Faut-il donc que la haine soit féroce avec les chiites pour en arriver là ! L’Iran ne peut pas être plus isolé dans la région. Mais la Russie et la Turquie veillent. Fidèlement.

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 Les négociations gouvernementales en Belgique pourraient se résumer à une image : tourner autour du poteau rose.

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 « Yesterday », ce film de Danny Boyle, est une amusante uchronie qui parvient même de temps en temps à faire vibrer les cordes de la nostalgie chez ceux qui aiment Les Beatles. Si pas attiré par la musique de ce quatuor de génie, s’abstenir.

Vendredi 2 août

 Israël connaîtra de nouvelles élections législatives à la mi-septembre où, une fois de plus, Benyamin Netanyahou jouera un va-tout de plus en plus périlleux. Cette fois, plus de tergiversations. Sur ses affiches électorales, il s’exhibe, tout sourire, en compagnie de Donald Trump. Les campagnes électorales révèlent ainsi des images et des textes qui entrent ensuite dan le langage de la vie ordinaire. Ce devrait être le cas pour l’expression « nettoyage ethnique », souvent employé dans la politique à mener face à la communauté palestinienne, et dont il était permis de se demander si l’association de ces deux termes pouvaient ressortir à une quelconque attitude relevant de la dignité humaine.

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Ce 2 août-là, en 1939, Albert Einstein écrivait à Franklin Roosevelt pour l’exhorter à entamer les travaux permettant de construire la bombe atomique. Le risque de voir l’Allemagne nazie posséder l’arme nucléaire était pour lui bien réel. Pourtant, trois mois après l’explosion d’Hiroshima et de Nagasaki, il lança au monde un appel à la paix, à la gouvernance mondiale, en décrivant les dégâts que cette arme absolue pourrait occasionner à l’espèce humaine. Toute sa vie il regretta d’avoir sensibilisé Roosevelt à la fabrication de la bombe. Sur son lit de mort, dix ans plus tard, il aurait dit au physicien Linus Pauling, Prix Nobel de physique : « J’ai fait une grave erreur dans ma vie quand j’ai signé cette lettre ». Il convient encore aujourd’hui de méditer le comportement d’Einstein en s’efforçant d’éviter les « Si… », idiotement stériles lorsque l’on examine le cours de l’Histoire.

Samedi 3 août  

 Une élection partielle dans le Pays de Galles a permis aux libéraux-démocrates européistes d’enlever le siège aux conservateurs partisans du Brexit. Cette défaite, qui pourrait paraître anecdotique, laisse Boris Johnson avec une seule voix de majorité aux Communes. Autant dire plus rien, car c’est évident, il ne gouvernera pas avec des godillots autour de lui. L’Union européenne observe, sereine, et ne bouge pas d’un poil. Le contrat de divorce négocié avec Theresa May est non négociable. Le 31 octobre, c’est dans 89 jours. Boris Johnson a beau baser tout son programme de Premier ministre sur cette échéance, si puissant et intelligent soit-il, des comportements et des événements qu’il ne maîtrisera pas se produiront d’ici là qui le renforceront, ou qui le handicaperont.

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 En post-scriptum de la chronique publiée dans Marianne, Jean-François Kahn pose une question de manière candide, comme il aime abuser. Pierre Péan est mort le 25 juillet ; seul le journal Le Monde ne lui a pas rendu hommage. Pourquoi ? En 2003, Péan publia un brûlot, « La face cachée du Monde, du contre- pouvoir à l’abus de pouvoir » (éd. des Mille et une nuits) La réponse était bien entendu dans la question.

Dimanche 4 août

 Fin de semaine agitée chez les Ricains. Trump s’était plu ces jours-ci à dire du mal des citoyens latinos. Il a été entendu. El Paso, Texas, fusillade gratuite dans un supermarché. 20 morts, une trentaine de blessés. Dayton, Ohio. Un tireur que l’on dit déséquilibré. 9 morts et une vingtaine de blessés. Petite réflexion en passant : sont-ce les tireurs qui sont déséquilibrés ou bien est-ce Trump himself ?

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 110 ans et quelques jours après Louis Bériot, le Marseillais Franky Zapata fait oublier Steinbeck, Kazan, Brando, Quinn et quelques autres… Sur son invention motomarine qu’il appela Flyboard, il a réussi à franchir la Manche. Et le Viva Zapata qui éclate depuis les falaises britanniques jusqu’à la Canebière n’a rien à voir avec le chef-d’œuvre cinématographique de 1952. On envisagera donc bientôt la commercialisation de l’engin qui fera la fortune de l’inventeur, et on devra légiférer autour de son utilisation. Déjà que les trottinettes urbaines commencent à poser des problèmes de sécurité pour les piétons, voici que les oiseaux et les toitures seront à protéger du trafic. En ce début de siècle, le Législateur a de quoi œuvrer dans les règles de la mobilité.

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 Marlène Schiappa, la bouillante secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes, se dit « sapiosexuelle », c’est-à-dire qu’elle est plus sensible à l’intelligence d’un partenaire potentiel plutôt qu’à son éventuelle attirance physique. On l’imagine donc, dans ses rêves, fantasmer sur Chateaubriand, Einstein, Goethe, Vinci, etc. Et chez les vivants… Ah mais chez les vivants, il y a Emmanuel Macron bien sûr ! Faut tout de suite prévenir Brigitte ! 

Lundi 5 août

 De grands journaux européens (El Pais, La Repubblica, Le Figaro…) se sont associés pour échanger des articles afin de fournir des informations communes à leur lecteur et leur permettre ainsi une ouverture de compas plus large dans ce que la gazette quotidienne publie. Aujourd’hui, l’article à partager est signé par Dirk Schümer, journaliste à Die Welt. Sous le titre « L’Europe, un club de combat organisé », il disserte à propos de l’écueil qui guette l’UE depuis sa création : le pari d’unir la diversité ne penche-t-il pas souvent vers la division ? La réponse est évidemment affirmative – qui oserait prétendre le contraire en ces temps de Brexit ? - et il appartient justement aux organes directionnels européens de renforcer la construction plutôt que de l’affaiblir. La fragilité de l’Europe n’est plus à démontrer. Si ‘on veut que l’Institution subsiste et progresse, il importe de surmonter cette faillibilité. Cet article commun est donc aussi un peu l’exploration de lieux communs. Et puis, au détour d’une analyse anecdotique, un sentiment (comment dire ? anti-français serait trop fort, laissons-lui le bémol…) apparaît : « Récemment, une Française m’a demandé avec ironie comment, en tant qu’Allemand, je pouvais supporter de vivre en Italie, le ‘pays de Salvini’. Je lui ai alors fait remarquer avec décence que les électeurs ayant voté pour le Front national de Marine Le Pen lors des élections présidentielles françaises avaient été deux fois plus nombreux que les électeurs ayant voté pour la Ligue du Nord de Salvini en Italie : il s’agit là d’une différence non négligeable. » Ce fin observateur a tout à fait raison. Il omet cependant une petite nuance qui, dans la comparaison, doit quand même être évoquée. C’est que Salvini gouverne en Italie au point d’occuper l’espace médiatique plus fréquemment que le Premier ministre, tandis qu’en France, Marine Le Pen et ses affidés siègent dans l’opposition. Jusqu’à présent.

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 Mercredi dernier, après avoir dialogué avec quelques ONG brésiliennes, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, devait être reçu par le président  Jair Bolsonaro qui déteste ces associations dénonciatrices de ses excès. Il annula le rendez-vous au dernier moment, signalant qu’il devait se rendre chez le coiffeur. Et afin d’appuyer son humiliation, il fit publier sa photo dans le fauteuil du barbier. Cet humour gras et vulgaire était autrefois l’apanage d’Hermann Goering que le président du Brésil doit porter haut dans ses références. Le Drian a dû consacrer quatre jours de réflexion, avec ses conseillers, pour envoyer une cinglante réplique. Hier, il parla d’ « urgence capillaire » et comme il est à moitié chauve, il ajouta que cette « préoccupation lui était étrangère ». Bien visé, bien joué. Les médias, en mal d’informations ces jours-ci, ont fait grands échos à la parole du Quai d’Orsay. Soit. Il n’empêche qu’au bout du compte, le ministre français des Affaires étrangères a été humilié par le président de la République du Brésil. 

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 Wang Xiaoshuai semble réunir toutes les qualités pour devenir un grand réalisateur. Son film « So long my son » en est l’admirable témoin. Il lui faut cependant un peu plus de maîtrise dans la narration, trop décousue, qui conduit à une difficulté de suivre la trame, tantôt déclinée en temps réel, tantôt en retour vers le passé (flash back). Cette histoire de familles chinoises confrontées à la limitation draconienne des naissances s’accomplit selon des lenteurs qui, parfois, n’évitent pas la lourdeur et frôlent le mélo. On sort des trois heures cinq de projection un peu triste de ne pas avoir toujours bien compris ce film triste car on aurait souhaité l’aimer.

Mardi 6 août

 Mardi dernier, le 30 juillet, Arte diffusa un documentaire exceptionnel de Lucy Van Beek intitulé « Hiroshima, la véritable histoire », par lequel des questions étranges demeurent posées à jamais. Côté américain, on voit combien les militaires étaient avides. Ils voulaient absolument utiliser le nouveau joujou afin d’en découvrir les effets réels et de les analyser. Harry Truman, le successeur de Franklin Roosevelt, décédé en avril 1945, qui avait décrété la fabrication de l’engin, les suivait presque aveuglément. Le film révèle que la tension montant, 70 savants avaient écrit à Truman pour, commentaires à l’appui, le supplier de ne pas utiliser la bombe atomique. Le président n’aurait jamais eu connaissance de cette lettre. L’Histoire étant toujours écrite par les vainqueurs, pendant de nombreuses décennies, on prétendit que les Japonais étaient tellement bornés, désireux de poursuivre la guerre, n’imaginant pas une défaite, qu’Hiroshima fut un moindre mal.  Grâce à Hiroshima, on aurait épargné un million de vies. La preuve, c’est que l’explosion du 6 août ne fut pas suffisante. Après Hiroshima, il fallut Nagasaki. Soit. Sauf qu’au lieu de raser des villes, les Américains auraient pu raser des forêts, démontrant les dégâts que la bombe pouvait causer sur une entité urbaine. Côté japonais, les militaires étaient eux aussi contaminés par le virus du jusqu’auboutisme. Les populations civiles devenaient pour eux un souci tout à fait secondaire au point qu’ils omettaient (ou négligeaient, ou se fichaient… ?) de donner l’alerte quand un bombardier américain s’approchait. L’un des grands mérites de ce documentaire est d’avoir pu faire parler des témoins de première main (survivants d’’Hiroshima) et des acteurs de l’événement (anciens militaires américains ayant participé à l’opération). Bref, après les cérémonies du centenaire de la boucherie 14-18, le jour du 74e anniversaire d’Hiroshima, l’exclamation que Jacques Prévert glissa dans son poème « Barbara » demeure d’une pertinence indicible : « Quelle connerie la guerre ! »

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 Hong Kong est toujours en état d’alerte, au bord d’une guerre civile. Il faut s’attendre à ce que le pouvoir de Pékin finisse par intervenir. Sans ménagement, comme il se doit. Déjà, le porte-parole du gouvernement vient de déclarer : « Ceux qui jouent avec le feu périront par le feu ». C’est clair… Et il y aura peu de chances pour que la « communauté internationale » s’en offusque. Tout juste y aura-t-il un débat au Conseil de Sécurité afin que l’ONU puisse exprimer son indignation, à laquelle la Chine, et sans doute la Russie, appliqueront leur veto.

Mercredi 7 août

 Tandis qu’il s’occupe des affaires de la France tout en se prélassant au fort de Brégançon, Emmanuel Macron voit sa cote de popularité baisser dans les sondages que certains magazines, s’efforçant d’exister en été, publient. Que veulent dire ces chiffres sinon que des citoyens se cabrent dans les chaleurs de la saison en attribuant les folies du thermomètre à la direction de l’État ? Tout cela n’est guère intéressant. Macron, il faut s’en satisfaire et l’apprécier par défaut. Pourquoi ? Il suffit d’observer ses concurrents au plan national : Christian Jacob, Yannick Jadot, sans parler bien entendu de son adversaire du Rassemblement national. Au plan international, la brochette est plus malsaine : Bolsonaro, Erdogan, Johnson, Orban, Poutine, Salvini, Trump… Si, au lieu d’invoquer une cote de popularité, on posait une question plus précise : « Plutôt qu’Emmanuel Macron, préfèreriez-vous être gouverné par [et l’on ajouterait au choix l’un de ces six dirigeants, presque tous à la tête d’un pays plus grand que la France] ? » La réponse ne devrait guère faire de doute. La tâche de Macron, pour la seconde moitié de son quinquennat, est donc de faire en sorte de ne pas être apprécié que par défaut. Mais ça, ce n’est pas gagné…

Jeudi 8 août

 L’information est presque passée inaperçue : Vox, le parti espagnol d’extrême droite, vient de s’associer aux conservateurs du Parti populaire et aux libéraux de Ciudanos pour diriger la région de Madrid. Il y a quelques années, le fait aurait créé l’événement et causé de l’indignation. Il est désormais des plus banals, comme un peu partout en Europe (et ailleurs). Les régions et les pays où le fameux cordon sanitaire a encore cours deviennent des exceptions. Les démocraties du Vieux continent sont rongées de l’intérieur mais les peuples ne sont pas en émoi. Et moi, et moi et moi… aurait dit Dutronc. Tout va bien.

 

 

Image: 
L'horreur du cynisme guerrier.

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