semaine 08
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

« Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. »

Le 06 décembre 2016

Mercredi 23 novembre

 Tous les décomptes ne sont pas encore achevés aux Etats-Unis et l’on sait déjà qu’Hillary Clinton a rassemblé plus de 2 millions de suffrages que Donald Trump. La différence devient tellement large que des juristes se demandent s’il n’y aurait pas lieu de recompter les bulletins dans trois États réputés démocrates, tombés dans l’escarcelle de Trump. Les élections présidentielles développent souvent pareille confusion dans cette grande puissance fière de sa démocratie. Cette fois, la confusion pourrait bien orienter considérablement son destin.

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 Droite / Gauche : « Le thème de la confusion entre gauche et droite, et réciproquement, apparaît dans un film récent d’Éric Rohmer, L’Arbre, le Maire et la Médiathèque (1993). Dans ce film, le maire défend la cause de la médiathèque (progrès) tandis que celle de l’arbre (nature) est plaidée par le maître d’école. Entre les deux positions, quelle est celle de la gauche et celle de la droite ? Le réalisateur lui-même semble donner une réponse à cette question : ‘Ce film ‘politique’ n’est pas un film à thèse (…) Désormais, les programmes de la droite et de la gauche se ressemblent, si ce n’est que la droite est devenue plus violente, comme l’était la gauche dans les années soixante.  L’essentiel aujourd’hui n’est pas d’imposer tel ou tel régime, tous les régimes sont imparfaits, la chose la plus urgente est de sauver la vie sur la planète et d’éviter à tout prix les conflits entre les personnes.’ » (Norberto Bobbio)

Jeudi 24 novembre

 « Rangées au magasin des accessoires de meetings », telle est la formule employée ce matin par Bernard Guetta dans sa chronique sur France Inter pour évoquer les promesses abandonnées de Trump dont chacun savait  - sans doute même lui… - qu’elles étaient irréalisables. Chacun savait, sauf tous ceux qui avalaient ces engagements-là dans les rassemblements folkloriques et inquiétants. « Le magasin des accessoires de meetings » : une expression qui fleurira dans les études consacrées au suffrage universel, à côté de l’autre, qui, du coup, a perdu son aspect humoristique au détriment de son effet de nuisance, et que Jacques Chirac, entraîné par Charles Pasqua, raffolait de prononcer : « Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. »

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 Un débat de second tour à la primaire de la droite et du centre digne, sérieux, très respectueux, intelligent bref, de belle qualité démocratique entre François Fillon et Alain Juppé. Juppé est plus attirant, plus pédagogue, plus républicain. Mais dimanche, il est fort probable que Fillon l’emportera.

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 Droite / Gauche : « Nietzsche, inspirateur du nazisme (que cette inspiration ait dérivé d’une mauvaise interprétation de la pensée ou, comme je le crois, de l’une des interprétations possibles, est un problème qui ne nous concerne pas ici), est désormais souvent considéré, avec Marx, comme l’un des pères de la nouvelle gauche ; Carl Schmitt, qui fut pendant un certain temps non seulement partisan, mais aussi théoricien de l’État nazi, a été, au moins en Italie, redécouvert et remis à l’honneur surtout par des intellectuels de gauche, alors qu’il fut l’adversaire, lors du grand débat constitutionnel de l’époque de Weimar, du plus important théoricien de la démocratie du moment : Hans Kelsen ; Heidegger – dont les sympathies pour le nazisme ont été souvent et abondamment mises en évidence, et pourtant toujours ou démenties ou atténuées par ses admirateurs (de droite ou de gauche) – est aujourd’hui consacré interprète de notre temps, non seulement en Italie mais aussi, et surtout, en France, par des philosophes dits de gauche. Réciproquement, quelques théoriciens de la droite néo-fasciste ont tenté de s’approprier la pensée d’Antonio Gramsci, au point que, dans des milieux où l’on a cherché à donner un nouvel habillage et une nouvelle dignité aux idées des droites, un courant dénommé ‘gramscisme de droite’ a eu cours un temps. »

Vendredi 25 novembre

 Au début du siècle, les démocrates Al Gore et John Kerry avaient tour à tour déjà fait les frais de fraudes, notamment à l’avantage de George W. Bush qui, d’après certains observateurs, n’aurait jamais dû être proclamé vainqueur. Voici le tour d’Hillary Clinton. Un recomptage est en cours dans le Wisconsin ; un autre pourrait avoir leu en Pennsylvanie. La grande démocratie américaine est encore sous les feux de la complaisance ridicule. Au bout du compte (si l’on ose dire…),  ce qui est en cause, c’est le vote électronique. Les démocraties européennes connaissent le débat sur le choix et enregistrent des méfiances et des prudences. Souvent, elles optent pour le vote papier, plus long au dépouillement mais ô combien plus sûr. On estime que Clinton a une chance infime de triompher à la suite de ces recomptages. Mais cette chance existe. Voilà comment un scrutin atteint par un effet papillon peut changer le cours de l’Histoire. Les Irakiens en savent quelque chose…

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 « La route est barrée, ils ont commencé des travaux… », « Ils ont augmenté les prix… », « Qu’est-ce qu’ils prévoient comme temps pour demain ?... », « Ils ont dit que… », « Ils devraient quand même… », « Ils n’ont pas pris la mesure… », « Ils ont fermé les bureaux… »   Mais bon sang, qui sont « ils » ?

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 Droite / Gauche : « Á première vue, on s’aperçoit que la dyade extrémisme-modérantisme ne se caractérise guère par la nature des idées professées, mais concerne en fait leur radicalisation et, conséquemment, les différentes stratégies pour les mettre en œuvre. Ce qui explique pourquoi révolutionnaires (de gauche) et contre-révolutionnaires (de droite) peuvent avoir certains auteurs en commun : parce qu’ils sont de droite et de gauche et que, en tant que tels, ils se distinguent des modérés de droite ou de gauche » (Norberto Bobbio)

Samedi 26 novembre

 Miami est en fête depuis que Raul Castro annonça la mort de son frère Fidel. Pensez donc : depuis le temps qu’ils attendaient, ils finissaient par se demander si le Lider maximo n’était était immortel… ! Cette information va modifier considérablement les sommaires des médias durant cette fin de semaine. Chacun aura l’occasion de jauger les points positifs de son œuvre politique à la lumière des négatifs, et inversement. Une chose est sûre : Fidel Castro est mort dans son lit, malgré les multiples tentatives d’attentats (une étude réputée sérieuse et indépendante citait récemment le chiffre de 638 dans un récent documentaire télévisé…) dont il fut l’objet, quasiment toutes orchestrées ou fomentées par la CIA. Celle-ci alla même jusqu’à injecter du poison dans la fabrication de ses cigares préférés… Mais comme le clamait Xavier Canonne : « Ils ne l’ont pas eu ! » Et en ce cas, « ils », on sait de qui il s’agit…

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 Droite/ Gauche : « Bien que la dyade soit de plus en plus souvent contestée, toujours avec les mêmes arguments, en ces temps de confusion généralisée, les termes ‘droite’ et ‘gauche’ continuent à avoir cours dans le langage politique. Ceux qui les emploient ne donnent pas du tout l’impression de parler à tort et à travers car ils se comprennent parfaitement entre eux. » (Norberto Bobbio)

Dimanche 27 novembre

 Fidel Castro : la page d’un romantisme de jeunesse que l’époque d’aujourd’hui (sèche, réactionnaire, terriblement repliée sur elle-même et dont ses enfants doivent imaginer que le mot « idéal » est une marque de lessive ou un site de jeux électroniques…) ne peut tourner sans une émotion pour tous les peuples opprimés, victimes d’un capitalisme de plus en plus implacable, impitoyable, insupportable.

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 La primaire de la droite s’est accomplie dans d’excellentes conditions. Peu de querelles, pas de disputes, pratiquement pas de réclamations et de recours. François Fillon en sort grand vainqueur, comptant sur son nom 2/3 des voix. Alain Juppé, un peu ému, reconnaît sa défaite et quitte la scène politique nationale en se repliant sur Bordeaux et en présentant ses vœux de « bonne chance ! » à Fillon… Et à la France (restons gaullistes que diable, même dans l’adversité)

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 Dans ses petits potins, Le Journal du Dimanche révèle une rencontre inopinée entre Charles Aznavour et Emmanuel Macron au restaurant Le Père Claude dans le 15e arrondissement de Paris. Ils sympathisent. Le chanteur nonagénaire invite le jeune loup à son prochain concert, fin décembre, au Palais des Sports. Tandis que l’autre accepte, Aznavour ajoute : « Je vous préviens, Hollande sera là aussi !… » Ambiance et cotillons avant l’heure.

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 Droite / Gauche : « Les systèmes démocratiques pluralistes sont encore décrits comme des demi-cercles allant de la droite à la gauche, ou vice versa. Des expressions comme ‘droite parlementaire’, ‘gauche parlementaire’, ‘gouvernement de droite’, ‘gouvernement de gauche’ n’ont rien perdu de leur force d’évocation. » (Norberto Bobbio)

Lundi 28 novembre

 Le plus gaulliste (non, le plus gaullien…) des chefs d’État et de gouvernement européen est sans doute Matteo Renzi. Dimanche prochain, le peuple italien se prononcera sur un référendum initié par le Florentin concernant une importante réforme constitutionnelle, notamment quant au mode de scrutin. Il y a lié son poste. Si le non l’emporte, il s’en ira. Un « Moi ou le chaos » ou plutôt un « Moi ou le trop-plein » qui rappelle un certain 27 avril 1969…

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 Le lundi 24 juin, lendemain du référendum entérinant le Brexit, à 8 heures, sur les antennes de la BBC, le chef de l’extrême droite Nigel Farage déclarait tout de go que l’engagement qu’il avait pris tout au long de la campagne n’était pas réalisable. Ce matin, à 7 heures 47, sur les antennes de France Inter, l’économiste Dominique Seux intitula son éditorial quotidien : Fillon : son projet évoluera dans lequel il affirme notamment que la suppression de 500.000 fonctionnaires était « impossible », comme l’avait prétendu Alain Juppé. Nous sommes entrés dans une époque où les paroles de meeting ne valent plus tripette, où la volonté de vérité n’anime plus l’orateur, qui serait plutôt tenté, au contraire, d’accroître les enchères des engagements sans vergogne. Le « Demain on rase gratis » atteint un paroxysme qui disqualifie dangereusement le débat démocratique.

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 Droite / Gauche : « Pour une personne appartenant à la droite, l’égalité – élément traditionnel de l’idéologie de gauche – devient nivellement ; pour un tenant de la gauche, l’inégalité, qui, à droite, est vue comme un fait sans connotation idéologique, devient un ordre hiérarchique. » (Norberto Bobbio)

Mardi 29 novembre

 Pendant que quelques dizaines de Cubains en exil continuent de se réjouir dans les rues et les bars de Miami pour fêter la mort de Fidel Castro, des centaines de milliers d’autres défilent silencieusement à La Havane pour rendre un dernier hommage au « Commandante »… Faut croire qu’il n’était pas si mauvais qu’ça le camarade Fidel que l’Occident aime tant décrire en infâme criminel…

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 Trente ans et six mois après qu’eut lieu la plus effroyable catastrophe nucléaire au monde (26 avril 1986), un dôme vient d’être posé sur la centrale de Tchernobyl. Il est construit pour durer cent ans. Sauf bien entendu si d’ici là, un kamikaze décidait de s’écraser sur cette belle enveloppe scintillant au soleil ukrainien.

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 La police est totalement – et même volontairement -  absente du film d’Asghar Farhadi, Le Client, sorti de justesse pour figurer en mai dernier dans la sélection cannoise, désormais en salles. C’est plutôt d’abord un drame psychologique par lequel un couple se défait à cause d’un intrus. Ils sont pourtant d’autant plus unis qu’ils partagent les mêmes occupations, les mêmes loisirs et, pourrait-on penser, les mêmes valeurs. L’agression dont elle est victime survient en une période où, comédiens amateurs, ils préparent la représentation de la pièce d’Arthur Miller Mort d’un commis voyageur. Cela permet à Farhadi de jouer sur le clair-obscur (que certains critiques appelleront plutôt « le touffu »…) pour mettre en parallèle, l’air de ne pas y toucher, des scènes de Miller avec la narration de l’intrigue, une manière peut-être habile de contourner la censure iranienne en laissant poindre quelques petites touches libertines ou un tant soit peu allusives, comme par exemple l’égalité hommes-femmes. Haletant et déroutant. Après Une séparation et Le Passé, Le Client vient alerter le cinéphile ordinaire : plus aucun film d’Asghar Farhadi (qui n’a que 44 ans…) ne passera inaperçu.

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 Droite / Gauche : « Une relation élémentaire qu’on omet généralement de faire : les deux concepts d’égalité et de liberté ne sont pas symétriques. Alors que la liberté est un statut de la personne, l’égalité indique une relation entre deux entités au moins. La preuve, c’est que la proposition ‘X est libre’ a un sens, tandis que ‘X est égal ‘ ne veut rien dire. D’où l’effet irrésistiblement comique de la célèbre phrase d’Orwell : ‘Tous sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres.’ [qui sera reprise par Coluche]. En revanche, il n’y a rien qui prête à rire dans l’affirmation selon laquelle tous sont libres, mais certains plus libres que d’autres. De même, il est censé d’affirmer avec Hegel qu’il existe un type de régime, le despotisme, où un seul est libre et tous les autres asservis, mais il serait absurde de dire qu’il existe une société où un seul est égal. Ce qui explique, entre autres, pourquoi la liberté peut être considérée comme un bien individuel, contrairement à l’égalité qui est toujours un bien social, et aussi pourquoi l’égalité dans la liberté n’exclut pas le désir d’autres formes d’égalité, comme celle des chances et des revenus, lesquelles, exigeant d’autres formes de mises à niveau, peuvent entrer en conflit avec l’égalité ans la liberté. » (Norberto Bobbio)

Mercredi 30 novembre

 La culture de la bière belge est désormais inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO. La Belgique, pays constamment au bord de la division, conserve toujours cette capacité d’exister, en résistant, comme par miracle, aux soubresauts institutionnels dont elle s’affuble périodiquement. Le roi Baudouin est mort, Albert II s’est retiré, la monarchie n’unit plus son peuple. Eddy Merckx n’a pas trouvé de vrai successeur, Justine Henin et Kim Clijsters ont délaissé leur raquette pour les biberons, mais les Diables rouges font vibrer les Flamands , les Bruxellois et les Wallons, y compris ceux qui ne se passionnent pas pour le football. Le centenaire de la mort du poète Emile Verhaeren (gare de Rouen, 27 novembre 1916) est célébré sur les bords de son cher Escaut, autant à Gand qu’à Tournai… Alors la bière, eh bien oui la bière… La bière belge procure des jouissances de papilles, qu’elle vienne du nord, comme la Rodenbach, ou du sud, comme la Trappiste de Chimay. Mais comme pour tout, il y a bière et bière. Après la décision de l’UNESCO, il reste aux spécialistes d’aider les amateurs à faire le tri. Il faut savoir par exemple qu’au nord, la Duvel finance l’extrême droite, tandis qu’au sud, la Leffe n’a plus rien d’artisanal, contrairement à ce que sous-tend sa publicité.

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 Droite / Gauche : « La poussée vers une égalité toujours plus grande entre les hommes est irrésistible, comme l’observait déjà Tocqueville au siècle dernier. Tout ce qui permet de dépasser une des discriminations sur la base desquelles les hommes ont été divisés en supérieurs et inférieurs, dominants et dominés, riches et pauvres, maîtres et esclaves, représente une étape, certes pas nécessaire mais du moins possible, du processus de civilisation. Jamais autant qu’à notre époque n’ont été mises en discussion les trois sources principales de l’inégalité : la classe, la race et le sexe. La parité qui s’instaure graduellement entre femmes et hommes, d’abord dans la petite société familiale puis dans la vaste société civile et politique, est l’un des signes les plus certains de la marche irrésistible du genre humain vers l’égalité. » (Norberto Bobbio)

 

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