semaine 34
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

L’Europe en vert et noir

Le 30 mai 2019

Jeudi 23 mai  

 Combien de fois, un événement d’actualité – surtout politique – n’a-t-il pas déjà été qualifié de « surréaliste » sans que la personne qui employait cet adjectif ne sût vraiment ce que le terme revêtait ? C’est aujourd’hui l’organisation du scrutin européen en Grande-Bretagne qui a l’occasion d’être paré de ce mot si cher à André Breton. Une fois encore, l’irréalisme serait plus approprié dans la définition du paysage. Les bureaux de vote n’ont pas été très fréquentés sauf par les irréductibles partisans du Brexit et un peu aussi par les pro-européens qui s’y opposent. La grande majorité des Britanniques, fatigués par toutes les péripéties que le Royaume-Uni a connue depuis le coup de tonnerre du référendum de juin 2016, n’ont pas souhaité se livrer à cette triste parenthèse démocratique. Dimanche soir, lorsque les résultats seront publiés, c’est au chiffre de la participation qu’il faudra surtout s’intéresser. Entretemps, il est probable que Theresa May, épuisée, aura rendu son tablier.   

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 Le scrutin pour les élections européennes s’est déjà également tenu aux Pays-Bas. On n’en connaîtra aussi les résultats que dimanche soir mais un sondage à la sortie des bureaux de vote donnerait, chose imprévue, un avantage aux partis pro-européens et parmi eux, chose encore plus surprenante, une prédominance aux travaillistes. Un heureux présage pour la social-démocratie ?

Vendredi 24 mai

 Il est toujours pathétique de voir une haute personnalité quitter la scène en contenant péniblement son émotion. On s’aperçoit ainsi, l’espace d’un moment grave, que les tenants du pouvoir sont bien des hommes et des femmes comme les autres, dotés de chaleur et de fragilité comme chacune et chacun des mortels. Theresa May a terminé sa très courte déclaration en face du 10 Downing street le menton tremblant. Elle n’a pas réussi à ancrer son pays dans un nouvel avenir. Si elle y était parvenue, elle aurait laissé son nom dans l’Histoire. Elle n’inspirera que la compassion voire la pitié dues à son courage et à sa persévérance. Dans son bref message, elle laisse penser que sa nature féminine aurait pu être un obstacle. C’est possible. Autrefois, Édith Cresson avait été sabotée par les machistes de son camp… Si c’est Boris Johnson qui la remplacera, on aura affaire à un mec coriace. Ce n’est toutefois pas sa stature qui modifiera l’attitude de l’Union européenne. Avec ou sans May, le Royaume-Uni est, pour l’heure, toujours empêtré dans son Brexit.

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 L’esprit d’érudition de Jean-François Kahn s’est admirablement déployé dans  la contre-encyclopédie qu’il prépare depuis 35 ans et dont il publia un vingt-sixième l’an passé (« M la maudite, la lettre qui permet de tout dire », éd. Tallandier) On ne sait comment décrire ce livre qui surprend à chaque page et instruit à chaque alinéa. L’adjectif « génial », si usité ces temps-ci, prend ici toute sa signification. Et voici que l’actualité vient nous apporter une lacune : ce livre ne contient pas une rubrique « May (Theresa) ». On conclura que personne n’est parfait, pas même Jean-François Kahn. On pourra aussi considérer, puisqu’il s’agit d’une œuvre subjective assumée, que le journaliste philosophe n’aura pas trouvé intéressant de mentionner la Première ministre vouée à l’échec  

Samedi 25 mai

 L’affaire Carlos Ghosn aura révélé aux Européens le visage de la Justice japonaise. Le japonologue, docteur en droit japonais qui aurait pu les éclairer côté français est Bruno Gollnisch mais quand il était invité dans les médias, c’était pour vociférer dans le microcosme politique avec la même intonation que son ami Jean-Marie Le Pen.  Après avoir déboursé des sommes considérables pour obtenir une libération conditionnelle, il fut réincarcéré sous le motif d’un autre chef d’inculpation. Alors qu’il se plaignit déjà de ses conditions de détention, voici qu’il lui est interdit de recevoir la visite de sa femme. Ses avocats en sont réduits à déposer plainte auprès de l’ONU. Alors que l’on ne dégageait guère de sympathie pour ce grand patron aux salaires mirobolants qui fraudait le fisc, on va finir par le plaindre. Il n’était ni à Charlie-Hebdo, ni au Bataclan, ni à Zaventem, ni à un quelconque autre endroit où des bombes ont explosé, causant la mort d’innocents, gens ordinaires. Et ce n’est pas lui non plus qui déclencha le tsunami provoquant une catastrophe nucléaire au Japon… 

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 Le Festival de Cannes, septuagénaire, vit une histoire d’amour avec Jean-Pierre et Luc Dardenne. Les frères – comme on les appelle dans le milieu cinématographique – détiennent le record des trophées ramenés de la Croisette. Ce soir, c’est le prix de la Mise en scène qu’ils ont remporté pour leur dernier film, « Le jeune Ahmed ». « Une ode à la vie », a déclaré Luc sur la scène, en étant chaudement ovationné, contre les dérives religieuses qui génèrent des populismes dangereux. Certains critiques les voyaient repartir avec une troisième Palme d’or mais le jury, présidé par Alejandro González Iňárritu, fut unanime pour couronner Parasite, du Sud-Coréen Bong Joon-ho, récompensant ainsi pour la deuxième année consécutive la production asiatique, encore si mal connue en Europe. La commission de sélection dirigée par Thierry Frémeaux avait visionné près de 1300 films. Avant de recevoir tel ou tel prix, figurer parmi les 20 œuvres qui émergent, c’est déjà une reconnaissance considérable. On comprend que la montée des marches ait un caractère mythique. On comprend surtout que le cinéma est une industrie culturelle qui se porte bien et qui, d’année en année, fortifie son rôle de miroir du monde.

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Le producteur hollywoodien déchu Harvey Weinstein a trouvé un arrangement avec une grande partie de ses victimes. Il versera 44 millions de dollars à une compagnie d’assurances qui se chargera de répartir les indemnisations. « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. » (Jean de La Fontaine. « Les animaux malades de la peste »)

Dimanche 26 mai

 Élections européennes. Dans plusieurs pays de l’Union (France, Italie, Hongrie, Pologne, Belgique flamande…), une vague brune a déferlé. Si on y ajoute les eurosceptiques, un bon quart des députés ainsi élus siégeront pour nuire à la construction européenne. Le vert qui se nourrit du fruit a grossi. Les Verts aussi ont progressé, mais si l’on veut analyser le scrutin à la manière ancienne, on dégagera deux constats :

1. Depuis 25 ans, c’est la première fois que le taux de participation au scrutin est plus élevé. On peut s’en réjouir, mais on ne peut éluder la terrible question : est-ce par intérêt pour l’Europe ou est-ce pour la détruire?

2. Pour la première fois depuis l’instauration de l’élection au suffrage universel (1979), les démocrates-chrétiens et les sociaux-démocrates n’auront pas la majorité à eux seuls. Ils devront s’allier aux libéraux ou/et aux écologistes. La présidence du parlement, celle du Conseil et celle de la Commission en découleront. 

 Où que tous ces gens se trouvent, ils doivent s’atteler dès à présent à une tâche fondamentale : œuvre à la renaissance du rêve européen. Sinon, il leur faudra gérer le cauchemar.

 

Image: 

Les écologistes sont les grands vainqueurs du scrutin européen 2019 en Allemagne. Photo © Tobias Hase. DPA. Picture-Alliance.

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